Entretien avec Jean-Marc Moriceau « Les paysans sont le moteur de l'histoire »
Immobiles, les paysans, rétifs au changement ? Subissant sans réagir la domination des seigneurs et des villes ? Bien sûr que non, raconte ici Jean-Marc Moriceau. Acteurs essentiels des révolutions techniques, prompts à se révolter lorsque la contrainte était trop lourde, les paysans ont contribué aux mutations les plus profondes de la civilisation agricole. Ils sont le thème cette année des Rendez-vous de Blois, du 18 au 21 octobre.
L'Histoire : Comment définir les paysans ?
Jean-Marc Moriceau : Les paysans sont étymologiquement les gens « du pays », autrement dit les gens qui vivent dans un territoire qui peut se reconnaître à pied en l'espace d'une journée. Pendant plusieurs millénaires, l'environnement des paysans a été circonscrit à leur village et à une dizaine d'autres aux alentours - c'est-à-dire un canton d'aujourd'hui, une dizaine de kilomètres carrés. Ce cadre de vie familier a concentré l'essentiel de leurs relations culturelles, économiques et sociales.
Ce qui définit le paysan, c'est par ailleurs son attachement à la terre, directement, comme moyen de production ou comme source principale de revenus, avec toute une gamme de conditions, depuis le domestique agricole jusqu'au propriétaire foncier.
L'H. : Le paysan, c'est avant tout un homme adulte ?
J.-M. M. : Non, avant la scolarité obligatoire à la fin du XIXe siècle, les enfants sont les plus nombreux. Certes, beaucoup d'entre eux disparaissent précocement, du fait de la mortalité juvénile, de l'ordre de 200 sous Louis XIV, qui s'ajoute à une mortalité infantile avant 1 an de 250 - l'historien Pierre Goubert disait qu'il fallait deux enfants pour faire un homme. Il faut imaginer cet univers paysan traditionnel peuplé d'enfants et d'adolescents, dont l'aide est essentielle à la bonne marche des exploitations.
Les garçons suivent, année après année, un long cycle d'apprentissage. Ils sont, dès l'âge de 5-6 ans, gardiens de dindons, de chèvres et de moutons, puis de bêtes à cornes vaches, taureaux ; ensuite des auxiliaires à la charrue qui aident à stimuler les boeufs puis les chevaux. Vers 14-15 ans, ils peuvent assumer la conduite régulière, voire la responsabilité d'un attelage. Les filles sont, quant à elles, servantes, chambrières, domestiques agricoles, puis responsables des travaux ménagers au sein d'une ferme, chez leurs parents ou oncles et tantes. De mars à novembre, du soleil levant au soleil couchant, les enfants peuplent les pâturages, les abords des forêts, gardant les troupeaux.
Les femmes également assument bien sûr un rôle important : elles gèrent l'entretien de la maisonnée cuisine, lessive, mais aussi celui de la basse-cour, souvent du jardin ; elles ont en charge aussi toute une série de produits et de sous-produits de l'agriculture et de l'élevage oeufs, volailles, veaux. Certaines se spécialisent, dans le commerce des produits de l'exploitation, qu'elles vendent dans les foires, ou dans le barattage du beurre, par exemple.
L'H. : Jusqu'à quand les paysans représentent-ils la plus grande part de la population ?
J.-M. M. : Jusqu'à la révolution industrielle, qui commence en Angleterre à la fin du XVIIIe siècle, les paysans représentent partout plus de 70 % de la population. Une proportion très rare aujourd'hui, à part dans quelques pays du Sud les « moins avancés » : la moyenne mondiale est de 36 % ; dans la plupart des pays riches, ils sont moins de 5 % de la population active.
