Le FBI de John Edgar Hoover

A force de parler de la CIA, on oublie le FBI et son chef, John Edgar Hoover. Puissant, redouté, le patron des fameux « G-Men » n’est plus aujourd’hui le héros des Américains. En effet, les révélations s’accumulent. Hoover, l’ange, n’a-t-il pas fondé son pouvoir sur l’arme absolue : une collection de fiches concernant la vie privée et secrète des présidents Roosevelt, Nixon et Kennedy ?

Memphis, dans l'État du Tennessee. Au petit matin du 26 septembre 1933, les hommes du FBI cernent une maison. A l'intérieur, un repris de justice que recherche la police. Il est accusé d'avoir commis un kidnaping et vient de s'évader d'un pénitencier fédéral du Kansas. Son nom, George Kelly. Son surnom. Machine Gun, « La mitrailleuse », vaut tout un programme. « Sors de là, les mains en l'air ! » lui crient les policiers. Kelly a vite compris qu'il ne peut plus rien espérer. Il craint le pire. « Non, ne tirez pas ! Ne tirez pas, les G-men ! » Une fois de plus, les Government Men, les agents fédéraux, sont parvenus à capturer un dangereux gangster. Un épisode héroïque à la gloire de ceux qu'on a aussi baptisés les Incorruptibles. John Edgar Hoover, qui dirige le FBI, peut être fier de ses hommes.

Trente-neuf ans plus tard, le 2 mai 1972, Hoover meurt pendant son sommeil. Puissant, redouté, légendaire, il est toujours le directeur du FBI. Mais il a cessé d'être le héros de tous les Américains. Fini le temps où les petits enfants revêtaient leur pyjama de G-man et jouaient, avec des mitraillettes en bois, aux agents du FBI. Les révélations s'accumulent sur les pratiques peu orthodoxes du Bureau et sur les abus de pouvoir de son chef. Hoover, le sage, Fange chargé de terrasser le démon, aurait-il mis l'Amérique sous surveillance ? Aurait-il, en dépit de la Constitution et des lois, créé une police politique ? Tous les citoyens, bons et mauvais confondus, seraient-ils devenus des suspects dont les conversations téléphoniques sont écoutées, les lettres ouvertes, les convictions et les activités fichées ? Autant de questions qui soulignent la profonde inquiétude des Américains. Voilà le FBI en accusation. Quel bouleversement !
 
Hoover, c’est l'Amérique solide et bien-pensante

Pendant un demi-siècle, le FBI, c'est Hoover ; et Hoover, c'est le FBI. Né le premier de l’an 1895, le jeune Hoover a suivi des études juridiques. A vingt-deux ans, il entre au Département de la Justice. Deux ans plus tard, en 1919, il dirige la section des renseignements du Bureau of Investigation, au moment où se déroule la première « chasse aux rouges ». Puis, en 1924, il reçoit la récompense suprême : il est nommé directeur du FBI. Sept présidents ont renouvelé son mandat, faisant de homme une institution nationale, lui accordant une pérennité qu'ils n'avaient pas eux-mêmes. Les présidents ont passé, Hoover est resté, avec une autorité croissante, exempté des effets de la limite d'âge, en un mot immuable. Et pourtant, il n'avait en lui-même rien de remarquable.

Sa personnalité, forte et incontestable, a impressionné, il est vrai, des générations d'agents spéciaux. Mais il manque singulièrement de qualités intellectuelles et témoigne un solide mépris à ceux qui en sont pourvus. Il a le goût de l'administration, mais point celui de la discussion. I1 est le chef et le fait sentir. Toute sa vie, il l'a consacrée au Bureau avec une régularité exemplaire, une ponctualité qui ne souffre aucune fantaisie et tourne, l'âge aidant, à l'obsession. Il incarne le dévouement aux valeurs traditionnelles, à la famille, à la religion, à la patrie. Et s'emploie inlassablement à renforcer cette image de marque. Impeccablement vêtu, les cheveux taillés courts, la mâchoire volontaire, une silhouette massive, il est à lui tout seul l’Amérique solide et bien-pensante. Hoover n'hésite d'ailleurs pas à donner des leçons de morale. Dans ses discours, ses interviews ou les articles qu'il signe, il exalte l'honnêteté politique et stigmatise les politiciens corrompus, combat l'athéisme, lie la défense de la famille à celle de la nation, s'étonne de la tolérance que montrent les États-Unis à l'endroit de ceux qui cherchent à détruire la démocratie. Une philosophie accessible au plus grand nombre, un credo que partage la majorité des Américains de l'après-guerre, une tendance à la prédication qu'il tient sans doute d'un calvinisme militant.

