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« L'Utopie » de Thomas More

C’est Thomas More qui a inventé le mot. Mais quel était son projet ?

L’auteur

Personnage historique, saint Thomas More 1478-1535 est aussi une icône, une référence absolue en matière de morale et de politique. Sa légende s’articule autour de quelques thèmes soigneusement choisis : le père de famille aimant, le promoteur de la femme, le courtisan réticent, l’homme d’État intègre, l’humaniste et, surtout, le martyr. Deux événements déterminent la place originale qu’il occupe : sa mort héroïque sur l’échafaud en 1535 ; la publication de L’Utopie en 1516. Entre les deux, le parcours exemplaire d’un fils d’avocat londonien, qui gravit toutes les marches du service royal comme conseiller, puis king’s secretary et enfin chancelier avant de démissionner en 1532 et de s’acheminer inexorablement vers son destin. Ayant refusé de prêter le serment demandé par Henri VIII affirmant que le mariage du roi avec Catherine d’Aragon n’avait jamais été valide, Thomas More est arrêté, puis décapité, le 6 juillet 1535. Il est canonisé par Pie XI le 19 mai 1935.

La thèse

L’ Utopie ou Le Traité de la meilleure forme de gouvernement est partagé en deux parties. La première, constituée essentiellement du dialogue imaginaire entre Thomas More et Raphaël Hythlodée, un marin portugais rencontré lors d’une mission diplomatique à Anvers, constitue une critique des ambitions princières, de la guerre, de la vie de cour, des lois injustes, de la pauvreté, c’est-à-dire de la chrétienté du début du XVIe siècle.

La seconde partie est un monologue, celui d’Hythlodée. Le navigateur décrit la vie des habitants d’une île imaginaire appelée Utopie ce qui, en grec, signifie « nulle part ». La société d’Utopie ne connaît pas la propriété privée : en ce sens, on peut dire que c’est une société communiste. Tous les hommes sont égaux, et les femmes sont censées être traitées comme les hommes. Les familles vivent au sein de clans, dirigés par le plus vieux des hommes, à moins qu’il ne soit sénile.

Chacune des 54 villes est administrée par un conseil élu, tandis qu’un sénat de 162 membres, qui se réunit chaque année dans la capitale, Amaurote, dirige l’île. Les affaires politiques sont traitées par discussion publique. L’agriculture est l’activité de base. Les Utopiens n’ont pas de religion spécifique et les lois d’Utopie interdisent de persécuter les individus pour des motifs religieux. Elles postulent simplement deux dogmes : l’immortalité de l’âme et le gouvernement du monde par la providence divine. Ceux qui ne croient pas à ces dogmes sont exclus de la communauté, mais ne sont ni battus, ni tués. En revanche, toute religion qui accepte ces deux principes est légale.

Qu’en reste-t-il ?

L’ Utopie est l’un des ouvrages les plus controversés de la littérature philosophique. Il est difficile par exemple de croire que le catholique Thomas More ait pu avoir pour idéal un État païen fondé sur la raison et la philosophie, ignorant de l’Incarnation et des sacrements. Thomas More a sans doute simplement voulu aiguillonner la société chrétienne du livre I en lui montrant les qualités de la société « païenne » du livre II. Le fait que les deux protagonistes du dialogue, Thomas More et Raphaël Hythlodée, soient tous deux partiellement convaincants pourrait enfin laisser penser que More souhaitait promouvoir une réforme de l’Église et de la société européenne du XVIe siècle en empruntant au meilleur de la chrétienté et de l’Antiquité païenne.

Vraisemblablement donc, ce que défend L’Utopie , c’est l’ouverture d’esprit, l’aptitude à l’expérimentation et à la discussion pour améliorer la société. Plus que toute institution nouvelle, c’est un état d’esprit que propose Thomas More.

Par Cédric Michon