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État d'avancement en mars 2014 : du n°219 au 238."

« L'Affaire Kravtchenko » de Nina Berberova

Les articles rédigés en 1949 par l’émigrée russe offrent un éclairage exceptionnel sur les méthodes du Parti communiste français.

L’auteur

Le 28 avril 1989, Bernard Pivot intitulait son émission d’« Apostro-phe » « La fête à Nina Berberova », traduisant l’engouement dont était l’objet cette femme dont les épreuves n’avaient pas entamé l’appétit de vivre. L’écrivaine était venue de Princeton, où elle avait enseigné la littérature russe, présenter son autobiographie C’est moi qui souligne , traduite du russe aux éditions Actes Sud qui avaient entrepris depuis 1985 la publication de ses oeuvres complètes. Née à Saint-Pétersbourg le 8 août 1901, Nina Berberova voit sans regret l’écroulement du tsarisme, mais prend très vite conscience de l’élimination inexorable de l’intelligentsia par les bolcheviks. En 1922, avec son compagnon, le poète Vladislav Khodassevitch, elle quitte la Russie pour Berlin. En 1925, le couple se fixe à Paris. Nina Berberova gagne chichement sa vie en collaborant aux diverses revues de l’émigration russe. Elle écrit beaucoup : romans, nouvelles, essais, reportages... En 1950, sans ressources, elle commence une nouvelle vie aux États-Unis où elle meurt le 26 septembre 1993.

La thèse

En 1947, en pleine guerre froide, l’ouvrage de Victor Kravtchenko, J’ai choisi la liberté, paraît en France. C’est d’emblée un immense succès. L’auteur, qui se trouvait à Washington dans le cadre de la commission d’achat soviétique, avait choisi en 1944 d’y demeurer. Dans son livre, il décrivait les méfaits de la collectivisation, la famine en Ukraine, les purges, les camps...

Le 13 novembre 1947, l’hebdomadaire communiste Les Lettres françaises publiait un article de Sim Thomas, prétendument reçu des États-Unis et intitulé « Comment fut fabriqué Kravtchenko ». Ce dernier n’aurait pas écrit son livre, qui aurait été rédigé en fait par des mencheviks. Pendant des mois, André Wurmser, journaliste et écrivain communiste, publia des articles insultant Kravtchenko. Celui-ci porta plainte en diffamation contre le journal.

Le procès ne s’ouvrit qu’en janvier 1949. Sim Thomas était introuvable. Et pour cause. On sait désormais qu’il était une invention de Claude Morgan, rédacteur en chef des Lettres françaises qui comparut avec Wurmser. Le procès se tint devant la dixième chambre correctionnelle de la Seine qui « n’avait jamais vu une telle affluence » Berberova, dans une atmosphère surchauffée. Nina Berberova restitue de façon vivante dans ses articles l’ambiance du procès. Le témoignage de Margarete Buber-Neumann, déportée en 1938 dans un camp au Kazakhstan puis livrée aux SS et internée à Ravensbrück, « vaut à lui seul dix ans de propagande anticommuniste » . Kravtchenko gagna son procès. Les Lettres françaises furent condamnées.

Qu’en reste-t-il ?

L’ouvrage regroupant les articles de Nina Berberova comme les minutes du procès forment un ensemble accablant pour l’Union soviétique. Dans la foulée du procès, le 12 novembre 1949, David Rousset lance un appel aux anciens déportés des camps nazis à constituer une commission d’enquête sur le système concentrationnaire soviétique. Comme Kravtchenko, il est diffamé par Les Lettres françaises auxquelles il intente un procès qu’il gagne lui aussi. Pourtant, il faut attendre le XXe congrès du PCUS en 1956 suivi par la publication d’Une journée d’Ivan Denissovitch de Soljenitsyne 1962 pour que l’opinion publique française commence à prendre conscience de la réalité des camps soviétiques.

Personne ne s’intéressa en 1949 à ce qu’écrivait en langue russe Nina Berberova. Ses articles offrent pourtant un éclairage sur les méthodes du Parti communiste français et sur son lien à l’Union soviétique. Ils ne furent traduits qu’en 1990 et ne produisirent donc aucun effet dans la vie politique de ces années de guerre froide. L’Affaire Kravtchenko n’en est pas moins un document historique exceptionnel.

Par Annette Wieviorka