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Istanbul. Photographies et sultans, 1840-1900

S'il n'avait été qu'un bel album de photos anciennes d'Istanbul, ce livre aurait déjà été précieux, tant la collection Pierre de Gigord est riche. La qualité du texte de Catherine Pinguet, son adéquation avec l'illustration, qu'elle a choisie, soulignent le rôle joué auprès des sultans par des photographes qui n'étaient pas seulement des artistes, mais aussi des figures politiques : ce qui donne une singulière profondeur et une tonalité parfois tragique à l'intimité du maître - en principe absolu - et de ses serviteurs qui mesurent mal la fragilité de leur pouvoir, autour du thème de la modernisation de l'empire.

Car la photographie sert avant tout à donner une image de l'Empire ottoman au monde extérieur, lors des Expositions universelles, en 1867, 1873, 1893... Et ce sont « naturellement » des chrétiens, grecs comme Vassilaki Kargopoulo, et plus encore arméniens tels les trois frères Abdullah, qui veillent sur l'image du sultan et de ses possessions. Il ne va du reste pas de soi de montrer le visage du padichah. Outre le souci de ne pas exposer son effigie à des manifestations d'irrespect, il faut tenir compte des prescriptions islamiques sur la représentation de la figure humaine, surtout celle du sultan-calife.

Face aux assauts qui visent à démanteler l'empire, face au décalage entre l'égalité proclamée des sujets, quelle que soit leur religion, et la réalité de mentalités et de pratiques qui évoluent peu, les illustrateurs, déjà promus intermédiaires, ne cherchent pas à cacher leur joie, en 1876, lorsque les Occidentaux sont aux portes d'Istanbul et que l'autonomie des provinces orientales de l'Anatolie, largement peuplées d'Arméniens, paraît à portée. Le sultan ne leur pardonnera pas cette joie et des aubes sanglantes n'ont pas fini de se lever. On le voit, ce livre est le livre d'une historienne, au sens plein du terme, c'est-à-dire aussi d'une brûlante actualité.

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Istanbul. Photographies et sultans, 1840-1900, par Catherine Pinguet, photographies de la collection Pierre de Gigord, préface de Daniel Rondeau, Éditions du CNRS, 2011, 240 p., 39 euros.

Par Catherine Pinguet