Hoover n'en conserve pas moins des aspects mystérieux. Soumis longtemps à une mère autoritaire, il est resté célibataire. La seule femme, dit-on, pour laquelle il ait montré des inclinations, c'est Shirley Temple, mais une Shirley enfant, aux boucles blondes, qui séduisait les amateurs de cinéma des années trente. Ses loisirs, il les partage avec Clyde Toison, son adjoint, son ami. Le vocabulaire du directeur révèle une agressivité peu contrôlée. Les criminels, dit Hoover dans le privé, sont « des rats » ; la nation est menacée par « la vénalité des politiciens » ; la presse déborde de « chacals » et les critiques du FBI sont « des journalistes prostitués [...], des désaxés, des soûlards, des crétins ». Les hippies et les voyous portent la responsabilité des maux dont souffre l’Amérique. Quant aux Noirs, Hoover ne les apprécie pas. « Aussi longtemps que je serai directeur, dit-il, il n'y aura pas d'agent noir au FBI. » Robert Kennedy le fit changer d'avis au début des années soixante.
Hoover n'a jamais cessé de craindre pour sa vie. Dans son automobile, il s'asseyait en s'enfonçant profondément dans les coussins et laissait son chapeau, bien en vue, de l'autre côté de la banquette. Au restaurant, il prenait place le dos au mur. Et l'on raconte qu'à la suite d'un accident d'auto qui s'était produit dans un virage à gauche, il avait interdit à son chauffeur de prendre d'autres tournants qu'à droite, sauf à allonger l'itinéraire. Bref, ces traits de caractère, et beaucoup d'autres, vrais ou faux, complaisamment rapportés, ont pour but de rappeler quelle carrière fascinante Hoover a menée jusqu'au jour de sa mort, à soixante-dix-sept ans. Et le public admiratif de s'étonner avec ravissement.
 
« Dieu le Père »

Hoover règne sur le FBI. Bien plus, il en est Dieu le Père. Et à ce sujet, des anecdotes circulent. Celle-ci, par exemple. Hoover et Toison vont à la plage. Toison s'assure qu'il n'y a pas d'autres baigneurs. Puis, il dit à Hoover : « Très bien, patron. Le rivage est dégagé. Vous pouvez vous entraîner à marcher sur l'eau. » Ou bien celle-là. Toison fait observer à son ami que les concessions dans les cimetières sont de plus en plus chères. « Ce n'est pas grave, lui répond Hoover. Vous achetez la vôtre. Je louerai la mienne. Je n'ai pas l'intention d'y rester plus que quelques jours. » Inutile d'ajouter que ces plaisanteries, contées sous le manteau, démontrent surtout de quel prestige jouit le chef auprès de ses subordonnés. D'ailleurs, rien n'égale la joie et l'honneur d'être reçu par le directeur. Gordon Liddy, qui fit carrière dans le FBI avant d'être l'un des « plombiers » du Watergate, raconte son entrevue avec Hoover. Parce qu'il nourrit des ambitions, il sera présenté. Le cérémonial, le même pour tous les heureux, est réglé de longue date. Il convient de porter un complet-veston, propre et bien repassé, une chemise blanche et une cravate sobre. La coupe de cheveux doit être réglementaire. Lorsque Hoover tend la main, il faut la serrer avec force et détermination. Gare à celui qui n'aurait pas à ce moment-là les paumes parfaitement sèches ! Ces détails sont pris en compte par Hoover. Puis le chef pose quelques questions, raconte des péripéties de sa propre carrière, qui seront fidèlement transmises aux collègues, donne des leçons de morale politique et laisse partir son subordonné, encore tout ébloui par l'aventure qu'il vient de vivre et dont il conservera pieusement le souvenir. Hoover souhaite donner du FBI la meilleure image de marque. C'est l’une de ses obsessions. Pour atteindre cet objectif, rien ne lui semble excessif. Aux journalistes qui pensent bien, le FBI livre des renseignements confidentiels. Aux auteurs qui écrivent comme il convient, la certitude d'interviews intéressantes, une aide de tous les instants et, plus tard, une reconnaissance quasi éternelle. Le FBI a même patronné une série télévisée. Des affiches ont exalté ses vertus et les services qu'il a rendus à la communauté nationale. Son siège à Washington est ouvert aux visiteurs et le bâtiment, inauguré après la mort de Hoover, est encore plus impressionnant que celui du Département de la Justice. Quant à l'image du directeur, elle compte autant que celle du Bureau. Un service spécial reçoit la mission de répondre aux lettres des admirateurs, de dédicacer les photographies et de rappeler les goûts et les préférences du grand homme. Mais les colères du chef sont redoutables et contribuent à alimenter la légende. Une critique, c'est plus qu'un crime. La compagnie TWA se déclare mal satisfaite par la réaction du FBI à un acte de piraterie aérienne.

