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Bonne lecture.

« L'Orientalisme » d'Edward Said

Un appel vibrant au retour de l'humanisme, seul moyen de dépasser les préjugés racistes et religieux.

La thèse

Très simple, la thèse de L'Orientalisme est inscrite clairement dans le sous-titre : l'« Orient » entendons le Proche-Orient arabo-islamique, anciennement soumis à l'Empire ottoman est une création factice des Européens, mise en place dès le début du XIXe siècle et toujours fonctionnelle. Le but, à peine voilé, de ce concept, est de simplifier la conquête des pays arabes ou la mainmise sur leurs richesses par les Anglais et les Français d'abord, par les Américains ensuite en leur fournissant des schémas faux mais légitimants et efficaces.

Pour démontrer cette thèse, Edward Said procède à une ­confrontation générale des discours des Occidentaux sur cet « Orient » fabriqué. Tout commence en 1798 avec l'expédition d'Égypte de Bonaparte. Pour Edward Said, les études scientifiques produites à cette occasion ne sont rien d'autre que le premier acte d'un savoir colonial : la Description de l'Égypte , publiée à la suite de l'expédition, ouvre la voie à la conquête d'Alger en 1830. La schématisation est ici manifeste.

Mais s'il est aisé de mettre en évidence les présupposés racistes d'un Renan, la tâche est plus difficile avec un Louis Massignon, même s'il manie lui aussi les concepts d'« aryen » et de « sémite ». Au détour d'une phrase à l'ironie amère, Edward Said montre néanmoins comment Louis Massignon projette sur la réalité ses obsessions de Français catholique : « Quand des sionistes se sont emparés de villes et de villages arabes, c'est la sensibilité religieuse de Massignon qui s'est trouvée blessée. »

En d'autres termes, les orientalistes européens du XIXe siècle n'ont pris aucun intérêt aux hommes de l'Orient, toujours considérés d'un point de vue religieux ou délaissés au profit d'un savoir livresque ; dans les deux cas, ceux-ci étaient désincarnés. Ceux mêmes des orientalistes qui se sont le plus immergés dans la culture des pays qu'ils étudiaient, Lane en Égypte ou Burton en Arabie, sont restés à distance, isolés par leurs préjugés ou leur duplicité.

Edward Said cherche à établir comment tous sont victimes des mêmes préjugés, érudits de cabinet, observateurs de terrain, hommes de lettres et artistes. Même Victor Hugo, pourtant capable ailleurs d'une grande générosité, est beaucoup plus proche du dénigrement de Chateaubriand que de l'enthousiasme de Goethe. La préface qu'Edward Said écrivit, quelques semaines avant de mourir, pour une réédition d' Orientalism renferme un appel vibrant à un retour à l'humanisme, dans lequel il voit le seul moyen de dépasser ces caractérisations globales, arbitraires et souvent haineuses de l'autre « arabo-musulman ».

 

Qu'en reste-t-il ?

Le talent de l'auteur et la richesse des ma-tériaux donnèrent à L'Orientalisme une grande influence. Publié à un moment, la fin des années 1970, où l'échec des décolonisations était patent et où les chercheurs s'interrogeaient sur leurs responsabilités, le livre d'Edward Said proposait une interprétation culpabilisante bien dans l'air du temps. Pourtant, on pouvait rétorquer à l'auteur que son « orientaliste » était aussi artificiel que l' « Orient » qu'il dénonçait.

En effet, l'orientalisme désigne d'abord un type de formation, passant par la porte étroite de l'initiation linguistique, qui demande temps et abnégation. Mais on peut aussi le voir comme un amalgame de savoirs premiers et dérivés, d'objectivité et de création littéraire, d'études extérieures et de plongées dans le milieu... C'est ce dernier qu'Edward Said a discrédité. Discrédit qui, cependant, a rejailli sur l'orientalisme savant.

Mais si l'auteur déteste certains orientalistes, c'est parce qu'ils contribuent au « choc des civilisations » que l'on n'appelait pas encore comme cela en 1978. Son livre est au fond une demande angoissée de reconnaissance, plus qu'un pamphlet contre la science occidentale.

Par Pierre Chuvin