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Un siècle de passions algériennes. Une histoire de l'Algérie coloniale, 1830-1940

Cette somme regorgeant d’informations remet en pleine lumière des drames méconnus de la colonisation.

Disons-le tout de suite, c’est une véritable somme que Pierre Darmon, historien de la médecine, nous livre dans cet ouvrage fleuve de 936 pages publié aux éditions Fayard et retraçant un siècle d’Algérie coloniale 1830-1940. Une somme et une gageure. Extrêmement factuel, Un siècle de passions algériennes regorge en effet de détails, de chiffres et de citations fort utiles pour mieux comprendre et mieux analyser le contexte historique et politique de cette « Algérie française » qui produit, encore aujourd’hui, tant de débats et de polémiques des deux côtés de la Méditerranée.

Certains événements historiques, peu connus ou pas connus du tout, comme la Commune d’Alger septembre 1870-avril 1871 méritaient d’être remis en pleine lumière pour en mieux comprendre toute la charge historique, et certains chapitres très fouillés, à l’image de celui sur l’explosion antisémite qui a lieu, en Algérie, de 1896 à 1902 sont nécessaires à une relecture soignée de la situation coloniale algérienne.

Le chapitre sur la catastrophe démographique des années 1866-1868 rappelle, lui, à quel point les débuts de l’Algérie coloniale ont été terribles - au-delà de ce qui se dit ou s’écrit sur la tragédie des premiers Européens - pour les populations locales. Les descriptions issues des archives et des nombreux récits de l’époque, minutieusement collectées par Pierre Darmon, livrent un récit précis de ces deux années de désastre. Le bilan démographique est en effet fort lourd, comme le rappelle justement l’auteur, puisque la population de l’Algérie locaux et Européens qui s’élevait, selon le recensement de 1866, à 2 931 000 habitants passe brutalement au recensement de 1872 à 2 125 000 âmes. Pour les deux seules années de 1866-1868, la mortalité s’élève à 500 000 personnes, c’est-à-dire à 17 % de la population totale.

Au-delà de l’horreur des chiffres, Pierre Darmon souligne aussi - et c’est un point essentiel du chapitre - que si les Européens n’ont été, évidemment, nullement épargnés par les invasions de sauterelles, les tremblements de terre et les maladies le choléra et le typhus ne faisant pas de distinction entre les individus, ils ne sont, par contre, presque jamais morts de faim, ce qui est loin d’être le cas pour les populations locales. Il démontre aussi - et là encore, l’argumentation est édifiante - que l’absence de solidarité des colons vis-à-vis des « indigènes » a été l’une des données marquantes de la catastrophe démographique des années 1866-1868.

Si certains chapitres sont ainsi très réussis, d’autres auraient mérité une lecture moins traditionnelle. Ainsi, celui consacré à l’émir Abd el-Kader souffre d’une absence d’ouverture sur la bibliographie la plus récente pourtant importante et renouvelée - l’histoire de la colonisation, en France, ne s’arrêtant pas, malgré leurs talents et leurs mérites, à Charles-Robert Ageron et à ses successeurs directs - et peine à replacer l’homme dans ses dimensions humaine, spirituelle, politique et historique et dans la multiplicité de ses ancrages.

L’ouvrage de Pierre Darmon n’en reste pas moins, dans le genre qui est le sien - exploration approfondie des sources, parti pris chronologique non exempt de certaines répétitions, descriptions détaillées, et souvent enflammées, au service de la démonstration historique -, un bon guide pour plonger dans cette histoire complexe, ambivalente, conflictuelle et passionnée qui a uni - et unit encore - l’Algérie à la France. Christelle Taraud

Christelle Taraud.
Enseignante dans les programmes parisiens de Columbia et de New York University.

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Un siècle de passions algériennes. Une histoire de l’Algérie coloniale, 1830-1940 par Pierre Darmon, Fayard, 2009, 936 p., 32 euros.

Par Pierre Darmon