Furieux, Hoover riposte en interdisant à ses subordonnés de voler sur TWA. La société Xerox ne fait pas le nécessaire, semble-t-il, ci la suite d'un vol de documents appartenant au FBI. Sans aller jusqu'à faire appliquer sa décision, Hoover donne Perdre de changer la marque de tous les photocopieurs du Bureau. Deux exemples parmi d'autres.

Il faut se garder, toutefois, de peindre de couleurs exagérément sombres le portrait du directeur. Si l'on s'en tient à son efficacité, Hoover a de quoi susciter l'admiration. Oui, l'admiration. Pour son dévouement au FBI et son astuce. Le Bureau of Investigation, qui devint le Federal Bureau of Investigation (le Bureau fédéral des enquêtes), fut créé en 1908 par Charles J. Bonaparte, l'Attorney General de l'époque, l'équivalent de notre ministre de la Justice. C'était la seule police fédérale. Et encore... Les pouvoirs de police appartiennent, aux États-Unis, aux collectivités locales. Le FBI se préoccupait de la violation des lois fédérales et des crimes impliquant plusieurs États. Lorsqu'il procédait à des arrestations, il lui fallait l'aide des États, des villes ou des comtés. Son heure de gloire sonna dans les années trente. Une vague de banditisme s'abattit sur le pays. Il fallut pourchasser des gangsters de tout poil, comme Charles Floyd dit « Le joli garçon », Lester Gillis surnommé « Visage de bébé », Kelly « La mitrailleuse », Bonnie Parker et Clyde Barrow, John Dillinger, tous pilleurs de banques et adeptes du kidnaping. Les Incorruptibles rappellent l'épopée sur nos écrans de télévision. On dit même que Hoover participa en personne à la capture de Karpis, l'un des plus redoutables de ces hors-la-loi.

A mesure que la législation fédérale s'étoffa, le FBI étendit ses compétences. Hoover mit en place 59 directions régionales, 516 bureaux locaux, gérés par les agents spéciaux. Les méthodes d'action se modernisèrent, Le Bureau utilisa systématiquement les empreintes digitales et recourut aux analyses de sang, de cheveux, des armes à feu, des écritures, des encres. Les ordinateurs firent leur apparition, malgré des réticences du directeur. Pour les tribunaux et pour les polices locales, la coopération du FBI devint indispensable. Hoover fit du Bureau un modèle à suivre, l'exemple même de l'efficacité dans la lutte contre la criminalité. Certes, la protection rapprochée des plus hautes personnalités de l'Union et la répression du trafic des drogues ne relèvent pas du FBI. Mais, pour l'essentiel, il est chargé de faire respecter la loi et de maintenir l'ordre là où les compétences des États s'arrêtent.
 
