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L'hippodrome de Constantinople. Jeux, peuple et politique

A travers l'hippodrome de Constantinople, c'est à un précipité de l'histoire byzantine que nous convie Gilbert Dagron.

Des complications délicieuses que l'on prête à l'histoire byzantine, l'hippodrome de Constantinople semble rassembler tous les traits : raffinement de la hiérarchie des dignités qui règlent les courses des chevaux, absolutisme d'un pouvoir impérial que la division de la capitale en deux factions les Verts et les Bleus conforte ou déstabilise, violence des séditions dès lors que la passion des tifosis déborde des gradins pour envahir la ville. C'est donc à un précipité d'histoire que nous convie le dernier livre de Gilbert Dagron, passionnant essai d'histoire totale.

Le modèle architectural de l'hippodrome fut livré « clés en main » par le Circus Maximus construit par Trajan à Rome. Mais, à Constantinople, « l'hippodrome n'eut guère le temps d'être païen » : il est, d'emblée ou presque, associé au pouvoir de l'empereur chrétien, sans lequel les quadriges ne peuvent s'élancer dans l'arène. Aussi bricole-t-on une mémoire qui n'est pas celle de Constantinople, renvoyant à des rituels anciens hérités de l'agôn des Grecs et des ludi de Rome.

Gilbert Dagron met savamment au jour ces origines païennes oubliées : elles sont rendues visibles par l'agencement monumental de l'arène, musée à ciel ouvert de la statuaire antique polarisé autour de l'obélisque central, qui constitue, par le jeu des analogies cosmiques, un résumé du monde.

Reste qu'à l'hippodrome de Constantinople la loge de l'empereur, reliée au palais, exprime avec emphase la divinisation et l'isolement de son pouvoir. Pour lancer la course, le basileus y apparaît progressivement, sous les acclamations des dèmes les factions, ou les couleurs, de l'hippodrome : il se lève comme le soleil sur le monde. Car l'empereur ne préside pas plus aux jeux qu'il ne les arbitre. Il attend leur issue pour s'en attribuer la gloire, le cocher n'étant que l'instrument de Dieu pour conférer une victoire qui ne peut être que royale.

Celle-ci devient essentielle à la légitimation successorale du pouvoir, au moins jusqu'au VIIe siècle où elle se stabilise par une hérédité du sang. Aussi ce moment correspond-il au temps des violences démotiques, qui culminent sous Justinien avec la révolte Nika en 532. Les Verts et les Bleus assument donc une part de la vertu légitimante du populus romanus - en tant qu'il est clivé.

Les historiens ont échoué à donner à cette bipartition du peuple une consistance territoriale, partisane ou religieuse. Gilbert Dagron suggère d'interpréter l'« hooliganisme » des couleurs comme la ritualisation, plus ou moins maîtrisée, par une classe d'âge de jeunes adultes, des violences inhérentes à une capitale constamment bousculée par les fluctuations démographiques. De là des réflexions passionnantes sur l'opposition entre la stasis discorde grecque, qui divise la cité, et romaine, qui rassemble la ville au-delà d'une « dualité tenace mais fondatrice ». Constantinople fait peut-être rejouer dans son hippodrome le drame de Romulus, souverain fondateur qui tue son double pour régner seul mais divise son peuple.

Telle est l'une des leçons de ce livre profond qui use avec finesse de la référence anthropologique, permettant et contrôlant à la fois toutes les concordances des temps : le jeu, parce qu'il est un jeu, et sans cesser de l'être, structure symboliquement la représentation que la société se fait d'elle-même.

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L'hippodrome de Constantinople. Jeux, peuple et politique, par Gilbert Dagron, Gallimard, "Bibliothèque des histoires", 2011, 448 p., 29 euros.

Par Patrick Boucheron