« Iron Men »

Du chemin de fer aux canons : un documentaire sur les quatre familles qui ont fait l'Europe.

Krupp, Thyssen, Schneider, de Wendel... quatre noms indissociables de l'histoire de la sidérurgie. Quatre sagas retracées dans ce documentaire d'Anaïs et Olivier Spiro. De part et d'autre du Rhin, ces familles ont, pendant près de deux siècles, accompagné et porté la révolution industrielle. Pour le meilleur et pour le pire, en produisant de l'acier, ces géants de l'industrie ont façonné l'Europe.

Alliage constitué de fer et de carbone, l'acier reste jusqu'au milieu du XIXe siècle une production dominée par les Britanniques. A partir des années 1860-1870, de nouveaux procédés permettent d'obtenir un produit de meilleure qualité à moindre coût. Cette mutation technique, accompagnée de l'essor du réseau de chemin de fer européen - qui nécessite la fabrication de milliers de kilomètres de rail -, permet aux exploitations dirigées par les Français Schneider et de Wendel et les Allemands Krupp et Thyssen de devenir compétitives.

L'approvisionnement et l'acheminement du minerai de fer et du charbon s'imposent comme un enjeu stratégique. A l'ombre des hauts-fourneaux, le fer, le charbon, le feu et la sueur deviennent dès lors les éléments constitutifs du Creusot Schneider, de la Lorraine de Wendel et de la Ruhr Krupp et Thyssen. Des véritables symboles du progrès et de la modernité encensés par certains artistes. Ravel écrit en 1905 à un ami : « Depuis hier nous sommes en Allemagne sur le Rhin. [...] On est descendu jusqu'aux usines à la nuit tombante. Comment vous dire l'impression de ces châteaux de fonte, de ces cathédrales incandescentes, de la merveilleuse symphonie des courroies, des sifflets, des formidables coups de marteaux qui vous enveloppent. Partout un ciel rouge, sombre et ardent. Là-dessus, un orage a éclaté. Ce que tout cela est musical. »

Après le chemin de fer, c'est l'armement qui fait la fortune des sidérurgistes. Trois conflits franco-allemands font tourner les usines à plein régime. Si les canons Krupp sont les grands vainqueurs du conflit de 1870, Schneider est chargé par la France de forger « les canons de la revanche ». Et jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la puissance d'une nation se mesure à la puissance de sa sidérurgie. C'est pourquoi, soucieux d'éviter de nouveaux affrontements, les dirigeants européens créent - pour contrôler les productions de charbon et d'acier à un niveau supranational - la CECA en 1952.

Mais loin de se contenter d'une histoire de la sidérurgie, les réalisateurs s'intéressent également à l'impact social de ces entreprises. En interviewant d'anciens dirigeants et employés, ils montrent la fierté d'appartenir à un secteur de pointe mais aussi le racisme latent ou assumé et l'ambiguïté d'un système longtemps fondé sur le paternalisme. Car pour attirer et conserver leurs ouvriers, les maîtres des forges ont imaginé des complexes industriels qui offrent du travail et des infrastructures : école, hôpital, brasserie, maternité, gymnase. Le tout en interdisant que d'autres firmes ne s'implantent à proximité. Des décisions qui furent des atouts... jusqu'aux crises contemporaines et à la concurrence des Indiens, des Brésiliens et des Chinois. La fermeture de l'usine signifiant alors la mort de la région.

A. et O. Spiro, Les Hommes du fer , le 22 mai à 22 h 45 sur Arte.

Par Olivier Thomas