La France est un pays de forte paysannerie, parmi l'un des plus importants d'Europe, en raison de son étendue et de sa densité démographique. Au Moyen Age, les paysans sont plus de 10 millions pour une population de 12 à 15 millions. A la fin de l'Ancien Régime, ils sont 18 millions sur 26 à 27 millions d'habitants deux Français sur trois. Et, au milieu du XIXe siècle, plus de 20 millions pour 35 millions de Français, trois Français sur cinq. Depuis le Moyen Age jusqu'à la révolution industrielle, la population paysanne n'a donc cessé de s'accroître en chiffres absolus, mais elle a baissé en proportion de la population globale - ils sont aujourd'hui 640 000 pour 65 millions de Français, 3 % de la population active.
Ne confondons pas cependant population paysanne et population rurale. Dans les campagnes vivent également des commerçants, des artisans, des charrons, des cordiers, des maréchaux-ferrants, des personnes travaillant dans le textile, les forges, l'industrie... Des catégories intermédiaires de service, comme les gardes, les sergents, les curés, les vicaires. Elles représentent 10, 15, 20, voire 30 % de la population rurale.
Et la frontière n'est pas étanche entre ces groupes. Beaucoup de curés sont fils et frères de riches paysans et quelquefois eux-mêmes paysans. Ils pratiquent l'élevage, cultivent leur ferme soit en employant en faire-valoir direct des ouvriers agricoles, soit en louant à des fermiers. Beaucoup, grâce à la dîme, prélèvent des animaux et des grains. Les artisans font de même. Inversement, de nombreux paysans jouent un rôle dans l'artisanat et l'industrie. Ces activités répondent aussi à un rythme annuel. Elles sont essentiellement agricoles pendant la grande saison d'été, de Pâques à la Saint-Martin d'hiver 11 novembre, et industrielles durant les mois d'hiver.
L'H. : Dans quelle mesure les paysans possèdent-ils la terre qu'ils exploitent ?
J.-M. M. : L'idée qu'il existerait une société originelle, en quelque sorte idéale, dans laquelle les paysans posséderaient la terre qu'ils exploitent et qu'ils en auraient été dépossédés au cours d'un long et continu mouvement d'« accaparement des terres » par des exogènes, gens des villes, est largement un mythe.
Bien sûr, des mouvements d'« accaparement », parfois très brutaux, ont existé, en particulier les enclosures en Angleterre à partir du XVIIe siècle1. Mais l'histoire ne se résume pas à cela. A la faveur, par exemple, des grands défrichements du Moyen Age, entre le XIe et le début du XIIIe siècle, les paysans, moyennant leur travail et le versement d'une redevance aux héritiers de l'entrepreneur initial, des autorités ecclésiastiques ou nobiliaires, ont pu détenir de la terre qu'ils avaient défrichée. C'est alors qu'est née la censive, la tenure, le mode de propriété classique en France jusqu'à la Révolution. Du coup, le paysan est aussi un gros contributeur de redevances, que ce soit à l'État, à l'Église, au seigneur.
On peut estimer que, sous Louis XIV, près de 50 % des paysans possèdent au moins un lopin de terre, même si seulement 10 % peuvent faire vivre leur famille avec. Mais ce n'est bien sûr qu'une moyenne. En Béarn, 90 % du sol appartient aux paysans, notamment à des propriétaires paysans de domaines importants qui les transmettent à un aîné ou à un gendre. Le couple successeur s'installe, cohabite jusqu'à la mort des ascendants, hérite puis reproduit le même schéma en réservant la terre à un enfant pour ne pas la fragmenter. Avec ce régime draconien, les paysans du Béarn ont transmis jusqu'au XXe siècle une propriété très importante. Dans les pays de droit romain du midi de la France, le droit d'aînesse peut se retrouver : la terre est jalousement conservée au profit du premier fils, désigné comme héritier au moment de son mariage.
On connaît également, même s'ils sont exceptionnels, des exemples d'acquisition foncière par des paysans. Au milieu du XVIIIe siècle, des paysans de Savoie, comme à Beaufort, se cotisent pour acheter les droits féodaux : ils seront ainsi propriétaires de leurs alpages et n'auront plus à payer de redevances.
