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« Vie de Jésus » d' Ernest Renan

En 1863, le professeur au Collège de France proposait une biographie débarrassée des impératifs de la foi.

L’auteur

Né en 1823 à Tréguier, en Bretagne, Ernest Renan a été l’un des grands esprits français du XIXe siècle. D’abord séminariste, il perd la foi, devient professeur et se lance dans des études religieuses ; celles de l’hébreu et de l’exégèse biblique. Docteur ès lettres en 1852 avec une thèse sur Averroès, il publie en 1855 une Histoire générale et système comparé des langues sémitiques . Mais son oeuvre majeure demeure l’ Histoire des origines du christianisme 7 volumes, 1864-1881. Une mission en Syrie en 1860 et une chaire d’hébreu au Collège de France en 1862 l’amènent à la Vie de Jésus . L’ouvrage déclenche une riposte sévère de l’Église. Renan se voit, en juin 1864, révoqué de sa chaire au Collège de France, qu’il ne retrouvera qu’en 1870. Abattu par la défaite de 1871, il appelle à une Réforme intellectuelle et morale de la France , avant de se rallier au régime républicain. Il meurt en 1892.

La thèse

La Vie de Jésus 1863 d’Ernest Renan fut le premier pas de la critique française sur un terrain dont elle n’avait guère l’habitude. L’auteur, s’inscrivant dans une lignée bien établie de savants la plupart allemands et protestants comme David Friedrich Strauss 1835-1836, refuse de prendre en compte les notions de surnaturel et de révélation, opère le tri entre les faits historiques et les éléments mythiques ajoutés par la suite. Bref il fait de Jésus un personnage historique, un homme certes « admirable » ; mais rien qu’un homme. « Plaçons donc au plus haut sommet de la grandeur humaine, écrit Renan en conclusion de son livre, la personne de Jésus. [...] Tous les siècles proclameront qu’entre les fils des hommes, il n’en est pas né de plus grand que Jésus. » Il brosse ainsi un portrait dont la force prégnante, le charme poétique et l’érudition séduisent les libéraux et scandalisent les catholiques.

Le livre, annoncé dès la fin d’avril 1863 dans le Journal des débats , est publié le 24 juin suivant. Le succès est tel qu’avant la fin de l’année il compte dix rééditions et onze traductions ! En 1864, une version plus accessible, Jésus , se vend à un million d’exemplaires.

Renan a pu cependant décevoir les libres-penseurs en présentant le christianisme comme une religion « universelle et éternelle » , pour laquelle il montrait à leurs yeux trop de respect.


Qu’en reste-t-il ?

Le livre de Renan avait donné naissance à un portrait vivant de Jésus et avait fait revivre la Palestine du Ier siècle de notre ère. Mais, très vite, on y vit plus le produit d’une imagination romantique que d’une rigoureuse recherche historique, sans oublier une peinture caricaturale du judaïsme, marquée au coin de l’antisémitisme de l’époque.

Plutôt qu’au Jésus historique, les historiens qui suivirent Renan, et surtout ceux de l’école théologique protestante, préférèrent s’intéresser au maître de morale, au guide de vie, puis au Jésus au message apocalyptique. Ils en vinrent même à penser, avec Rudolf Bultmann, qu’il était méthodologiquement impossible, voire inutile, de retrouver le Jésus historique.

Mais, dès les années 1950, les disciples de Bultmann - ironie de l’histoire - se remirent à la recherche du Jésus historique. Aujourd’hui les travaux du « Jesus seminar » un groupe qui, aux États-Unis en particulier, entend populariser les recherches sur le Jésus historique et ceux des historiens contemporains, comme David Flusser, Geza Vermes, Paula Fredriksen ou Hyam Maccoby, prouvent que Renan a été un talentueux précurseur.

 

Par Claude Aziza