Des enquêtes légales et illégales

Ce n'est pas tout. En 1936, le président Rooseveit prit une initiative qui devait avoir d'imprévisibles conséquences. Il convoqua Hoover à la Maison Blanche et lui donna un ordre verbal, dont le seul compte rendu a été rédigé par le directeur du FbI : enquêter sur les communistes et les fascistes qui menaçaient de subversion les institutions des États-Unis. Trois ans plus tard, le 6 septembre 1939, ce fut une directive, écrite celle-là, qui confia au Bureau la lutte contre l'cspionnage, le sabotage, la violation des lois de neutralité. Le FBI ne devait pas enquêter sur le terrain, mais recueillir des renseignements qui lui seraient transmis par les polices locales. Distinction subtile, vite oubliée. En revanche, Hoover ajouta toujours à la liste de ses missions la lutte contre les activités subversives. Ce qui est beaucoup plus large et plus vague. En ces termes élargis, sans prendre la peine de se reporter au texte de la directive de 1939, Truman et Eisenhower renouvelèrent le mandat de Hoover. A peine entré en fonction, John Kennedy s'empressa de maintenir Hoover à son poste, peut-être parce que le directeur en savait déjà trop, peut-être parce qu'il était un ami de la famille. Johnson et Nixon firent mieux : ils abolirent pour Hoover l'âge de la retraite. Survivre aux présidents, c'est une force extraordinaire.
 
Le communisme international, l’ennemi n° 1

D'autant que Hoover ne cesse de rendre des services. Il faut dire qu'il emploie des méthodes nouvelles et efficaces. Les fichiers, par exemple. A l'origine, rien ne semble plus anodin. Lorsque la guerre éclate en Europe, Hoover fait dresser la liste des personnes qui manifestent des sympathies pour l'Allemagne, pour l'Italie ou pour le communisme, plus la liste de ceux qui expriment de l'amitié pour toute autre nation que les États-Unis. C'est une tâche qui incombe tout à fait légalement au FBI. Et elle est indispensable dans les circonstances de l'été 1939. Il suffit de relever les noms des abonnés à certains périodiques, des adhérents à des associations suspectes. Les compléments d'information, des indicateurs les fournissent. Puis, Hoover ajoute les résidents étrangers, voire les citoyens des États-Unis qui, à son avis, peuvent nuire aux intérêts du pays. Cette dernière initiative, confidentielle, ne s'appuie sur aucune loi ni sur aucun ordre émanant de la présidence. Et s'il s'agit de mettre sur pied une politique de détention préventive, rien ne serait plus contraire à l'esprit de la Constitution1.

Au lendemain du conflit mondial, l'ennemi a changé de nom. Il s'appelle maintenant le communisme international. Ses armes ? La subversion et l'espionnage. Hoover prévoit, en conséquence, dès juillet 1946, l'emprisonnement des communistes « dans le cas de difficultés soudaines avec la Russie ». L'Attorney General, son supérieur hiérarchique, approuve. Les membres et les sympathisants du Parti sont soigneusement fichés. Sur cartes perforées IBM à partir de 1948. Le concept de subversion est assez large pour que le fichier englobe près de 20 000 noms. Bientôt, une loi, l'Internal Security Act de 1950, étend en ce domaine les pouvoirs du FBI. Et pourtant, le Bureau a toujours quelques longueurs d'avance sur la législation : En 1954, il a réuni 26 174 noms, avant de réduire le fichier à 12 870 noms en 1958. Mais que ces chiffres n'induisent pas en erreur ! Les suspects qui ne figurent plus sur la liste ont été transférés sur un fichier spécial, réservé aux communistes. Le langage administratif dissimule le tout. Le fichier des communistes s'intitule : fichier de réserve avec ceux qui « représentent une plus grande menace potentielle en temps de crise que les autres », c'est-à-dire les responsables syndicaux, les écrivains, les professeurs, les journalistes, les médecins, les avocats, ceux et celles qui sont susceptibles de fournir une aide aux subversifs ou d'exercer une influence sur l'opinion. A la fin des années cinquante, le FBI ajoute « 200 personnes environ qui sont engagées dans des activités procastristes ».