Et puis il y a bien sûr l'énorme mouvement de reconquête foncière lié aux acquis de 1789. Le 4 août abolit tous les privilèges féodaux ; le 10 octobre les biens de l'Église deviennent biens nationaux : leur vente accroît la propriété paysanne, et cette fois sans droits seigneuriaux. C'est ce qui explique le poids des paysans dans la France du XIXe siècle et leur place dans la formation de la république autant que dans notre imaginaire politique.
Cette sécurité d'exploitation et de transmission est l'un des enjeux importants de l'identité paysanne. On n'est pas paysan pour changer de statut mais pour transmettre une exploitation ou un petit domaine et si possible l'agrandir et l'améliorer.
L'H. : Les liens au territoire, à la communauté sont très forts. N'arrive-t-il pas cependant que les paysans s'en affranchissent ?
J.-M. M. : Bien sûr, les mobilités locales sont fréquentes : les paysans se rendent dans les foires, les marchés et un certain nombre de festivités.
Et puis certains paysans ont des horizons beaucoup plus larges. Le monde paysan n'est pas monolithique. Les élites paysannes qui fréquentent le monde des villes accélèrent les mutations économiques ou culturelles. C'est le cas des fermiers d'Ile-de-France qui viennent à Paris vendre grains, fourrages, paille. De même les paysans éleveurs en Bourgogne, en Charolais, en Brionnais ou en Normandie qui proposent leur bétail dans les foires de Paris ou de Lyon.
Plus large encore, international, l'horizon des « juloded » en Bretagne aux XVIIe et XVIIIe siècles, qui pratiquent une pluriactivité entre l'agriculture, l'élevage et l'industrie du drap et participent au commerce colonial.
L'H. : On se représente souvent la paysannerie comme un monde immobile. N'y a-t-il pas place pour l'innovation ou l'esprit d'entreprise ?
J.-M. M. : Certes, ce monde reste attaché à la prudence, il est enclin à la tradition. Les paysans sont dépourvus de surplus et travaillent avec des moyens limités. Ils sont conscients de leur vulnérabilité aux catastrophes climatiques grêle, orages, sécheresses terribles, humaines passages fréquents de soldats jusqu'à leur encasernement au XVIIIe siècle, épidémiques peste, fièvre typhoïde, diphtérie ou épizootiques. Ils ont donc tendance à privilégier le certain à l'incertain, à reproduire ce qu'ils ont déjà expérimenté.
Ceci posé, tout ce qui peut contribuer à leur prospérité est bon à prendre. Ainsi c'est en cultivant la terre au Néolithique, il y a 10 000 ans, que l'humanité a fait un bond décisif. Plus près de nous, la révolution agricole du Xe-XIIe siècle, grâce à la diffusion d'un outillage perfectionné collier d'épaule et soc en fer en particulier, s'accompagne des grands défrichements qui permettent de cultiver des étendues gagnées sur les landes et la forêt.
Plus tard, dans le Sud-Ouest et la vallée du Rhône, de riches paysans sensibilisés aux pratiques nouvelles adoptent dès le XVIIe siècle des plantes nouvelles comme le maïs d'Amérique, le blé d'Inde ; elles leur assurent une meilleure rotation des cultures, des productions complémentaires.
Au XVIIIe siècle, avec la diffusion de la presse et de l'information, ainsi que la vogue de l'agromanie, l'agriculture progresse dans certaines régions françaises grâce aux fourrages luzerne, trèfle qui rechargent le sol en azote. Sans cette révolution agricole, ni l'exode rural ni la capacité de nourrir une population en plein essor n'auraient été possibles ; sans elle, il n'y aurait pas eu de passage à l'industrie. Les propriétaires fonciers, les gros fermiers, les marchands ruraux sont les premiers à expérimenter ces nouveautés ; puis, constatant qu'elles rapportent, les exploitants moyens s'y mettent. Les progrès économiques se diffusent par mimétisme. Et ils s'accompagnent de pratiques de consommation nouvelles. On achète des meubles, le décor change. On voit se diffuser au XVIIIe siècle les horloges dans les intérieurs des élites paysannes et même de paysans aisés.
