« Arnaud de Brescia » d'Arsenio Frugoni

Le retour strict et incessant aux sources : c'est la leçon de méthode que nous offre un grand médiéviste italien à partir de l'exemple du chanoine réformateur Arnaud de Brescia.

La thèse

Publié à Rome en 1954, Arnaud de Brescia dans les sources du XIIe siècle fut une véritable révolution dans l'art de la biographie historique. L'ouvrage faisait table rase des commentaires ajoutés année après année par les historiens et les polémistes sur Arnaud, réformateur italien du XIIe siècle. De la vie de cet agitateur, on connaît peu de choses.

Le chanoine régulier Arnaud de Brescia se trouve aux côtés d'Abélard lorsque ce dernier est condamné par Bernard de Clairvaux lors du concile de Sens vers 1140-1141. Arnaud se rend ensuite à Paris puis, poursuivi par la vindicte de Bernard de Clairvaux, part pour Constance. En 1145, il gagne Rome.

Arnaud de Brescia prêche alors contre la puissance mondaine de la papauté : l'Église doit revenir à ses fondements évangéliques. Mais il n'est pas entendu par les Romains. Expulsé de la ville en 1155, il est capturé par des hommes de l'empereur Frédéric Barberousse et remis aux cardinaux. Il est probablement pendu, avant d'être brûlé : ses cendres sont dispersées dans le Tibre.

La nouveauté du livre d'Arsenio Frugoni, qui en fait une biographie marquante, c'est sa méthode : l'auteur traite du « cas Arnaud » en dix chapitres, précédés d'une courte préface. Dix chapitres construits à partir de témoignages et qui se présentent comme dix versions de la vie du réformateur.

Comme dans un procès, les témoins défilent à la barre. Chaque source est disséquée et son auteur interrogé : « Nous voulons avant tout rendre compte de ses intérêts et de ses idéaux, de sa culture et de ses connaissances, puis l'écouter attentivement quand il nous parle d'Arnaud. Examiner à contre-jour sa déposition. »

Pour Frugoni, au-delà du cas d'Arnaud, il s'agit de s'interroger sur les « mécanismes historiques de saisie du réel » Alain Boureau, sur les différents angles de vision offerts par les sources. En un style vif et rageur, il présente donc tour à tour les témoins : Bernard de Clairvaux, ce « fou de Dieu » qui voue une haine acharnée à Arnaud ; Jean de Salisbury, humaniste cultivé et ouvert ; Othon de Freising, cistercien et diplomate ; Gerhoh de Reichersberg, chanoine allemand réformateur, etc.

Dénonçant la méthode de la « mosaïque » emboîter des documents pour former une illusoire synthèse, Frugoni préfère parler de « restauration » . « Notre portrait apparaîtra comme l'un de ces fragments de sculpture antique, aux lignes pourtant est-ce une illusion de ma part ? vigoureusement suggestives, une fois qu'il est débarrassé des altérations apportées par des ajouts postérieurs. »

De fait, par l'appel successif des témoins, le lecteur, guidé par l'historien, voit peu à peu se dresser la figure d'Arnaud.

Qu'en reste-t-il ?

Cet ouvrage exceptionnel est d'abord une leçon de méthode. Arsenio Frugoni exige en effet le retour strict et incessant aux sources. Mais pour les comprendre en tant que textes singuliers.

Certains historiens ont entendu l'enseignement qu'il a livré. Jacques Le Goff s'est ainsi fait son héritier dans son Saint Louis 1996. Après un aperçu chronologique de la vie du roi, il étudie en effet les sources qui permettent de le connaître - sources qui ne sont pas « objectives » mais ont chacune un but précis, participant à la constitution de sa mémoire et de sa légende. Jacques Le Goff recompose ensuite les éléments, rendant compte du Saint Louis qui a existé.

L'oeuvre d'Arsenio Frugoni est aussi une sévère mise en garde contre l'illusion qu'a tout biographe de reconstituer authentiquement un destin. Arsenio Frugoni a conduit sa démarche à son extrémité, en refusant l' « utopie biographique » Jean-Claude Passeron. Mais, dans cette « anti-biographie », il ne s'est pas interdit pour autant la possibilité de comprendre l'action d'un homme en son temps, à travers le regard multiple de ses contemporains.

Par Jacques Berlioz