L'inscription sur les fichiers subit, en principe, le contrôle du Département de la Justice. En 1972, l'Attorney General la supprime complètement. Désormais, le FBI dispose d'un fichier administratif, établi sans enquête déclarée, rassemblant uniquement « des individus affiliés ou non à des organisations, qui ont montré une inclination à la trahison, à la rébellion, à l'insurrection, à la sédition, au sabotage, à l'espionnage, au terrorisme, à la guérilla, au meurtre des membres du gouvernement ». Définition passablement étendue, qui exclut la détention préventive en principe, mais laisse aux fichiers de Hoover toute leur efficacité.

Dans le même temps, le FBI a mis au point une autre méthode de travail : la surveillance électronique. Pour les Américains qui ont toujours vécu dans le culte de la liberté individuelle, le sujet revêt une importance particulière. La surveillance électronique restreint, en premier lieu, la liberté de chacun. En ce sens, elle devrait être autorisée par le seul pouvoir judiciaire. Sinon, elle s'apparente à une perquisition sans mandat, une pratique contre laquelle se sont élevés les révolutionnaires de 1776 et que condamne la Constitution. Elle annonce, en deuxième lieu, l'État totalitaire, le Big Brother de George Orwell que les Américains ont lu ou dont ils ont entendu parler. Sans doute convient-il de distinguer la pose des micros (bugging) et la mise sur table d'écoutes d'une ligne téléphonique (wiretapping). L'un nécessite des violations de domicile, des effractions tout à fait illégales. L'autre, interdite par la loi de 1934, est autorisée depuis 1968, à condition d'être placée sous le contrôle de l'autorité judiciaire. Distinction technique, sans plus. Car ce qui choque les Américains, c'est que la surveillance électronique soit utilisée, non pas à rencontre des criminels et des délinquants, mais à rencontre des citoyens ordinaires, de ceux qui n'ont commis aucun forfait et respectent la loi. Or le FBI n'a pas cessé de faire ce qui lui semblait bon, à la demande de l'exécutif ou sur sa propre initiative. Les espions soviétiques, vrais ou supposés, les chefs du parti communiste, les suspects de tous horizons et de toutes convictions, les responsables du mouvement pour les droits civiques, etc., ont été, par divers moyens, « écoutés ». Le Bureau reconnaît qu'en 1953, il a posé 52 micros, 99 en 1954, 102 en 1955 et, jusqu'en décembre 1960, une moyenne annuelle de 72.

Sous la présidence de Kennedy, la moyenne passe à 93. Au temps du président Johnson, le FBI est contraint de réduire ses activités, car les Attorney Generals d'alors sont, plus que leurs prédécesseurs, soucieux du respect de la loi. Avec Nixon à la Maison Blanche, c'est de nouveau le règne de l'écoute. Et toujours une seule et unique motivation : protéger « la sécurité nationale », repérer l'origine des « fuites » car, comme l'écrit plaisamment James Reston, « le gouvernement américain est le seul navire qui fuit par le haut2 ». Des exemples ? Martin Luther King a été « écouté » par tous les moyens disponibles, avec la bénédiction de Robert Kennedy qui exerçait les fonctions d'Attorney General. Hoover était, en effet, convaincu que King subissait l'influence des communistes et que ses « aventures » sentimentales ne justifiaient pas le prestige moral qui l'entourait. Quelques années plus tard, la psychose de la « fuite » fait des ravages dans l'entourage de Richard Nixon. Kissinger demande au FBI, par l'intermédiaire de son adjoint, Alexander Haig, que plusieurs de ses collaborateurs fassent l'objet d'une écoute téléphonique. Notamment en 1969, lorsque le gouvernement des États-Unis décide de bombarder en secret le Cambodge et que la nouvelle est diffusée par la presse. Treize personnes, travaillant au Conseil national de sécurité ou à la Maison Blanche, plus quatre journalistes sont surveillés pendant des mois, bien plus longtemps que ne dure l'affaire du Cambodge ou leurs propres activités officielles. Morton Halperin, très proche de Kissinger, est ainsi « écouté ». Sa femme s'en doute et demande à tout instant à ses correspondants s'ils n'entendent pas sur la ligne un déclic suspect. L'agent du FBI qui écoute la conversation note la question et ajoute, à l'intention de ses chefs, que Mme Halperin a tort, que le branchement est parfaitement silencieux. Or jusqu'en 1970 les rapports du FBI qui touchent à la sécurité nationale sont adressés à Kissinger, puis à Haldeman, c'est-à-dire au président. Par la suite, ils iront au seul président.

