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Le temps des banquets. Politique et symbolique d'une génération, 1818-1848

Décrire les banquets du premier XIXe siècle, c'est reconstituer la culture politique de toute une génération. Le livre de Vincent Robert a reçu le prix des Rendez-vous de l'histoire de Blois 2011.

Alors que la révolution de février 1848 est née de l'interdiction, le 14 janvier, du banquet de la garde nationale du XIIe arrondissement de Paris, paradoxalement les historiens n'ont guère considéré la « campagne des banquets » qui a conduit à cette décision gouvernementale comme un facteur décisif d'explication de la chute de Louis-Philippe. Ils ont donc négligé l'importance du lien mémoriel qui, pour les contemporains, existait entre cette campagne et celle qu'avait suscitée dix ans plus tôt la politique de Charles X, jusqu'à la sanction révolutionnaire de 1830. Le premier mérite de Vincent Robert est de ramener le banquet de la marge au centre de l'explication. Il éclaire ainsi d'un jour nouveau les modalités de la mobilisation politique sous la Restauration et la monarchie de Juillet.

Les libertés d'association et de réunion politique n'existaient pas dans la France d'alors. Seul leur caractère privé protégeait les banquets de l'interdiction, jusqu'à la décision du 14 janvier 1848, inacceptable pour cette raison. Encore fallait-il distinguer entre deux périodes, celle de la Restauration, où les banquets ne peuvent se passer de la figure du roi, et celle qui commence en 1832, où la revendication de la réforme, faute d'être satisfaite, prend un tour révolutionnaire. De l'une à l'autre, le changement n'est pas seulement de contenu politique ; il passe aussi par la multiplication des banquets, que l'auteur s'est donné les moyens de mesurer en ne limitant pas son enquête à Paris. Il a cherché en profondeur, dans les traditions associatives, les cultures aussi bien bourgeoises que populaires, les raisons de l'attachement durable à cette tribune pour non-éligibles et même pour non-électeurs. Aussi fait-il du banquet, victime d'une image un peu désuète et folklorique, un objet d'histoire totale de l'apprentissage de la politique moderne.

L'écriture, élégante et claire, révèle l'intime familiarité de l'auteur avec ce monde lointain, ses codes, ses aspirations, son imaginaire. C'est particulièrement vrai de ce que le quarante-huitard Savinien Lapointe, cordonnier et poète, appelait les « voix d'en bas ». L'histoire des représentations n'est pas ici une fin en soi, elle est tournée de bout en bout vers l'intelligence du politique, qu'enrichit à chaque étape la prise en compte des pratiques sociales populaires. Tous les acteurs - organisateurs, orateurs, convives et spectateurs - doivent être pris au sérieux si l'on veut apprécier la complexité de l'événement révolutionnaire. C'est en quoi l'historien est fils de son temps.

Les réflexions de Vincent Robert sur le malthusianisme, la délivrance de nourriture comme image de l'aspiration au bien commun et à la prospérité, le banquet comme expression de l'unanimisme, de l'égalité et de l'unité, trouveront à n'en pas douter un écho dans l'esprit des lecteurs d'aujourd'hui.

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Le temps des banquets. Politique et symbolique d'une génération, 1818-1848, par Vincent Robert, Publications de la Sorbonne, 2010, 431 p., 38 euros.

Par Jean-François Chanet