Note au lecteur

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Bonne lecture.

Le joli mois de mai

On aurait tort de croire que les très anciens interdits ou rites magiques font forcément mauvais ménage avec les pratiques et croyances plus récentes de la tradition chrétienne.

« Allons au bois le May cueillir. Pour la coutume maintenir», dit Charles d’Orléans dans une de ses ballades. C’est qu’en effet les coutumes jalonnaient le calendrier de l’année tout entière dans la société française traditionnelle. Celle-ci s’étend du Moyen Age à l’avènement de l’ère industrielle dans une longue durée où les changements sont le plus souvent difficilement perceptibles. Les traditions populaires du mois de mai ne tiennent pas leur cohérence d’une armature calendaire rigoureuse. Le mois comprend en effet des jours calendaires fixes : le 1er mai qui est une fête purement populaire, le 3 mai, fête chrétienne de l’Invention de la Sainte Croix ; et des jours dont la date variable dépend du comput de Pâques : l’Ascension, quarante jours après Pâques, précédée des trois jours des Rogations, et la Pentecôte, cinquante jours après Pâques. La consécration du mois tout entier à la Vierge Marie est assez récente puisqu’elle date du début du XVIIIe siècle, et apparemment arbitraire, car il ne comporte aucune fête la concernant. La pensée populaire, s’emparant de ces éléments disparates, les a organisés en un système qui mérite l’appellation de cycle, en raison de sa logique sous-jacente, logique que l’on va tenter de découvrir.
Les rituels populaires de mai ont en premier lieu un caractère agraire très net. Le jour de la fête de l’Invention de la Sainte Croix le 3 mai, bien que la pratique soit repoussée dans certaines régions au premier dimanche du mois, on fabriquait des croix avec deux baguettes de coudrier de 50 cm à 1 m de haut, les croisettes ; elles étaient bénies à l’église, puis plantées au milieu des champs. En Franche-Comté, chaque chef de famille distribuait, après les vêpres, les tiges bénies aux membres de la famille, qui allaient marquer tous les champs de la ferme : « On pouvait voir ainsi pendant toute la soirée à travers la plaine grands et petits, hommes et femmes, plantant ici et là, arpentant en tous sens le territoire de la commune.» Cette description date de 1929, mais un document du XVe siècle parle de la bénédiction des croisettes de queudri dans la cathédrale de Nevers « pour porter ès vignes au jour de Sainte-Croix ». Le plus souvent elles sont plantées dans les champs de céréales afin d’obtenir de belles récoltes. Celles qu’on plaçait dans les chènevières devaient être très hautes et très droites : par ce moyen le chanvre atteignait la même longueur et acquérait la même rigidité. Dans d’autres régions, c’est lors des Rogations que l’on plante les croisettes dans les champs. Les Rogations ont été instituées en 469 par saint Mamert, évêque de Vienne en Dauphiné. Célébrées durant trois jours, elles comportaient des processions dont l’itinéraire permettait de parcourir tout le territoire de la paroisse, soit en empruntant successivement tous les chemins au sortir du village jusqu’aux limites de la commune, soit en se rendant aux points culminants de manière à embrasser du regard toutes les parties cultivées. Chaque jour était consacré à la protection d’une des cultures principales de la région : le plus souvent foins, céréales et vignes ; mais en Morvan par exemple, où la vigne ne pousse pas, c’était successivement les avoines, le blé noir et les légumes.

