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Bonne lecture.

La Souffrance comme identité

S’il fallait résumer d’un mot cet ouvrage, on pourrait dire : contre le devoir de mémoire, et pour le besoin d’histoire. L’auteur, avec force érudition, montre à quel point l’histoire juive a été continûment interprétée comme l’histoire d’une souffrance.

Remontant aux sources bibliques de cette tendance, Esther Benbassa analyse l’événement des croisades comme le début de ce qui deviendra plus tard l’« histoire lacrymale » des Juifs. Des écrits de douleur d’origine ashkénaze mais qui ont leur répondant dans la tradition sépaharade des Juifs de l’Empire ottoman. Elle met en lumière le rôle, au XIXe siècle, de l’Allemand Heinrich Graetz, dont la monumentale Histoire des Juifs a façonné le récit du passé juif sous l’angle de la martyrologie. Elle insiste sur le fait que ce discours de la souffrance a été capital dans la construction d’une identité juive sécularisée.

Ces antécédents d’une mémoire qui fait fi de la réalité historique - comme si l’histoire des Juifs au Moyen Age et dans les temps modernes était réductible au malheur et à la persécution - ont été renouvelés à l’extrême avec le génocide hitlérien. Une religion de l’Holocauste est née, indépendamment de toute foi religieuse ; une religion civile qui fait de l’unicité de la Shoah un credo de l’identité juive. Une religion qui trouve sa rédemption dans la naissance de l’État d’Israël.

La religion contemporaine de la souffrance a fait des émules. « Aujourd’hui, pour être un peuple, pour être un groupe, pour être, tout simplement, il faut d’abord avoir souffert. » La revendication du malheur inspire en France ces lois mémorielles dont on ne dira jamais assez la perversion. L’auteur nous invite à sortir de la mémoire qui est fermeture sur le passé et s’ouvrir à l’histoire dont la fonction est de reprendre toutes les mémoires blessées en les intégrant dans une mémoire collective. « Si la judéité ne se réduit pas aux persécutions antisémites, la négritude ne se réduit pas à l’esclavage et au racisme. »

Ce livre dérangera. On en discutera certains présupposés, en premier lieu le refus obstiné de l’auteur de considérer l’histoire des Juifs comme unique - et pourtant. Il a l’insigne mérite d’aborder sans tabou une question brûlante de notre époque et de revaloriser la démarche historienne contre les abus des mémoires particulières et particularistes.

Par Esther Benbassa