Leçon de grec en temps de crise

En 2012, la journaliste de grand reportage Ana Dumitrescu a passé plusieurs mois en Grèce, caméra à l'épaule. Celle qui avait déjà effectué des reportages et des enquêtes sur la corruption en Roumanie et les sans-papiers en France n'avait encore jamais mis les pieds à Athènes. Mais 2012 était le « moment opportun » pour montrer, à travers une série de rencontres imposées par la nécessité du voyage, que la crise grecque n'est ni un épiphénomène local ni un destin qui se joue entre banques internationales et grands de ce monde. C'est de survie dont il est question ; de la vaillance, des mobilisations, mais aussi des désespoirs d'hommes et de femmes qui ont perdu beaucoup. Une tentative d'exister malgré tout qui nous concerne tous.

C'est un journalisme de combat où, au plus près des hommes qui risquent gros, en suivant les engagements et les passions, assistant aux manifestations, aux protestations et même aux effractions, la caméra s'immisce à la manière d'un reportage de guerre économique.

Les analyses stimulantes et originales de l'historien et sociologue Panagiotis Grigoriou servent de fil rouge dans cette immersion d'une authenticité absolue. Le spectateur passe ainsi de la pensée de la crise à son vécu en actes et en paroles. La force des témoignages relance sans cesse la pertinence de la description sociale. Enfin, le graphisme et la musique accompagnent, tout au long de ce documentaire passionnant, un message inattendu : les Grecs sont en train d'inventer dans la crise une manière de vivre dont l'Europe entière leur sera sans doute bientôt redevable. Après avoir vu ce film, il faut changer la perspective : la Grèce ne nous doit rien ; nous devons tant à la Grèce, antique évidemment, mais également celle qui survit sous nos yeux.

A. Dumitrescu, Khaos ou Les Visages humains de la crise grecque , en salles le 10 octobre.

Par A. de B