Christianisme et magie

Il n’existe pas de documents d’origine celtique ou gallo-romaine qui permettraient de prouver la préexistence de rituels agraires analogues et leur christianisation au Ve siècle. La vraisemblance incline cependant à le supposer, puisque tous les peuples d’agriculteurs possèdent des rituels de ce genre. Mais on ne peut considérer leur christianisation comme insignifiante : elle en a sans doute transformé une grande partie de la forme et du sens interne. Dans l’hypothèse contraire, on aurait affaire à la folklorisation d’une cérémonie chrétienne; ce cas n’est pas aussi rare qu’on pourrait le penser et montre bien que christianisme et traditions populaires n’entretiennent pas seulement des rapports d’antagonisme, mais aussi de complémentarité. Entièrement populaire, en revanche, la coutume du feuillu relève également de la magie agraire. Le garçon qui conduit la troupe des jeunes quêteurs du premier mai ou du premier dimanche du mois est entièrement revêtu de feuillage ou de mousse ; parfois il se tient à l’intérieur d’un mannequin formé de branches reliées par des cerceaux et recouvert de feuillage. En Savoie on pensait que l’année serait bonne si on ne l’apercevait pas sous son déguisement de verdure. En Alsace la coutume est reportée au dimanche et au lundi de Pentecôte. Son extension est assez limitée en France et dans les pays de langue française : on ne la trouve bien attestée qu’en Nivernais, Alsace et Genevois. Le garçon habillé de verdure représente manifestement le renouveau de la végétation sous une forme d’un symbolisme très primitif.
Il va sans dire que tous ces rituels ont maintenant disparu, victimes d’un système socio-économique entièrement nouveau où l’agriculture   industrialisée est beaucoup moins dépendante des aléas de la météorologie ou des nuisibles. Mais une autre catégorie de rituels de mai, disparus eux aussi pour la plupart, nous a cependant laissé une trace encore vivante de nos jours. Il s’agit de ce qu’on peut appeler les rituels de courtoisie entre garçons et filles survivant, à notre avis, sous la forme de l’interdit populaire du mariage en mai. Pourquoi cette appellation «de courtoisie» appliquée à des rituels que Van Gennep qualifie plus crûment de « sexuels » ? C’est la question même que posent ces rituels. La langue française ne possède pas de terme équivalent à l’anglais courtship pour désigner l’action de faire la cour à une jeune fille ou à une femme. Cependant, il existait dans la société française traditionnelle des rituels pratiqués collectivement par la classe d’âge des adolescents et adolescentes et destinés à établir, socialement et magiquement, des rapports amicaux, affectueux ou amoureux, avant d’arriver et peut-être pour arriver au mariage, sans avoir couru le risque de se disjoindre du reste de la communauté. L’amour courtois remplissait, entre autres, cette même fonction de socialisation des rapports amoureux, à une époque et dans une classe sociale bien différentes, mais qui ressentaient de la même manière les dangers de désagrégation de la société que fait courir un sentiment éprouvé tout à coup comme fatal et parfois violent voir dans ce numéro, l’article de Georges Duby.

Les mais aux filles
Les rituels les plus répandus de courtoisie entre garçons et filles sont au nombre de trois ; ce sont la pose des mais, les chansons et quêtes, les reines ou épousées. Pour les décrire, on fera appel aux matériaux recueillis lors de la première collecte de folklore en France, celle de l’Académie celtique et de la statistique des préfets, qui date des premières années du XIXe siècle, non sans utiliser à l’occasion. des documents antérieurs ou postérieurs pour attester l’ancienneté ou la persistance de ces coutumes.
Dans le pays chartrain, le premier jour de mai, bien avant le lever du soleil, « tous les jeunes gens des campagnes vont cueillir, dans les bois les plus voisins de leurs hameaux, des branches d’arbres couvertes de feuilles, que l’on appelle des mais ; ils les attachent au-dessus des portes extérieures des maisons, ou les plantent sur les toits couverts de chaume des habitations dans lesquelles il existe des jeunes filles. Le nombre des mais égale toujours celui des filles, et la grandeur de chacune de ces branches est régulièrement graduée suivant l’âge de chacune d’elles. Les amants ne manquent jamais de placer les plus remarquables à la porte de leurs maîtresses. Tel est, tous les ans, le modeste témoignage des sentiments que leur inspire le sexe dont ils attendent le bonheur’.» Cette description est typique de la coutume qui se pratiquait à peu près partout en France. Elle commençait à disparaître à la fin du XIXe siècle, comme l’affirme le folkloriste des Hautes-Vosges, L.-F. Sauvé : « Dans les rares villages où les vieilles coutumes sont encore quelque peu suivies, on peut voir seulement – sinon le premier jour, tout au moins le premier dimanche de mai – se dresser, devant la porte ou sous la fenêtre de quelques jeunes filles privilégiées, une ou deux branches d’arbres couvertes de leur feuillage. Ces branches, que l’on désigne sous le nom significatif de mais, sont quelquefois ornées de rubans aux vives couleurs, quelquefois aussi de guirlandes de fleurs ou de chapelets de coquilles d’oeufs2. » Les mais sont donc pour l’essentiel un hommage des jeunes gens aux jeunes filles, sinon même à toutes les filles, petites ou grandes, du village. Ils permettent en outre de donner une expression silencieuse à certains sentiments ou jugements, grâce à un symbolisme végétal propre à chaque localité. Ce symbolisme, parfois rudimentaire, se fonde le plus souvent sur la nature ou le nom de la plante. En Bourgogne le charme signifie « tu me charmes » et la ronce est injurieuse. En revanche, dans la région de Beaune ce langage végétal permet plus de nuances : l’aubépine désigne un refroidissement affectif ; le bouleau, la virginité ; le saule, la coquetterie ; le houx, l’ abandon.

