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Bonne lecture.

« Le XIXe siècle à travers les âges » de Philippe Muray

Le siècle de la raison serait aussi celui de l'occultisme et d'un New Age précoce dans lequel nous vivons encore.

La thèse

Le livre est conçu comme un projet d'archéologie culturelle du monde contemporain, articulé autour de l'idée de « dixneuviémité » - le XIXe étant à la fois une époque et une tendance de l'esprit humain. La thèse principale : le socialisme est un occultisme qui préfère ne pas trop réfléchir aux conditions de sa fondation, comme autrefois les Lumières à l'illuminisme. « Le socialisme, croyait-on, relevait de la pensée claire, de l'univers de l'organisation politique, tandis que l'occultisme appartenait au monde vaseux et réprouvé des régressions inavouées, des faiblesses passagères de la raison. Nul ne semblait s'être avisé qu'ils [...] constituaient peut-être l'un pour l'autre une base impensée mais nécessaire... »

Muray met ainsi l'accent, de façon polémique, sur une question restée « hors champ » dans l'historiographie française : le caractère très limité de la sécularisation d'une bonne partie de la gauche hexagonale dans les décennies centrales du XIXe siècle. Il illustre son propos par tout un voyage dans la littérature du siècle, grande et petite, d'imagination et de doctrine, avec ses héros révélateurs Balzac, Baudelaire, Flaubert, Nerval, Claudel et ses bêtes noires symptomatiques Hugo, le poète-mage, Michelet, Renan, Kardec, Sand, Comte.

Mais l'ouvrage, on l'a parfois oublié, ne s'en tient pas là. Son propos, qui s'ouvre par le récit saisissant du transfert, à la veille de la Révolution, des restes du cimetière des Saints-Innocents hors des murs de Paris, porte plus largement sur la « crise religieuse du XIXe siècle » et la remontée de l'occulte provoquée par le recul de la religion traditionnelle. Son culte des morts envahissant « le deuil est la religion du siècle », sa religion de l'enfance, les espoirs mis dans la médecine, son goût du magnétisme animal, sa croyance à la métempsycose et aux tables tournantes : tout un New Age précoce, fruit d'un vaste transfert de croyances, resté avant Muray largement ignoré des historiens.

Qu'en reste-t-il ?

L'ouvrage a suscité un vif intérêt chez les littéraires, mais il n'a rencontré qu'un faible écho parmi les historiens. Dans une recension particulièrement sévère de la Revue d'histoire du XIXe siècle, Maurice Agulhon, tout en reconnaissant la pertinence de la question soulevée par Muray, le présente comme une nouvelle mouture du Stupide XIXe siècle de Léon Daudet, dont il déplore les excès pamphlétaires, les lacunes et les approximations.

Nul doute en effet que sa façon d'écrire l'histoire, ses partis pris idéologiques et ses mauvaises intentions avouées « outrager le XIXe siècle » ne fassent problème pour l'historien. Mais on n'a pas fini d'inventorier les richesses et d'exploiter les intuitions de ce livre qui a fait date.

L'auteur

Né en 1945, à Angers, d'un père traducteur et d'une mère passionnée de littérature, Philippe Muray suit des études de lettres à Paris. Marqué par les « grands auteurs » des années 1970 Althusser, Bataille, Lacan..., il suscite la controverse en 1981 avec son essai sur Céline Seuil. En 1984, il publie, chez Denoël, dans une collection dirigée par Philippe Sollers, son maître livre : Le XIXe siècle à travers les âges. Romancier et chroniqueur à l'humour corrosif, il s'oriente dans les années 1990 vers une sociologie critique de la « nouvelle civilisation hyperfestive », dont il dénonce inlassablement le « nihilisme industrieux ». Son Empire du bien 1991, ses Exorcismes spirituels 1997-2002, son Festivus, festivus surtout 2005ont rencontré une vive attention, prolongée en 2010, quatre ans après sa mort, par des lectures publiques de Fabrice Luchini.

Par Guillaume Cuchet