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A l'intérieur d'un camp de travail nazi. Récits des survivants. Mémoire et histoire

A travers les camps-usines de Starachowice, en Pologne, Christopher Browning montre comment le travail forcé fut, pour quelques Juifs, le moyen d’échapper à l’entreprise d’extermination.

Cet auteur sait nous surprendre. Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne , publié en 1994 pour la traduction française Les Belles Lettres, avait marqué un tournant. Christopher Browning se consacre aujourd’hui à un aspect peu étudié du génocide des Juifs : les camps de travail forcé Zwangsarbeitslager dans la terminologie nazie, à travers la monographie de ceux de Starachowice où furent internés les Juifs de la ville voisine de Wierzbnik, dans le district de Radom, à environ 150 kilomètres au sud de Varsovie.

Le destin de près de 6 000 Juifs fut ici, dans un premier temps, identique à celui des Juifs de Pologne : aryanisation des biens, travail forcé, ghettoïsation. Il devient singulier, pour une partie d’entre eux, quand, le 27 octobre 1942, le ghetto est « liquidé ». Walther Becker, à la tête de la police de sécurité, omniprésent et frénétique, se distingue par sa brutalité. Si 4 000 Juifs sont déportés vers les chambres à gaz de Treblinka, 1 200 hommes et 400 femmes sont conduits vers les camps de travail ; 25 % des Juifs de Wierzbnik échappent provisoirement à la mort au lieu de 5 à 10 % en général pour les ghettos. Ce qui pose in fine la question de la place du travail juif dans l’idéologie et la politique du IIIe Reich : « Même au moment où les considérations idéologiques l’avaient définitivement emporté sur les justifications économiques et où l’extermination systématique battait son plein, il y eut toujours des exceptions. »

Christopher Browning analyse une variante de « l’utilisation de la main-d’oeuvre juive à des fins productives dans le cadre de paramètres fixés par une politique d’extermination idéologiquement motivée ». Ce travail nécessaire à l’effort de guerre au printemps 1944, un tiers des besoins en munition de l’infanterie allemande sont couverts par ces camps-usines est, pour les travailleurs juifs réduits à l’état d’esclaves, « une question de vie et de mort ». Ainsi, 600 ou 700 travailleurs juifs survécurent à leur déportation au camp d’Auschwitz-Birkenau en juillet 1944.

L’intérêt de l’ouvrage réside d’abord dans ses sources. Au cours de sa longue fréquentation des archives judiciaires allemandes, l’historien a été indigné par les attendus du jugement qui acquitta en février 1972 à Hambourg Walther Becker. Jamais il n’avait vu une telle « parodie de justice ». Le jugement récusait TOUS les témoignages des survivants. Christopher Browning a relevé le défi méthodologique d’écrire une histoire pratiquement sans archives, s’appuyant non sur des témoignages contemporains des événements comme le fit Saul Friedländer, mais sur les témoignages recueillis ultérieurement, sur une période de soixante ans : dans le cadre de procédures judiciaires allemandes 1962-1968 ; puis des grandes collectes archives Fortunoff à Yale, témoignages de la Fondation Spielberg... ; entretiens menés par l’historien. Sa méthode a consisté à accumuler suffisamment de témoignages pour disposer d’une masse critique permettant de les confronter.

Une méthode qui a ses limites : elle n’a pu être appliquée que parce que le nombre de témoins était important - 292 - et parce que l’histoire de la communauté juive de Wierzbnik et des camps-usines de Starachowice n’avait été ni écrite ni publicisée, et qu’elle était ainsi pratiquement vierge de ces images iconiques et des formules stéréotypées qui ont largement remodelé le souvenir des survivants, notamment ceux de Birkenau. Le résultat n’en est pas moins fascinant : il permet de tracer des portraits de tous les acteurs de l’histoire - Juifs, Polonais, Ukrainiens, Allemands - et de redonner vie à la petite société juive qui vécut vingt et un mois dans ces camps-usines1.

Annette Wieviorka
Directrice de recherches au CNRS

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A l'intérieur d'un camp de travail nazi. Récits des survivants. Mémoire et histoire, par Christopher R. Browning, traduit de l’américain par Jacqueline Carnaud, Les Belles Lettres, 15 octobre 2010, 464 p., 27 euros.

 

Par Christopher R. Browning