 

Mais de sang

Grâce à ce symbolisme, on sait que la coutume d’« esmayer » les filles était pratiquée dès le début du XIIIe siècle. On en trouve en effet mention dans les archives pénales du Moyen Age, dans la mesure où la pose de mais injurieux provo­quait parfois des querelles, des rixes, sinon même des meurtres. En 1367, dans la région d’Amiens, une jeune fille se plaint qu’on ait posé sur sa maison une branche de seur sureau et « qu’elle n’était femme à qui l’on dut faire tels esmayements ni telle dérision et qu’elle n’était pas puante, ainsi que ledit signifiait ». En 1405, à Buchy, au pays de Caux, une querelle qui se termine tragiquement par une mort d’homme éclate entre deux groupes de jeunes gens, les uns ayant déposé des « feuillets de may » devant les « huys » de deux jeunes filles, les autres y accrochant les cadavres de deux loups qu’ils avaient détachés des ormeaux où ils étaient pendus. Ces mais particulièrement insultants étaient encore en usage au XIXe siècle. Un auteur de l’Académie celtique rapporte en 1823 que dans le Jura les mauvais plaisants saisissent cette occasion pour placer à la porte de certaines personnes peu recommandables par leur conduite des cornes ou des débris d’animaux crevés.
C’est dire que la coutume, apparemment galante et gracieuse, est également capable de mettre au jour et d’exprimer impitoyablement les tensions qui règnent à l’intérieur de la classe d’âge des jeunes gens. Tout le jeu des stratégies amoureuses et matrimoniales entre jeunes gens et jeunes filles atteignant l’âge du mariage se manifestait dans la pose des mais. Les conflits n’existaient pas seulement à l’intérieur d’une même communauté entre jeunes gens et jeunes filles volages ou abandonnés, ni entre les jeunes gens pour la conquête des filles les plus estimables, mais également entre ceux-ci et les garçons « forains », c’est-à-dire appartenant à d’autres villages. C’est qu’en effet les jeunes célibataires d’une communauté, que ce soit un village ou le quartier d’une petite ville, estimaient avoir des droits matrimoniaux sur les jeunes filles qui y vivaient aussi. Les historiens constatent souvent une assez forte endogamie de village jusqu’au XIXe siècle. Les folkloristes retrouvent cette revendication dans les rituels populaires de mariage : dans le cas de « formariage », c’est-à-dire d’une union entre un garçon et une fille appartenant à des villages différents, l’époux devait s’acquitter par un paiement symbolique d’un droit dit de barrière auprès des jeunes célibataires du village auxquels il retirait une épouse potentielle. La pose des mais s’insère dans le système des préliminaires du mariage : elle ne vise pas à sanctionner l’accord conclu entre un garçon et une fille ; avant l’étape des fiançailles, elle permet aux garçons de faire connaître les attirances et les préférences, les sympathies et les antipathies qu’ils ressentent pour les jeunes filles du village. Année après année le choix se fera plus précis jusqu’à n’avoir plus besoin de s’exprimer par ce moyen collectif et rituel.