Ces pratiques seront connues dans le détail lorsque l’un des anciens conseillers de Nixon, John W. Dean, viendra témoigner, en juin 1973, devant la commission sénatoriale d'enquête sur le Watergate. Elles font naître l’indignation et l’angoisse. Qui sait quoi ? Que deviennent les rapports des agents du FBI ? Quel usage le pouvoir politique en fait-il ? Certes, grâce à la loi sur le droit à l’information (Freedom of Information Act de 1966, avec des amendements de 1974), il est possible d'avoir accès aux dossiers administratifs et d'y découvrir, comme le raconte John Galbraith, que les fiches de renseignements sont truffées d'inexactitudes et d'à-peu-près3. Mais on devine sans peine que le travail du FBI peut être d'un sérieux incontestable et redoutable. Ce n'est pas tout. Voilà qu'on apprend encore que, de 1940 à 1966, le FBI a ouvert, lu et résumé les lettres des espions, des suspects et des dissidents. Un programme complété par rexamen attentif du contenu des corbeilles à papier, à l’imitation des meilleurs romanciers ou des cinéastes de la série noire. Bref, le FBI, défenseur de l’ordre établi et de la loi, donne dans l’illégalité quotidienne. Et Hoover, l’incarnation de la vertu et du patriotisme, patronne ces excès. Police de la pensée, police politique, police d'espionnage, le FBI a cessé d’être l’adversaire, pur et dur, des gangsters. Il a maintenant quadrillé la société américaine. Dans le secret et en violation de la loi. Pour quels résultats ?
Il faudrait classer. Le FBI a mené d'innombrables enquêtes pour contrôler, à l’époque du maccarthysme, la loyauté des fonctionnaires. Sur ordre du président, puis dans le cadre d'une loi régulièrement votée par le Congrès. Il a coopéré avec les autres services de renseignement, la CIA, la DIA et la NSA4, pour combattre l’espionnage étranger à l’intérieur du territoire américain. Mais Hoover a toujours été un obsédé de l’anticommunisme et s'est toujours efforcé de rendre des services aux présidents. De là, deux types d'activités, moins légales, qu'il faut éclairer.
Le FBI a commencé par enquêter sur les organisations communistes. Il a ensuite infiltré dans leurs rangs ses propres agents. Persuadé que les ramifications du mouvement communiste sont infinies, il n'a pas tardé à voir partout des membres du Parti ou des sympathisants. Sauf à négliger les agissements du Klan et des groupuscules d'extrême droite. Dans les années soixante, un nouveau danger surgit. Le parti communiste qui, au sommet de sa gloire, a compté jusqu'à cent mille membres, y compris les nombreux agents du FBI, ne fait plus peur. Maintenant, c'est l’heure de la Nouvelle Gauche qui provoque l’agitation sur les campus, manifeste dans les rues contre la guerre du Vietnam. Ces protestataires sont les nouveaux ennemis.
 