L'H. : Le monde paysan est-il toujours un monde dominé ?
J.-M. M. : C'est le cas le plus souvent dans l'histoire. Les villes ont pris le pouvoir, et avec elles les rois et les prêtres. Et les paysans qui travaillent - laboratores, qui a donné « laboureurs » courbent l'échine et paient l'impôt. Mais il y a beaucoup d'exceptions. La France en présente quelques-unes.
Citons, par exemple, dans le centre de la France, une forme très aboutie de communauté constituée dès le Moyen Age pour le contrôle de la terre. Ce sont là des frères et des cousins qui s'associent par simple accord verbal afin de conserver une propriété indivise de plusieurs maisons et des terres qui les jouxtent ; et cela peut durer jusqu'à trois cents ans. Ces communautés regroupent trois, quatre, cinq voire dix ménages, soit de dix à cent personnes ; ils sont tous solidaires devant l'impôt. Un chef, en principe élu, est le représentant de la communauté devant l'État et les autorités ; il est responsable de l'impôt en commun et des principales transactions. Et une gouvernante, élue parmi un autre ménage que le chef, gère la bonne marche et l'entretien quotidien du groupe.
Il a pu exister entre l'An Mil et le XIXe siècle quelques centaines de ces communautés dans la France du Centre, couvrant les départements actuels de la Saône-et-Loire, de l'Allier, de l'Yonne, du Cher. Ce sont ainsi, à raison de dix à quinze personnes par communauté, plus de dix mille personnes qui étaient concernées.
L'H. : Dans le cas général, les paysans ont-ils une chance de faire entendre leur voix ?
J.-M. M. : Les paysans n'ont guère d'intermédiaires en dehors des états généraux qui sont rares et où ils sont en général représentés par des notables : il n'y a pas de petit paysan aux états généraux de 1789 mais quelques cultivateurs, gros fermiers, maîtres de poste ou marchands-laboureurs. Et, si l'on excepte les premières années de la Révolution, les consultations électorales ne les concerneront pas avant 1848 et surtout 1871. En revanche, dans le village, il arrive souvent que le curé ou le vicaire se fasse leur porte-parole auprès des autorités.
Voici, entre 1693 et 1697, quelques dizaines de villages autour d'Orléans plongés dans un climat de terreur du fait de loups qui dévorent des enfants et des femmes de paysans dans les vignes, les champs de seigle et de blé et aux portes de la forêt. Le curé de l'un des villages intercède alors en leur faveur auprès de l'intendant d'Orléans : la sécurité de ses paysans est compromise ; on demande pour eux, exceptionnellement, le droit de porter des armes le temps que les choses rentrent dans l'ordre.
Ou encore dans les années 1680, en Craonnais dans le Bas-Maine, département de la Mayenne, les paysans meurent de faim : ils se trouvent réduits à manger des pains de racines de fougère, ce qui leur provoque des maladies épouvantables. Un curé aurait alors décidé de porter au roi à Versailles l'un de ces pains.
En dehors des curés, on rencontre aussi parfois dans les archives des notables locaux qui prennent la défense des « petits » contre les « gros » : paysans, agents seigneuriaux, maîtres d'école, artisans, petits marchands.
L'H. : Du coup, pour se faire entendre, les paysans doivent recourir à la révolte...
J.-M. M. : Il faut noter que, en règle générale, les paysans ne sont pas revendicatifs. Ils aspirent à la reproduction sociale, à la préservation des équilibres traditionnels. Ils acceptent ce qui pour nous s'apparente à de la domination parce que celle-ci est aussi garante de leur sécurité : sécurité de la vie quand les autorités les protègent des brigands et des armées étrangères ; sécurité des échanges économiques quand elles assurent le maintien de foires et marchés. C'est seulement si les autorités excèdent la juste mesure ou qu'elles ne remplissent plus leurs obligations que les paysans ne supportent plus leur domination.