 

Chansons et quêtes de mai

Ces quêtes accompagnées de chansons ont lieu soit le premier mai, soit le premier dimanche du mois et sont, le plus souvent, le fait des garçons. Voici la description qu’on en a pour la région de Bonneval, en Eure-et-Loir, au début du XIXe siècle : le dimanche qui suit le jour où ont été posés les mais aux filles, « tous les jeunes gens se réunissent et vont ce qu’on appelle danser les mais. Voici de quelle manière se fait la cérémonie : l’un d’eux porte un grand mai orné de rubans sur toutes ses branches, les autres le suivent avec des violons, des tambours et autres instruments qu’ils peuvent se procurer ; ils parcourent les rues, et s’arrêtent à la porte de chaque habitation où il se trouve des mais, et y donnent une sérénade. Après avoir fait une danse, on passe à la maison vosine, où la même chose a lieu. Chacun a soin de leur donner quelque pièce de monnaie, dont ils forment une bourse qui sert à les défrayer3. » Cette danse suivie d’une quête est donc en rapport direct avec la pose des mais et permet de constater que celle-ci est bien une démarche collective du groupe des jeunes gens auprès des jeunes filles, qui ont ensuite la possibilité d’effectuer le contre-don indispensable au bon fonctionnement des relations sociales ritualisées.
Une autre description de la même époque concerne le village de Dommartin, près de Remiremont dans les Vosges, où ce sont les jeunes filles qui chantaient et quêtaient le premier dimanche de mai : « Vêtues de leurs plus beaux habits ; elles se rendaient encore, il y a peu d’années… sur les différents chemins qui conduisent à l’église de ce village et y chantaient les couplets suivants aux jeunes garçons qu’elles rencontraient et attachaient à leurs chapeaux une petite branche de laurier ou de romarin :

Un beau monsieur nous avons trouvé,
Dieu lui donne joie et santé !
Ayez le mai ! le joli mai !
Que Dieu lui donne joie et santé,
Et une amie à son gré,
Ayez le mai ! le joli mai !
Mon beau monsieur à votre gré, 
Aujourd’hui vous nous donnerez.
Ayez le mai ! le joli mai 
 Ce sera pour la Vierge Marie,
Si bonne et si chérie,
Ayez le mai ! le joli mai !


Le Roi-de-Mai

Le soir de ce jour, les jeunes gens des deux sexes se réunissaient à un banquet dont les frais, ainsi que ceux du bal qui suivait, étaient payés par les garçons. A ce repas, ou souvent pendant le bal qui suivait, les jeunes filles mettaient à l’enchère les oeufs qui leur avaient été donnés pendant la journée, et le mai, c’est-à-dire le droit de porter à la procession de la Fête-Dieu un grand cierge, ordinairement du poids de 15 à 20 kg, qu’on avait acheté avec le produit en argent des quêtes et de la vente des oeufs. Le garçon auquel le mai était adjugé toujours à une somme fort élevée… portait le titre de Roi-de-Mai, les jeunes filles qu’il choisissait, sans qu’il oubliât jamais sa bonne amie, celui de filles d’honneur du Mai ;elles devaient être en nombre pair et l’accompagner à la même procession en tenant des petits cierges à la main4.

 

Nous marierons les filles

Des éléments chrétiens sont interpolés dans la coutume populaire, puisque la quête des jeunes filles est faite au nom de la Vierge Marie et que son produit sert à acheter un cierge de grandes dimensions. Nonobstant cette christianisation, la coutume conserve le caractère de courtoisie entre garçons et filles. Contrairement à la pose des mais,ce sont les filles qui interpellent les garçons et les « esmayent » d’un rameau de laurier ou de romarin. Le repas, le bal et la vente aux enchères qui suivent la quête, permettent à la fois une rencontre collective du groupe des jeunes gens et de celui des jeunes filles et l’individualisation d’un des garçons, le Roi-de-Mai, et des filles d’honneur qu’il choisit. L’intention de la coutume est la même que dans la pose des mais : il s’agit d’ébaucher des choix, de marquer des dilections, de distinguer des individus dans une classe d’âge jusque-là indifférenciée, afin d’aboutir peu à peu à la constitution de couples qui s’acheminent vers le rite de passage matrimonial. La nature de cette intention est double. Elle est sociologique quand elle met en présence le groupe des jeunes gens et celui des jeunes filles d’une communauté locale, comme les surprise-parties de la bourgeoisie moderne réunissent garçons et filles d’une même classe sociale. Elle est magique par l’utilisation du feuillage nouveau, les chansons et les quêtes.
Le caractère général de ces chansons de mai, dont les folkloristes ont recueilli un grand nombre et qui étaient chantées pour la plupart lors de ces quêtes, est de célébrer le renouveau de la nature dans le feuillage reverdi et les fleurs chanson des aubépines, la prospérité qu’on en espère les avoines déjà hautes, les oeufs à foison ainsi que la beauté et les attraits des jeunes filles. Un auteur du début du XIXe siècle décrit ainsi les chansons et les quêtes au pays de Bresse : « Chansons que chantent les jeunes filles et les jeunes garçons, le premier dimanche du mois de mai, lorsqu’ils vont, se tenant sous le bras, dans les maisons des habitants de l’endroit, demander à boire, quelquefois des oeufs ou de l’argent pour faire le petit goûté [lo gouteillon]. Il est bon de savoir qu’il y a toujours une des jeunes filles qui va devant les autres, avec un jeune homme; elle est toute remplie de rubans et de jolies choses : on l’appelle la reine ou bien la mariée ; et puis il y a un jeune garçon qui marche tout à fait devant à la tête de la troupe, lequel porte un mai où sont attachés aussi des rubans avec des fleurs5. Et voici le premier couplet de l’une des trois chansons qu’il rapporte :

