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Bonne lecture.

Le mystère de la Guerre

Philosophe, officier, Jesse Glenn Gray offrait en 1959 une réflexion lucide et désenchantée sur le phénomène guerrier au XXe siècle. Le public français peut aujourd'hui la découvrir.

Si les grands témoignages de guerre abondent, rares sont les récits à s'élever au-dessus de l'expérience subjective du soldat pour proposer une réflexion sur la guerre.

Si le célèbre A la guerre de Paul Fussell fait, depuis deux décennies, figure de classique, le public français ignorait, dans sa grande majorité, les analyses de Jesse Glenn Gray. L'homme, pourtant, mérite la reconnaissance à plusieurs titres. Docteur en philosophie, le spécialiste de Hegel est appelé sous les drapeaux en mai 1941. Après avoir intégré une division d'infanterie en Afrique du Nord, il participe à la campagne d'Italie puis à la bataille de France. Il occupe enfin, en Alsace puis en Allemagne, des fonctions dans le contre-espionnage. L'homme allie donc aux qualités d'analyse du philosophe l'expérience de l'officier, ce qui le qualifie doublement pour traiter de la guerre. Un phénomène sur lequel il porte un regard pour le moins iconoclaste.

Car la guerre, annonce-t-il, peut être une jouissance. Au plaisir de la destruction s'ajoute en effet la « luxure des yeux » - la volupté d'assister à un spectacle monstrueux que facilite l'insensibilité à la cruauté. La modernisation du combat introduite par la Première Guerre mondiale et amplifiée par la Seconde a en effet produit une évolution contrastée. Elle a signé la fin du duel chevaleresque et intensifié les haines que les belligérants se portent mutuellement ; mais elle a aussi abouti à donner à l'ennemi une figure abstraite : qu'elle vienne du ciel ou de canons situés à plusieurs kilomètres du front, la mort est de plus en plus administrée à distance.

Les soldats tendent ainsi à perdre leur humanité, tant à l'égard d'eux-mêmes qu'à l'égard d'autrui. Déréalisée, la mort les affecte peu, qu'ils croient, apanage de leur jeunesse, en leur immortalité, acceptent de se sacrifier au nom de Dieu ou de la patrie, ou considèrent la guerre comme un grand jeu dont ils réchapperont. Le fait de tuer ne les taraude guère, car la faute, estiment-ils, est collective et ne les concerne pas en tant qu'individus. Rares sont dès lors les sursauts moraux. Ils s'acquittent souvent au prix fort et placent le déviant hors de sa communauté fraternelle ou l'obligent à défier les ordres explicites ou implicites de ses chefs. En 1944-1945, Jesse Glenn Gray refuse par exemple de considérer les malgré-nous alsaciens comme des prisonniers de guerre allemands mais n'échappe que par un heureux hasard à la cour martiale devant laquelle son commandement entendait le déférer.

Cette indifférence aux idéaux moraux n'empêche pas les soldats de se montrer sensibles aux pulsions comme aux émotions. La fraternité pour son buddy - le compagnon d'armes - est centrale d'autant que la sécurité du combattant repose essentiellement sur ses frères de combat. La compagnie féminine est recherchée, mais rares sont les amours durables : les liaisons servent le plus souvent à satisfaire un besoin sexuel et à affirmer, dans le tumulte des combats, sa vitalité.

Jesse Glenn Gray offre ainsi une lecture d'autant plus lucide du phénomène guerrier au XXe siècle que les travaux historiques portant, par exemple, sur la Seconde Guerre mondiale confirment ses constats désenchantés. C'est dire que sa lecture apportera beaucoup à tous ceux qu'intrigue le persistant mystère de la guerre.

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Au combat. Réflexions sur les hommes à la guerre, par Jesse Glenn Gray, Tallandier, 2012 (éd. am. 1959), 298 p., 20,90 euros.

Par Olivier Wieviorka, Christophe Prochasson dir.