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"L'Éthique protestante " de Max Weber

Le capitalisme occidental n’est pas entièrement soluble dans l’économie : la thèse du sociologue allemand est à redécouvrir.

L'auteur
Max Weber 1864-1920 naquit à Erfurt, en Prusse, dans une famille d’industriels protestants, d’un père juriste entré en politique et d’une mère puritaine. Une éducation classique et la fréquentation du salon familial l’orientèrent d’abord vers l’histoire économique et le droit. Devenu professeur en 1893, il oscilla entre l’enseignement et la recherche pure.

Attiré par le libéralisme, nouant des liens ambigus avec le socialisme, Max Weber fut surtout nationaliste.

Père de la sociologie "compréhensive", il s’attacha à comprendre l’ "action" et l’ "activité" des hommes en dehors de tout déterminisme. Ce qui lui valut le qualificatif de "Marx de la bourgeoisie" . Son oeuvre est une manière de penser une modernité occidentale dont l’Allemagne de son temps fut si rapidement et brutalement saisie.

La thèse
L’Éthique protestante est la traduction partielle - en 1964 seulement - de Gesammelte Aufsätze zur Religionssoziologie , ouvrage que Weber a écrit en 1920-1921. Pour comprendre ce texte, il faut le resituer dans un contexte plus large, ce que fait Marc Gosselin dans son travail d’édition.

En sociologue, Weber part ici du terrain en se fondant sur l’étude de l’un de ses élèves, Offenbacher, qui souligne une surreprésentation protestante chez les entrepreneurs du Land de Bade. Weber cherche à comprendre les raisons de ce phénomène, ce qui le conduit à une réflexion sur l’une des origines l’origine culturelle de la forme occidentale et moderne du capitalisme.

Il en résulte la mise en évidence d’un "esprit du capitalisme moderne" , caractérisé par "la recherche rationnelle et systématique du profit par l’exercice d’une profession" , et pas seulement par un enrichissement destiné à satisfaire une volonté de puissance ou d’ascension sociale. Là où "l’esprit du capitalisme s’épanouit" , note Weber, "il est capable d’agir de lui-même" , de créer "son propre capital [...], ses moyens d’action, mais l’inverse n’est pas vrai" .

Pour Weber, il existe des liens d’ "affinité élective" entre cet idéal-type du capitalisme et celui de l’ascétisme protestant. D’un côté, le luthéranisme favorise l’apparition d’une "vocation" Beruf appliquée à la profession, au métier. De l’autre, la doctrine calviniste de la prédestination renvoie l’homme à sa solitude, sans possibilité d’être absous de ses péchés. D’où la recherche des signes de l’élection divine, et l’interprétation en ce sens de la réussite dans son travail.

Désormais, l’on vit pour travailler, et non l’inverse. Ce qui se traduit par l’intériorisation au quotidien de ­contraintes rationnelles épargne, autodiscipline... favorables à l’accumulation des gains. Les énergies individuelles sont ainsi détournées vers des pratiques sociales jusque-là peu valorisées. Au total, motivations et actions individuelles sont mises en évidence, dans une théorie fondée sur l’interrelation entre des "contraintes" et des "récompenses" .

Qu’en reste-t-il
Admirée, la thèse de Max Weber fut aussi contestée. On refit les calculs d’Offenbacher. On constata qu’il s’était trompé, ce qui pouvait invalider la thèse. Certains insistèrent sur l’idée d’une disjonction totale entre le religieux et l’économique. D’autres mirent en avant la diversité des liens possibles entre les deux : degré d’ouverture à la modernité différent selon les pays protestants, ou bien encore rôle positif de certaines conséquences démographiques et économiques de la Contre-Réforme catholique dans l’essor du capitalisme.

Enfin, certains posèrent la question de la mesure des rapports entre prédestination et comportements économiques individuels.

L’ "hypothèse" wébérienne en ressortit souvent plus obscurcie. Weber n’a en effet jamais parlé de lien direct entre protestantisme et capitalisme. Sa recherche d’analogies de structures l’a par ailleurs poussé à souligner d’autres facteurs dans l’essor du capitalisme, comme le rôle des villes médiévales de l’Europe du Nord. L’ouvrage reste donc à redécouvrir. Et son idée essentielle demeure valide : le capitalisme occidental n’est pas entièrement soluble dans l’économique.

Par Olivier Pétré-Grenouilleau