Le voilà venu le joli mois ;
Les filles nous marierons :
Le voilà venu le joli mois ;`
Nous marierons les filles.
Les filles il nous faut marier,
Car elles sont jolies.

La chanson célèbre les mérites des filles qui sont jolies et qu’on désire épouser, pendant que la coutume désigne l’une d’entre elles pour représenter symboliquement la mariée, l’épousée, l’élue, la reine. En dépit du fait que cette reine de mai est accompagnée d’un jeune homme, il s’agit bien d’une représentation symbolique d’une fille à marier dont on exalte la séduction, et non pas de la constitution d’un couple réel de fiancés. On en a sans doute la preuve dans la coutume des reines ou épousées de mai.

 

Les reines et épousées de mai

Sous sa forme la plus remarquable, celle des reines immobiles, et non pas ambulantes comme celles de la quête au pays de Bresse qu’on vient de rapporter, ce rituel était peu répandu en France. On ne le trouve guère qu’en Provence où il est attesté dès le xvie siècle, dans le Languedoc à Montpellier, Sète, Agde, Béziers, Nîmes, dans quelques localités du Dauphiné et de la Bourgogne Auxonne. On peut dater la description suivante, qui provient de Toulon, du dernier quart du XVIIIe siècle : « Les fillettes des quartiers se réunissaient par groupes de quatre ou cinq, choisissaient la plus jeune, la plus jolie et surtout la plus patiente, la moins turbulente. On l’asseyait sur une chaise adossée au mur d’une maison, on plaçait devant elle un tabouret pour allonger ses jambes, puis on là décorait et on la parait de linges blancs, vieux rideaux de mousseline, etc. On la couronnait de fleurs, on lui plaçait un bouquet dans chaque main et elle devait se tenir dans la position d’un magot de Chine tant que la récolte des sous ne paraissait pas suffisante aux quêteuses munies de soucoupes qui harcelaient les passants et surtout les hommes. […] On rencontrait des Belles de Mai le jeudi et le dimanche du mois à tous les coins de rue ; il me souvient qu’à certains jours de mai, il était impossible de faire cinquante pas sans rencontrer une Mayo entourée de ses quêteuses6. La majorité des auteurs qui rapportent cette coutume précisent qu’elle est pratiquée par les petites filles et non par les adolescentes ou les jeunes filles. Ces « épousées» sont donc loin d’être en âge de se marier. Mais, par ce rituel, elles se préparent magiquement à atteindre cet âge et à accomplir leur destin de futures épousées. Et l’époque de l’année la plus propice pour anticiper symboliquement ce moment décisif de leur vie, c’est le mois de mai.
Une autre occurrence remarquable de ces quêtes par les petites filles n’a, elle aussi, qu’une extension régionale limitée. Il s’agit de la coutume dite des trimazos ou trimousettes, propre à la Lorraine, à une partie de la Champagne et aux Ardennes. Cette quête est ambulante comme celle qu’on a rapportée pour le pays de Bresse, mais elle n’est faite que par des filles non nubiles et n’ayant pas encore atteint l’âge de la première communion. D’autre part, la coutume est fortement christianisée. La description la plus ancienne a paru à Metz en 1782 :
« A Metz, il n’y a pas longtemps encore […] tous les ans, le premier jour de mai, les jeunes filles de chaque paroisse s’assemblaient et choisissaient entre elles celle qui leur paraissait à la fois la plus leste et la plus jolie; elles la paraient de rubans et de guirlandes de fleurs ; elles allaient ensuite danser autour d’elle devant toutes les maisons en célébrant dans une chanson le retour du printemps… Les trimazos ont signifié trois enfants… et cette explication s’accorde parfaitement avec la manière dont la danse s’exécute… Une jeune fille chante, tandis que les deux autres dansent, si l’on peut appeler danse aller et venir parallèlement et en sens contraire, aussi longtemps que dure la chanson7.
Prends garde aux rites de mai
La christianisation de la coutume est marquée par le fait que le produit de la quête sert, non pas à faire le « petit goûté », mais à « lumer » la Sainte Vierge, c’est-à-dire à acheter les cierges pour l’autel de Marie. La chanson chantée devant chaque maison le dit explicitement. Voici celle du pays messin :

