Comment sortir de la guerre ? Deuil, mémoire et traumatisme, 1870-1940 par Stéphane Tison, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011, 423 p., 22 €. A la mi-octobre 1919, Auguste Courvalain et son épouse, originaires d’un petit village de la Sarthe,
A la mi-octobre 1919, Auguste Courvalain et son épouse, originaires d’un petit village de la Sarthe, se rendent clandestinement au cimetière de Saint-Thierry dans la Marne, où leur fils Maurice, tué à l’ennemi en avril 1917, est enterré. Avec l’aide du fossoyeur de la commune, qui est un ami d’enfance de leur fils, ils exhument le corps et entreprennent de le ramener au pays. Jusqu’à l’automne 1920, le transport des dépouilles des soldats est interdit. Le couple est appréhendé lors d’un contrôle de routine. Pour les époux Courvalain comme pour l’ensemble des Français, faire son deuil en l’absence des corps est encore impossible.
Comment la société française, confrontée successivement à la guerre de 1870 puis au choc beaucoup plus violent de la Première Guerre mondiale, est-elle « sortie » de ces conflits ? C’est la question que pose Stéphane Tison dans une riche étude régionale, où il compare deux départements aux destins opposés : la Sarthe, où se déroule la bataille du Mans (11-12 janvier 1871) devient un département de l’arrière en 1914 ; la Marne, occupée en 1870-1871, est marquée surtout par les combats de la Première Guerre mondiale. L’auteur s’interroge sur la différence entre les deux conflits, un traumatisme symbolique dans le cas de la défaite de 1871, porté par une mémoire régimentaire et par la culture républicaine, et un traumatisme charnel en 1914-1918, celui de la mort de masse, qui affecte l’ensemble des familles.
Le changement de niveau d’étude permet de saisir comment sphère publique et espace privé s’articulent lors des sorties de guerre. Ou comment, après 1918, une forme de démobilisation culturelle a fini par s’imposer. Attentif à la vie des communautés locales, qui sont aussi des « communautés de deuil », Stéphane Tison rappelle que les corps des prisonniers de guerre sarthois ne sont rendus à leurs familles qu’en 1926, et que dans la Marne, les jeunes époux [parents / épouses] déposent encore une gerbe au pied du monument aux morts dans les années 1930.
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