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Bonne lecture.

« L'Armée nouvelle » de Jean Jaurès

Au-delà des questions militaires, une synthèse de la pensée économique et sociale de Jean Jaurès.

L'auteur

Né à Castres en 1859, Jean Jaurès est reçu troisième à l'agrégation de philosophie en 1881. Professeur au lycée d'Albi puis maître de conférences à la faculté des lettres de Toulouse, il est élu député du Tarn aux élections législatives de 1885 et siège au centre gauche. Battu en 1889, il est réélu en 1893 comme député socialiste. Convaincu de la nécessité de s'engager dans la défense de Dreyfus et de la république, à ses yeux menacée par le nationalisme, il travaille à la réalisation de l'unité socialiste en s'efforçant de persuader ses camarades qu'ils ne doivent pas refuser les conquêtes progressives par la voie parlementaire. En 1904, il fonde le quotidien L'Humanité et, malgré le succès des thèses de son rival Jules Guesde, c'est sa conception du réformisme révolutionnaire qui l'emporte au sein de la SFIO créée en 1905. Hostile à la politique coloniale de la France au Maroc et à l'idée d'une guerre de revanche contre l'Allemagne, il est assassiné le 31 juillet 1914 par Raoul Villain.

La thèse

En 1911 paraît en librairie L'Armée nouvelle, ouvrage clé pour comprendre la pensée politique de Jean Jaurès. C'est au départ une proposition de loi sur l'organisation de l'armée. La première phrase indique bien le projet de l'auteur : « C'est par les questions relatives à la défense nationale et à la paix internationale que j'aborde l'exposé du plan d'organisation socialiste de la France que je veux soumettre au Parlement en formules législatives. » Pourquoi cette priorité donnée aux questions de défense ?

La loi du 21 mars 1905 avait généralisé l'obligation d'un service militaire dont la durée avait été ramenée à deux ans. Mais, après ces deux ans de service actif, les obligations militaires incluaient onze ans d'appartenance à l'armée de réserve, mobilisable en cas de guerre. Jaurès critique cette organisation, dans un contexte où la rivalité entre la France et l'Allemagne pour la colonisation du Maroc fait craindre la guerre. Sa réflexion sur l'organisation de l'armée s'appuie sur une analyse historique en profondeur, qui va des guerres de Louis XIV aux conflits les plus récents comme la guerre russo-japonaise de 1904. Il veut montrer que l'idée républicaine de la nation armée - c'est-à-dire le lien entre la conscription et la citoyenneté - a un caractère essentiellement défensif. La mobilisation de masse ne peut se justifier que comme une extrémité imposée par l'invasion du territoire. Elle a avant tout un caractère dissuasif. L'objectif premier doit rester la préservation de la paix, le respect du droit, le règlement des conflits par l'arbitrage. Mais la réflexion de Jaurès va bien au-delà des questions militaires : le livre apparaît comme une synthèse de sa pensée sur l'évolution économique et sociale et les conditions du passage du système capitaliste au socialisme.

Qu'en reste-t-il ?

Ce texte vise d'abord à faire réfléchir les Français sur leur défense et a donc été beaucoup discuté, en particulier dans la presse. Mais la proposition de loi n'a pas été votée et, en 1913, la durée du service actif a été portée à trois ans, mesure que Jaurès et les socialistes ont combattue.

Il y a plusieurs raisons de s'intéresser à ce texte aujourd'hui : l'idée que, dans une démocratie, les citoyens ne peuvent laisser de supposés experts décider pour eux de l'organisation de leur défense comme d'autres questions d'ailleurs ; l'idée de la nation et les raisons qu'ont les masses populaires d'y être attachées ; l'idée, enfin, qu'on ne sortira pas du système capitaliste par une révolution violente, mais par une transition progressive, grâce à des réformes partielles qui seront autant d'étapes vers le socialisme.

Par Jean-François Chanet