Note au lecteur

"L'Histoire a décidé de mettre à votre disposition, sur son site internet, tout le contenu de ses archives du n°1 (mai 1978) au numéro 238 (décembre 1999). La rédaction demande votre indulgence pour les coquilles et autres erreurs dues à une numérisation qu'il nous faudra un peu de temps pour corriger complètement. Ce contenu est offert à nos fidèles abonnés identifiés. Pour les autres lecteurs, il est payant. Bonne lecture.
État d'avancement en mars 2014 : du n°219 au 238."

La folie n'est pas une chose

Un essai sur la genèse de l'Histoire de la folie de Foucault et une anthologie sur sa réception à l'occasion du cinquantenaire.

Philippe Artières et Jean-François Bert font un travail formidable. Pour la troisième fois, ils éditent un recueil de regards critiques éclairant l'oeuvre de Michel Foucault. Après un volume sur Les Mots et les Choses et un autre consacré à Surveiller et Punir, ils publient un ensemble sur l'Histoire de la folie à l'âge classique dont on a célébré les 50 ans en 2011 : une anthologie sur la réception d'un « classique » et un essai sur la genèse et la diffusion d'un best-seller.

Ils confirment ce qu'ont établi les biographes. La thèse de Michel Foucault sur la folie dans les sociétés occidentales s'inscrit dans le parcours d'un normalien agrégé de philosophie ; elle se prépare dans le prolongement de l'écriture d'un texte sur « maladie mentale et personnalité », après une dépression, la fréquentation des séminaires du psychiatre Jean Delay et la participation aux travaux de Georges Verdeaux à l'hôpital Saint-Anne. Il faudra presque dix ans pour que la recherche de Foucault aboutisse. Elle sera conduite alors qu'il occupe différents postes d'enseignement dans des instituts français à l'étranger : en Suède, à Uppsala ; en Pologne, à Varsovie ; en Allemagne, à Hambourg. Le manuscrit est achevé dans l'hiver 1958. Foucault a tourné le dos à une histoire de l'institution psychiatrique pour une étude du rapport de l'Europe moderne avec la folie. Un monde obsédé par l'enfermement des fous.

Le choix de textes établi par Philippe Artières et Jean-François Bert précise la manière dont les historiens ont lu le livre de Foucault. Ils insistent sur l'article de Robert Mandrou dans les Annales de 1962 et sur la note que lui adjoint Fernand Braudel. Tous deux admirent le philosophe historien des mentalités qui, en associant littérature, archives et monuments, réalise le rêve fait par Lucien Febvre d'une « psychologie historique ».

Philippe Artières et Jean-François Bert s'emploient à montrer combien Foucault s'est défendu des attaques dont son livre fit l'objet et des soutiens qu'il reçut. Mais il aurait fallu faire place au témoignage et aux travaux de Paul Veyne1. Pour ce dernier, personne parmi les historiens - et lui le premier - n'avait compris la portée du livre de Foucault au moment de sa parution. On croyait que le philosophe, s'aventurant sur le terrain de l'histoire des idées, avait voulu démontrer que la conception de la folie avait varié au cours du temps. Ce qui était une évidence. De bons esprits étaient d'autre part choqués par l'impression que donnait le livre que « la folie n'existe pas », qu'elle est idéologie.

L'essentiel du projet foucaldien, dès l'Histoire de la folie, est ailleurs. C'est le problème de la vérité qui, pour l'historien, ne peut se réduire à l'adéquation du discours avec la réalité, des mots avec les choses. La vérité sur l'histoire de la folie ne consiste pas à suivre les variations de sa représentation et le progrès des traitements plus humains que les fous reçoivent dans la société occidentale. Le véritable enjeu est une interrogation sur la naissance de la folie comme maladie mentale, objet du savoir particulier des psychiatres. La folie n'est pas une chose. Il y a d'un côté ceux qui regardent les fous en se mettant du côté de la raison et ceux qui sont regardés par elle : c'est la relation réciproque entre les uns et les autres qui définit les contours de ce qui est digne d'intérêt pour l'historien. Et cette frontière mouvante dessine autant de situations qu'un kaléidoscope produit d'images.

-------------------------

Histoire de la folie à l'âge classique, de Michel Foucault. Regards critiques, 1961-2011, par Philippe Artières et Jean-François Bert, IMEC éditeur, Presses universitaires de Caen, 2011, 412 p., 12 euros.

Un succès philosophique : L'"Histoire de la folie à l'âge classique" de Michel Foucault, par Philippe Artières et Jean-François Bert, IMEC éditeur, Presses universitaires de Caen, 2011, 270 p., 12 euros.

Michel Foucault, par Didier Eribon, Flammarion, "Champs Biographie", 2011, 646 p., 11 euros.

Par Hervé Duchêne