Ils peuvent alors recourir à la résistance passive et cesser d'honorer leurs obligations, en particulier de payer l'impôt au collecteur. Ainsi, à la fin du XVIe siècle, dans des régions à forte majorité protestante, beaucoup de paysans, soutenus par leur pasteur, ont refusé de payer la dîme au clergé catholique. Nous connaissons aussi, c'est plus rare, des cas de grèves agricoles. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, presque tous les ans, les moissonneurs d'Ile-de-France s'arrêtaient de travailler pour faire pression sur les fermiers au moment de fixer les salaires : on appelait cela des « bacchanals »2.
Et puis, si l'exaspération est grande et généralisée, et que le contexte politique ou social leur semble favorable, les paysans peuvent entrer en révolte : en ce sens, on peut dire que quand les paysans en viennent à se soulever, c'est signe que les choses vont vraiment mal ! Souvent des petits seigneurs ont eux-mêmes pris les armes et les encadrent. Ainsi lors de l'insurrection du Roure, dans le Vivarais, en 1670, où des nobles locaux ont formé des brigades de paysans pour lutter contre les impôts. C'est l'époque, en 1630-1670, sous Louis XIII et Louis XIV, où l'État royal ne cesse d'accroître la pression fiscale ; la taille triple, devenant intolérable dans beaucoup de régions.
L'H. : L'impôt, c'est avant tout contre lui que les paysans se révoltent ?
J.-M. M. : Oui, lorsqu'ils jugent que les prélèvements, qu'il s'agisse des redevances seigneuriales, de l'impôt d'État ou de la dîme ecclésiastique, sont excessifs. Des ponctions par ailleurs exercées par des « horsains », des étrangers au « pays »...
On peut ainsi citer la guerre des paysans en Alsace au début du XVIe siècle, celle des croquants en Périgord depuis la fin du XVIe siècle jusqu'à la Révolution, celle des tard-avisés en Quercy en 1707, où, après l'augmentation du papier timbré, 10 000 ou 15 000 paysans assiègent l'intendant de Cahors et brûlent plusieurs bureaux de contrôle des actes, toutes bien étudiées par Yves-Marie Bercé et Jean Nicolas cf. Pour en savoir plus, p. 15.
Mais les paysans peuvent aussi se révolter s'ils jugent que leur sécurité n'est plus garantie par les autorités. C'est le cas de la Jacquerie en 1358, organisée par de riches paysans du Valois et de la Picardie cf. p. 66. Ou, en 1652, le sud de Paris connaît une guérilla contre les troupes de Condé et Turenne qui vivent sur le pays. En 1870-1871 encore, les paysans d'Alsace-Lorraine mènent des opérations de représailles contre les Prussiens.
La révolte peut également avoir un caractère religieux. Ainsi au début du XVIIIe siècle, après l'abrogation de l'édit de Nantes, dans les Cévennes, région protestante, lors de la guerre des camisards : des paysans entendaient là défendre leur foi et ont mené une guérilla contre des membres du clergé particulièrement intolérants, comme l'abbé du Chayla. Encore en 1793 en Vendée, contre la levée de soldats : ces paysans révoltés vont venir grossir les rangs de l'armée catholique et royale.
L'H. : Pourquoi ces révoltes font-elles si peur ?
J.-M. M. : Aux yeux de la ville, de l'État, le paysan est un être grossier, vil. Les paysans révoltés ne méritent que le nom de « croquants », « tard-avisés », « nu-pieds », autant de termes péjoratifs. Cette catégorie doit rester dominée et subir des châtiments exemplaires si elle remet en cause l'ordre social.
Les résultats des révoltes sont donc souvent modestes, aboutissant au mieux à un arrêt de la montée des impôts. Sauf si la révolte est plus large, et concerne également les villes, comme c'est le cas sous la Révolution française.
Mais il arrive que les révoltes soient brisées dans le sang. Ainsi la révolte des nu-pieds en Normandie en 1639-1640. La marquise de Sévigné évoque quant à elle la répression de la révolte du papier timbré en Bretagne en 1675 : aux abords de son château de Vitré les arbres sont jonchés de cadavres et les soldats ont mis à la broche un enfant.