Le FBI cambriolé

Aussi Hoover met-il au point d'autres modalités d'action. Observer le mal, le combattre quand il devient apparent, non, cela ne suffit plus. Il vaut mieux prévenir que guérir. De 1956 à 1971, le FBI applique le programme COINTELPRO, ce qui signifie Counterintelligence Program (Programme de contre-espionnage). La commission de la Chambre des représentants, qui a enquêté, au lendemain du Watergate, sur COINTELPRO, conclut son rapport en ces termes : « On ruina des carrières, on brisa des amitiés, on souilla des réputations, on poussa à la faillite des entreprises, et, dans certains cas, on mit des vies humaines en danger5. » Les objectifs ? Le parti communiste, le parti socialiste des travailleurs (trotskiste), des mouvements portoricains favorables à l'indépendance de l’île, la Nouvelle Gauche, des groupements extrémistes noirs, des associations procastristes. Ce que cherche le FBI, c’est à provoquer la zizanie à l’intérieur de ces groupes en diffusant des nouvelles fausses, des informations malveillantes qui doivent provoquer l’indignation des citoyens ordinaires et diviser les adhérents.

Le FBI utilise ses amis parmi les journalistes et les hommes politiques pour laisser filtrer les renseignements les plus explosifs. Les experts appellent cette technique « la désinformation ». Un exemple : l’actrice Jane Fonda a beaucoup milité contre la guerre du Vietnam. Un agent du FBI adresse une lettre à un chroniqueur de Hollywood pour rapporter des propos incendiaires, appelant à l’assassinat du président des États-Unis, que l’actrice aurait tenus dans une réunion des Panthères Noires. « Si les positions de Fonda sont rendues publiques, précise-t-il, ça la mettra dans l’embarras et la discréditera auprès de l’opinion. » D'autres exemples ? Pour détruire la réputation d'une organisation, des tracts grossiers et mensongers sont diffusés en son nom. Pour provoquer l’éclatement des couples de militants politiques, des lettres anonymes, savamment provocatrices, sont adressées aux intéressés. Ici et là, des violences éclatent, attribuées hâtivement à telle ou telle organisation. Il faut d'ailleurs signaler que des pratiques semblables sont utilisées contre le Ku Klux Klan entre 1965 et 1969.

Alors, pourquoi le FBI ne continue-t-il pas au-delà de 1971 ? C'est que, le 8 mars, à Media (Pennsylvanie), dans une région où les universités et les collèges sont nombreux, le bureau du FBI a été cambriolé. Oui, cambriolé par des inconnus qui se regroupent au sein d'une commission clandestine des citoyens pour enquêter sur le FBI. Le monde à l’envers ... Des dossiers ont été photocopiés. Et l'Amérique tout entière apprend que le FBI surveille les activistes de gauche, les étudiants et les Noirs. L'un des dossiers révèle qu'à Philadelphie, les Panthères Noires ont été mises sur table d'écoutes, que leurs activités, les conversations les plus personnelles sont méticuleusement notées. Un autre dossier concerne les SDS (Students for a Democratic Society, une organisation d'extrême gauche) avec des sous-dossiers intitulés : « Influence communiste », « Influence étrangère », « Agitation étudiante ». Les informateurs ont bien travaillé. Les banques donnent des renseignements sur les comptes courants des mouvements noirs. La compagnie du téléphone de Swarthmore College fait des rapports sur les communications à longue distance que passe un professeur de philosophie, surveillé par des agents spéciaux. Or ces photocopies ne tardent pas à être reproduites par le Washington Post et le New York Times. La colère de Hoover, on s'en doute, est proportionnelle à la gravité du scandale. Il mute à Atlanta le chef du bureau de Media, ferme une centaine de bureaux du FBI sous le prétexte qu'ils ne disposent pas d'un système de sécurité efficace. Et surtout, il met fin à COINTELPRO. Trop tard, pourtant, pour éviter des répercussions fâcheuses. Voilà qu'une majorité d'Américains réclame la démission du directeur et que moins de la moitié des personnes interrogées exprime une opinion « hautement favorable » sur le FBI.
Reste, malgré tout, l’arme absolue à laquelle même un président ne saurait résister. C'est que Hoover sait tout sur tous. Depuis longtemps il a rôdé sa technique. Dès qu’un renseignement défavorable à un homme politique parvient à sa connaissance, il en avertit le principal intéressé. Une manière de s'en faire un allié, un complice, voire un obligé. Puis le renseignement est classé dans un dossier qui ne fait pas partie de la classification officielle. En principe, il n'existe donc pas Hoover ne se contente pas d'amasser. Il diffuse, à bon escient, au compte-gouttes. Franklin Roosevelt fut le premier président à apprécier les rapports de Hoover. Ce qui n'empêchait pas le directeur de conserver des dossiers compromettants sur Eleanor Roosevelt et ou sur les relations sentimentales entre le président et Lucy Mercer Rutherfurd. Mais il pouvait aussi raconter à Roosevelt des aventures croustillantes, comme celles de son sous-secrétaire d'État, Sumner Welles, qui passait pour avoir séduit un contrôleur des chemins de fer.