I
En revenant à travers les champs
Nous avons trouvé les blés si grands
Les avoines ne sont pas si grandes
Les aubépines sont florissantes.

Refrain
O trimazo
C’est le mai, o mi-mai
C’est le joli mois de mai
C’est le trimazo
O trimazo

II
Nous venons d’un coeur embrasé
Mesdames c’est pour vous demander
Ce qu’il vous plaira nous le donnerons
A Notre-Dame de céans.

III
Mesdames, nous vous remercions
Ce n ‘est pas pour nous que nous quêtons
C’est pour la Vierge et son  enfant
Qui prient pour nous au firmament.

Dans ces chansons, comme dans la plupart des chansons de quête, il y a des souhaits de prospérité qui sont en quelque sorte conditionnels ; si la maîtresse de maison donne aux jeunes quêteuses, toute la maisonnée sera bénie : les poules donneront beaucoup d’oeufs, les blés pousseront bien, les vers à soie écloront dans l’Ardèche, les filles trouveront des maris. Mais ces chansons se terminent fréquemment par un couplet qui « déchante », c’est-à-dire qui retire les bénédictions conditionnelles qui ont été « chantées » :

J’v’avans chantas, je v’déchantas
J’voûvins qu’v’avenssent autant d’ofants
Que qu’y a d’pirotes [cailloux] avan lé champs
Ni pain, ni pâte pour lé gnûri [nourrir]
Ni ch’minse, ni tôle [toile] pour lé couvri. région de Verdun, Meuse

