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Vous avez dit « Sérendipité » ?

De récentes publications font la fortune d'un mot dont l'origine remonte à un conte persan du XIVe siècle.

Un mot étrange tend de jour en jour à s'imposer en France : celui de « sérendipité ». Il est pourtant d'aspect barbare, peu facile à prononcer et à mémoriser. Il ne figure pas encore dans les dictionnaires mais son entrée en est imminente : après un ouvrage général1, les actes d'un colloque à Cerisy-la-Salle tenu en 2009, publiés par Danièle Bourcier et Pek Van Andel viennent de paraître sous le titre La Sérendipité. Le hasard heureux Hermann, 2011.

Si l'on reprend la définition de Danièle Bourcier chercheuse au CNRS, ce mot désigne le don de faire des trouvailles ou la faculté de découvrir, d'inventer ou de créer ce qui n'était pas recherché. Dans le monde anglo-saxon comme en Italie, le mot serendipity, serendipità a eu davantage de succès. L'écrivain et sémiologue italien Umberto Eco l'emploie souvent et lui a consacré en 1998 un essai en anglais paru à New York : Serendipities. Language and Lunacy. Le Nom de la rose doit d'ailleurs beaucoup à cette idée d'exploiter des indices découverts supposément par hasard.

Mais d'où vient ce mot ? A l'origine, il y a un conte : Les Pérégrinations des trois fils de Serendip d'Amir Khosrow Dehlavi 1253-1325, poète de langue persane. Dans ce texte - qui forme le deuxième récit de son recueil Hasht Bihisht Les Huit Paradis, écrit en 13022 et précédé par plusieurs légendes arabes -, lorsque le roi de Serendip mot persan pour Ceylan, aujourd'hui Sri Lanka, île au sud-est de l'Inde, demande à ses fils de lui succéder, ceux-ci refusent. Il les expulse de son royaume et les trois garçons partent à pied explorer le monde. Un jour, ils rencontrent un Africain qui a perdu son chameau. Les frères se mettent alors à décrire ce qu'ils n'ont pourtant pas vu. Le chameau, disent-ils, est borgne ; il lui manque une dent ; il boite et est chargé d'huile d'un côté, de miel de l'autre et d'une femme enceinte.

Stupéfait de l'exactitude de cette description, le chamelier croit qu'ils ont volé son chameau. Le verdict du roi de la contrée est sollicité, au cours duquel les frères avouent avoir inventé une description qui s'est révélée exacte. Ils sont jetés en prison. Le chameau étant bientôt retrouvé - et l'innocence des frères prouvée -, le roi leur demande alors comment ils ont pu décrire ce qu'ils n'avaient point vu.

Leurs réponses le stupéfient : seule l'herbe située à gauche de la trace, dit l'aîné, était broutée ; il en a conclu que le chameau était borgne de l'oeil droit. Des morceaux d'herbes mâchées tombés de sa bouche étaient de la taille d'une dent de chameau : ce dernier a perdu une dent, dit le cadet. Les traces d'un pied du chameau étaient moins marquées dans le sol : il boite, en a déduit le benjamin. D'un côté du chemin, des fourmis ramassaient de la nourriture, et de l'autre, abeilles et guêpes s'activaient autour d'une substance collante : le chameau était chargé d'un côté de beurre et de l'autre de miel. Le cadet a remarqué des empreintes de sandales d'une femme. De plus, une trace humide qu'il huma fit « monter son désir à ébullition » ; des marques de mains montraient que la femme s'en était servi pour se soulever du sol : elle était donc enceinte.

