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Bonne lecture.

Empires. De la Chine ancienne à nos jours

Jane Burbank et Frederick Cooper étudient les ressorts profonds des empires. Une formidable enquête.

En 1877, quatre empires, l'allemand, l'austro-hongrois, le russe et l'ottoman, administraient des territoires qui relèvent aujourd'hui de plus de 40 États en Eurasie et au nord de l'Afrique. Si l'on ajoute que deux autres empires, le britannique et le français, couvraient la plus grande partie de l'Afrique, d'immenses espaces en Asie et en Océanie et conservaient des points d'appui dans les Amériques, on peut affirmer que plus de la moitié des États-nations de 2011 « tenaient » il y a moins d'un siècle et demi en six empires ! C'est dire si la forme la plus habituelle aujourd'hui de l'organisation politique des peuples se révèle récente et difficile à évaluer sur la longue durée.

Dans leur grande enquête dans le temps et l'espace, Jane Burbank et Frederick Cooper peuvent au contraire se prévaloir de l'expérience de la durée. Leur formidable travail ne cherche pas à décrire en détail chaque empire, mais tente plutôt de comprendre quels sont les ressorts profonds qui les commandent, qui en assurent la fondation, le maintien et, pour la plupart mais quelques-uns survivent, Chine, Russie, États-Unis, la disparition.

Enquête passionnante, dont les grandes enjambées irriteront quelquefois les spécialistes, mais favorisent les confrontations qui font surgir la réflexion. Chaque empire est un cas d'espèce, mais on voit resurgir des caractéristiques communes, et, subtilement mises en évidence, des filiations attendues de Rome à Moscou ou inattendues de l'Iran à l'Empire mongol ou de celui-ci vers Istanbul, Moscou et la Chine.

Par définition tout empire est composite, juxtaposant langues, cultures, religions. La question essentielle consiste donc à savoir si l'on souhaite intégrer en dépit des obstacles l'Empire américain après 1865 ou au contraire gérer les différences en s'appuyant sur des élites variées Empire ottoman ; la force de l'Empire romain, qui reste à ce jour le plus durable - et l'un des plus étendus -, fut sans doute d'avoir su combiner ces deux impératifs. Bien d'autres critères de différenciation interviennent tout au long de l'enquête : la capacité à diriger le tout depuis un centre omnipotent peuplé de serviteurs ou au contraire le choix de déléguer aux structures communautaires locales ou à des individus puissants le soin d'effectuer nombre de tâches essentielles de l'État.

La comparaison entre l'empire de Charles Quint et celui de Soliman le Magnifique nous semble particulièrement réussie. Mais c'est aussi l'occasion de découvrir des expériences impériales que le lecteur européen connaît mal, l'Empire mongol ou les Empires chinois successifs.

Il fallait naturellement faire une place à la religion puisqu'un empire au moins se crée au nom de Dieu - le premier Empire musulman - et qu'un autre se survit et se transforme en adoptant puis en imposant une religion unique - l'Empire romain tardif/Byzance. Cependant, même lorsque le pouvoir se présente en défenseur peu tolérant d'une religion Charlemagne ou les Habsbourg d'Espagne, la religion joue un rôle moins important qu'il n'y paraît. Les auteurs le soulignent : « La chrétienté universelle et l'oumma islamique restèrent du domaine des aspirations et de la violence », et les empires montrèrent, en définitive, une bonne capacité à gérer la diversité religieuse, sinon l'égalité entre les religions. Une leçon à méditer par beaucoup de nations plus modernes.

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Empires. De la Chine ancienne à nos jours, par Jane Burbank et Frederick Cooper, traduit de l'anglais par Christian Jeanmougin, Payot, 2011, 686 p., 35 euros.

Par Par Maurice Sartre