L'H. : Avec la république, les paysans sont devenus français, pour reprendre le titre du livre d'Eugen Weber qui a fait date, Peasants into Frenchmen3... Qu'est-ce que cela change quant à leur engagement politique ?
J.-M. M. : Les paysans n'ont pas eu besoin d'être citoyens pour s'engager dans la vie communale. Beaucoup, avant la Révolution, participent aux assemblées de village - pas tant cependant les ouvriers agricoles que les catégories moyennes et les notables.
Beaucoup de choses changent cependant avec la république : l'école obligatoire, le service militaire, l'achèvement du réseau ferré, le vote accélèrent l'intégration. La solidarité des tranchées en 14-18 fera le reste. Mais il y a des résistances : dans les années 1870, de nombreux enfants de paysans, employés aux travaux des champ, sont inscrits sur des listes « d'ignorance ». A Sidiailles, petite commune rurale du Cher, 35 enfants n'ont jamais fait leur entrée à l'école du village. Même après les lois Ferry, l'absence saisonnière des petits paysans reste courante.
Les paysans, politiquement, sont surtout inscrits dans le local. Entre 1880-1890 et 1960 un grand nombre de mairies se trouvent aux mains de paysans. Encore aujourd'hui ils sont surreprésentés dans les mandats municipaux - au niveau national, en revanche, ils choisissent plutôt des intermédiaires.
L'H. : Le XIXe siècle, c'est tout de même la généralisation de l'instruction. Les paysans deviennent à leur tour producteurs de documents écrits ?
J.-M. M. : Dès le XVIe et le XVIIe siècle, des paysans alphabétisés posent leurs signatures sur des registres de délibérations des assemblées communales, des actes notariés. D'autres tiennent des livres de raison dès le XVIIe siècle, comme celui de Louis Bonnard à Larajasse dans le Rhône, dont la première mention date de 1637. Ces livres de raison à l'orthographe parfois balbutiante conservent la mémoire des événements familiaux, des faits marquants de l'exploitation, de l'histoire du pays. Ils se multiplient avec le développement de l'instruction, l'industrialisation du papier.
A partir de 1920-1930, les paysans se mettent à écrire leur agenda. J'ai pris conscience de la richesse de ces agendas en travaillant sur celui d'un petit paysan normand, originaire de Camembert, Pierre Lebugle, qui l'a rédigé de 1945 à 1971. Pendant les Trente Glorieuses, dans un environnement qui reste traditionnel faible recours au crédit et limité au canton, on suit au jour le jour les mutations lentes papier peint, voiture d'une société tout entière4.
Les femmes, qui ne commencent à savoir lire et écrire, elles, qu'au XVIIIe siècle avec le développement des petites écoles, sont du coup aussi beaucoup moins documentées. Pendant longtemps, la paysanne n'est visible que si elle devient veuve : elle occupe alors le rôle de chef d'exploitation, participe aux assemblées de village, acquiert une personnalité juridique, peut acheter et vendre, assurer la succession de l'exploitation.
L'H. : Aujourd'hui les paysans sont-ils moteurs de l'histoire ?
J.-M. M. : En tant que producteurs alimentaires, ils contribuent à la survie de l'humanité, notamment dans les pays du Sud. Producteurs spécialisés, ils sont garants d'une certaine qualité alimentaire dans les régions à haut niveau de vie.
Les paysans sont aussi moteurs de notre histoire économique. Ils gèrent un parc d'habitations et de bâtiments agricoles très important, organisent un réseau sans pareil d'accueil d'urbains à la ferme, de gîtes ruraux.
Enfin, ils entretiennent le paysage. Un paysage naturel, où l'emprise animale demeure, fait de silence, de couleurs, d'odeurs voire de saveurs, d'héritages, de remaniements et d'adaptations successives... De tout cela les agriculteurs d'aujourd'hui sont les maîtres.
Propos recueillis par Cécile Rey.
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