Le roi, devant tant de perspicacité, les couvre de richesses, leur offre un splendide logement à l'intérieur du sérail. Mais l'aventure ne se termine pas là. Après un bon repas, les frères échangent leurs impressions : le vin contenait du sang humain, la brebis avait du sang de chienne dans les veines, et le roi est le fils d'un cuisinier. Celui-ci, qui a tout entendu, cherche à comprendre : il apprend que le vignoble était auparavant un cimetière, que la brebis avait été allaitée par une chienne. Et sa mère lui avoue qu'elle a cédé aux avances d'un cuisinier dont il est le fils ! Les frères s'expliquent à nouveau : le vin rendait triste ; la brebis avait le goût du sang. Quant au roi, il ne parlait que de mets et de pain : il était donc issu « d'un moule à pain plutôt que d'un trône ». Ces réponses satisfont le roi et les frères regagnent leur royaume.

Le conte des trois princes de Serendip a eu un grand succès en Occident. Il a été traduit au XVIe siècle en italien Béroalde de Verville en donne une adaptation française en 1610, puis aux siècles suivants dans les diverses langues européennes. Le Chevalier de Mailly le traduisit en français en 1719. D'autres versions du conte, plus anciennes, ont également circulé en Occident. Voltaire, qui le reprit en 1748 dans Zadig ou la destinée avec une chienne et un cheval au lieu d'un chameau, s'est sans doute inspiré, de seconde main, de la version de l'historien arabe Tabari mort en 923.

Le mot de « serendipity » est tardif puisqu'il est forgé en 1754 par l'écrivain anglais Horace Walpole à partir d'une version anglaise du conte persan. Dans une lettre à Horace Mann, ambassadeur britannique à Florence - qui n'est éditée qu'en 1833 -, il souligne que les princes de Serendip découvraient toujours ce qu'ils ne cherchaient pas, « par accidents et sagacité ». Évoquant comment l'un de ces princes déduit que le chameau est borgne, il écrit : « Est-ce que, maintenant, vous comprenez serendipity ? » Le mot connaît dès lors un petit succès dans le monde scientifique anglo-saxon. Le sociologue américain Robert K. Merton l'introduit en 1949 dans les sciences humaines : « La "serendipity", écrit-il dans Social Theory and Social Structure, se rapporte au fait assez courant d'observer une donnée inattendue, aberrante et capitale qui donne l'occasion de développer une nouvelle théorie ou d'étendre une théorie existante. »

La sérendipité n'est donc pas seulement le talent de trouver ce que l'on ne cherche pas, mais de faire suivre une observation surprenante d'un raisonnement scientifique correct. Par déduction, ou, comme le disent les logiciens, par abduction de l'étude des faits, découle une hypothèse, ou une théorie. La méthode n'est pas éloignée de celle d'un Sherlock Holmes : la curiosité du chercheur et sa faculté de répondre à l'imprévu sont sollicitées. Voltaire comme plus tard Walpole louaient la sagacité, ce profond et subtil discernement qui découvre « mille différences où les autres hommes ne voient rien que d'uniforme ». Zadig s'inspire d'ailleurs de la science de son temps pour lire dans le « livre de la nature » et interpréter les indices : il sait reconnaître, en expert de l'orfèvrerie, les marques laissées par l'or du mors et l'argent des fers du cheval.

Les découvertes par « sérendipité » sont nombreuses, du stéthoscope au Viagra, de l'aspartame au Velcro... Si la notion a aujourd'hui du succès, c'est qu'elle renvoie à une inquiétude répandue chez les chercheurs : celle de voir la science planifiée et corsetée dans des programmes de recherches limités dans le temps et dans leurs objectifs. La sérendipité ouvre à une recherche émancipée, à la liberté de profiter de l'inattendu, loin d'une organisation trop rigide de la recherche.

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Louis de Mailly, Les Aventures des trois princes de Serendip, suivi de Voyage en sérendipité par Dominique Goy-Blanquet, Marie-Anne Paveau et Aude Volpilhac, éditions Thierry Marchaisse, 2011.

D. Bourcier et P. Van Andel dir., La Sérendipité. Le hasard heureux, Hermann, 2011.

Amir Khosrow Dehlavi, Les Trois Princes de Serendip, traduit du persan par Farideh Rava et Alain Lance, Hermann, 2011.

Par Jacques Berlioz