Le premier flic des États-Unis

Par la suite, Hoover n'a pas cessé de compléter sa collection. Il accumule des fiches sur le vice-président Nixon, sur les frères Kennedy dont la vie privée, et secrète, semble avoir été animée, sur des sénateurs, etc. Si l'on connaît ces détails, ce n'est pas que les dossiers de Hoover aient survécu à la mort de leur propriétaire. Bien au contraire, une secrétaire dévouée aurait tout détruit dès le 2 mai 1972. Mais à la demande de Nixon, englué dans le scandale du Watergate, John Dean s'est efforcé de découvrir comment les présidents d'avant 1969 avaient utilisé le FBI. Il a ainsi disposé de deux rapports qu'un adjoint de Hoover a rédigés. Et Dean a divulgué l'affaire devant la commission sénatoriale d'enquête. Roosevelt n'en sort pas grandi. Ses successeurs, non plus. C'est que, pendant trente ans, tous les présidents ont eu recours aux bons offices du FBI, pour surveiller leurs ennemis et leurs amis, recueillir des ragots, mieux connaître les milieux politiques. Sans l’appui de la Maison Blanche, Hoover n'aurait jamais pu tenir le rôle ni bénéficier des pouvoirs qui furent les siens.

Tout compte fait, Hoover a donné de lui-même des images successives et contrastées. Chasseur de gangsters, adversaire des fascismes, pourfendeur obsessionnel du communisme, ennemi farouche d'une Nouvelle Gauche qu'il assimile sans nuances à la trahison, il a surtout été le premier flic des États-Unis. Pendant quarante-huit ans. Professionnel de la répression, il a fait ce qu'on attendait de lui, quand le pays traversait un conflit mondial, la guerre froide et la tempête du Vietnam. Avec un zèle excessif qui l’a conduit à prendre des libertés avec la loi, avec une fermeté et une détermination qui ont trop souvent tourné à l’idée fixe. Avec une prudence étonnante, malgré tout, à la fin des années soixante, quand il a senti que les jeunes loups aspiraient à sa succession, que la Maison Blanche verrait sans déplaisir son départ et que l’opinion libérale ne lui pardonnerait aucun faux pas. L'histoire retiendra en sa faveur qu'il a rejeté le plan Huston6 et par conséquent de dangereuses responsabilités pour le FBI. Elle retiendra encore que Nixon, tout en éprouvant d'incontestables sympathies pour le Bureau7, n'en a pas moins cherché à se débarrasser du grand homme.
Difficile de porter un jugement sur Hoover. Difficile de porter un jugement sur le FBI qu'il a dirigé. Une police criminelle ? Oui, très certainement, le FBI a combattu le banditisme, aidé et instruit les polices locales, défendu la loi et l’ordre. Une police politique ? Sans aucun doute et avec quelle efficacité ! Mais, sous peine de succomber, une démocratie ne saurait se passer ni de l'une ni de l'autre. En condamnant le FBI de John Edgar Hoover, les Américains ont montré leur réprobation à l'égard des méthodes illégales, des procédés antidémocratiques et de la perversion d'une institution. Ils ont dénoncé les excès du FBI et n'ont pas remis en cause son existence. Une dénonciation sur la place publique, sans fausse honte. De quoi faire réfléchir en dehors des États-Unis.

par André Kaspi