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« Le Malaise dans la culture » de Sigmund Freud

Pour Freud, la civilisation ne fait pas le bonheur car elle demande de renoncer à nos pulsions les plus instinctives. Pourtant, on ne peut vivre sans elle.

L’auteur

Médecin, Sigmund Freud prend conscience en 1885 avec Charcot, à Paris, que l’hystérie grande pathologie de l’âge victorien a peut-être des causes psychiques et non pas physiques, comme le voulait la doxa de l’époque. Il ouvre un cabinet à Vienne où il expérimente l’hypnose, puis le traitement par la parole : pour la première fois, le médecin ne va pas parler, mais écouter. Cette libération de la parole doit permettre au patient de prendre conscience des traumas fondateurs de sa psyché : la psychanalyse est née. Publié en pleine crise économique et montée du parti hitlérien et traitant du tragique de la condition humaine, Le Malaise dans la culture 1930 est peut-être son ouvrage le plus sombre. Son pessimisme devait se trouver confirmé : en 1933, les oeuvres de Freud sont brûlées par les nazis. Chassé de Vienne en 1938, il meurt à Londres trois semaines après le début de la Seconde Guerre mondiale.

La thèse

Freud voit dans la psychanalyse une méthode pour lire le moi mais aussi la culture. Après avoir consacré ses premiers écrits à fonder la méthode psychanalytique, il publie des essais où il s’emploie à interpréter oeuvres et créations au moyen des concepts de la psychanalyse Le Délire et les rêves dans la Gradiva de Jensen , 1907. L’ambition grandit : après ces essais monographiques sur oeuvres et auteurs Léonard de Vinci, Michel-Ange..., Freud propose une théorie générale du procès de civilisation.

La série est inaugurée par Totem et Tabou en 1913, mais elle va être infléchie avec la Grande Guerre durant laquelle Freud perd sa patrie, l’Autriche-Hongrie. Dans ses Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort 1915, il jette un regard désabusé et pessimiste sur une humanité qu’il sent travaillée par autre chose que la libido, cette pulsion de vie dont il avait fait le pilier de la psyché.

La pulsion de mort est définie dans Au-delà du principe de plaisir 1920 : tout vivant tend vers le repos de l’inorganique en cherchant la mort. Dans Das Unbehagen in der Kultur , traduit pour la première fois en français en 1934 sous le titre Malaise dans la civilisation , mais que l’on préfère titrer aujourd’hui par Le Malaise dans la culture , peut être à tort, car Freud vise le processus de civilisation et pas seulement l’état de culture, il ressaisit ces catégories pour proposer une intelligence globale des phénomènes humains fondamentaux : l’art, la religion, l’amour, la guerre. Freud explique la rémanence de la violence par la contradiction nécessaire qui existe entre les pulsions du « ça » et l’impératif de renoncer à leur satisfaction, imposé par le « surmoi ».

Le procès de civilisation, fondé sur la maîtrise de la pulsion, engendre frustration et ressentiment. La civilisation n’est pas un fait acquis, mais une conquête renouvelée de la culture sur la nature.

Qu’en reste-t-il ?

Freud reprend dans les termes de la psychanalyse une vieille question de philosophie politique : comment concilier liberté individuelle et contrainte sociale ? Cette question, qui est celle de Hobbes, de Rousseau et de Kant, Freud n’y répond pas. Il se borne à constater que l’état de civilisation est douloureux : la culture est une anti-nature contre laquelle les pulsions naturelles de vie et de mort sont actives.

Rendu pessimiste par la Grande Guerre et l’actualité politique, Freud s’inscrit dans le contexte d’un désenchantement à l’égard du progrès que professent nombre de ses contemporains Paul Valéry, Theodor Adorno, Martin Heidegger.... Il inspire en partie Norbert Elias et ouvre la voie - tout en les condamnant - aux freudo-marxistes de Wilhelm Reich à Herbert Marcuse, qui appliquent aux phénomènes sociaux les catégories de la psychanalyse.

Par Johann Chapoutot