Chanter est employé non seulement dans son sens propre, mais également dans un sens magique d’incantation. On remarque là aussi que l’enjeu est grave ; il ne s’agit pas d’un divertissement enfantin, mais d’un rituel qui intéresse la prospérité des maisonnées tout entières et dont le principe est celui du don en nature quelques oeufs, un peu de farine. quelques pièces de monnaie et du contre-don verbal souhaits, bénédictions, remerciements.
L’étymologie du terme trimazo par « trois enfants » n’est pas acceptable pour Van Gennep d’un point de vue philologique. Il paraît plus vraisemblable qu’il provient du vieux verbe français trumer ou trimer, signifiant au XIVe siècle «jouer des jambes des trumiaus, courir», et au XVIe siècle « vagabonder, cheminer ». Les trimazos seraient des «trimardeuses», exemptes du caractère péjoratif qui s’attache maintenant à ce mot.
On ne se marie pas pendant le mois de Marie
La coloration fortement chrétienne de la quête des trimazos nous amène à la consécration du mois à la Vierge et à l’interdit de se marier pendant cette période, qui paraît en être la conséquence logique. Il n’en est rien en réalité : cet interdit d’origine purement populaire est antérieur à cette consécration, qui a été utilisée pour justifier et rationaliser la répugnance à se marier au mois de mai. Au XVIIe siècle l’Église le considérait comme une superstition ; le concile provincial de Bordeaux en 1624 recommande « de déraciner de l’esprit des peuples la folle et superstitieuse imagination où quelques-uns sont de ne se point vouloir marier au mois de mai, comme si ce mois était de mauvais augure pour la foi conjugale et pour la prospérité du mariage : et de leur enseigner souvent qu’à la réserve des temps que l’Église veut qu’ils s’abstiennent de la célébration des noces, il n’y en a aucun où ils ne peuvent se marier légitimement et canoniquement. »
Ce problème a beaucoup intrigué les folkloristes. Ils n’ont pas manqué d’y voir une survivance de l’antiquité romaine. Ovide, dans les Fastes V, 487-490, déclare en effet : « Que ce soit pour une veuve ou pour une vierge, l’époque n’est pas favorable au mariage : celle qui se marie alors n’a pas longtemps à vivre. Voilà aussi l’explication – si vous croyez aux proverbes – du dicton populaire : en mai, ce sont les méchantes qui se marient. » Les folkloristes français ont largement rapporté cette répugnance et ses justifications populaires. Dans le pays chartrain, au XVIIe siècle, on pensait « épouser la pauvreté ». Dans la Montagne Noire et le pays de Gex, on considère que c’est le mois où les ânes sont amoureux, en Mâconnais c’est le mois des bourriques et dans le Nivernais celui où l’on mène les ânesses aux baudets. Un certain nombre de ces allégations concernent d’une part l’épouse, d’autre part la progéniture du couple. En Franche-Comté l’épouse mourrait dans l’année ou serait d’une santé précaire ; dans le Mâconnais « on se marierait deux fois» on deviendrait veuf rapidement. Ailleurs on pense que le mariage serait stérile : à Fontenay-le-Comte Vendée, «quand on se marie en mai, les couées grossesses ne réussissent pas, ou si elles viennent bien, les enfants sont morveux». Entendons par morveux le sens de débile. En Berry, «les enfants viennent badauds ou lourdauds, c’est-à-dire imbéciles ou idiots». Il n’y a pas lieu de s’étonner de cette dernière justification, car tous les mariages maléfiques sont frappés dans leur descendance, qu’ils soient stériles ou produisent des enfants porteurs de tares.

 

Le mois de la courtoisie

C’est une explication simple que nous proposons pour cet interdit populaire. Ainsi que nous venons de le voir, le mois de mai est dévolu aux rapports de courtoisie entre garçons et filles et à la célébration des mérites des filles à marier. Il exclut du même coup le mariage, car le calendrier populaire ne mêle pas tout; certaines périodes sont plus propres que d’autres pour faire la cour : c’est le cas du mois de mai et – pour la même raison – de l’époque du Carême. Mais, en la circonstance, l’interdit précède son caractère spécifique : le Carême, pendant lequel l’Église prohibe les mariages, s’est vu investi par la pratique populaire d’une fonction de « courtoisie » entre jeunes gens et jeunes filles. En revanche le mois de mai, à l’origine destiné par la pratique populaire à la courtoisie qui, selon cette même pratique, est exclusive du mariage, se voit ensuite consacré au culte marial par l’Église qui tente, par ce moyen, de christianiser une croyance et des coutumes qui lui échappaient. Ici encore, on voit la complexité des rapports entre christianisme et traditions populaires, rapports de complémentarité et d’antagonisme où ne sont pas absents les effets de feed-back rétroaction.
Mais il est important d’ajouter que cette christianisation, contrairement à la plupart des tentatives de l’Église dans cette voie, a pleinement réussi, au point qu’on ignore le plus souvent la préexistence de l’interdit populaire; plus encore, au point qu’elle a permis sa survie jusqu’à nos jours, alors que la majorité des croyances et des coutumes populaires n’a pas résisté à l’avènement de la société industrielle. Il semble même que l’interdit ait été de plus en plus respecté au cours du XIXe siècle et qu’il se soit étendu entre 1810 et 1876 à toute la France à partir d’un premier foyer, les départements de l’ouest, puis d’un second, les départements méditerranéens. Cette répugnance à se marier en mai n’a pas disparu avec le XXe siècle. Elle est encore inscrite dans les chiffres récents de la nuptialité française par mois. Entre 1966 et 1974, le nombre des mariages célébrés au mois de mai n’est pas plus élevé, sinon même inférieur, à ceux qui sont célébrés pen­dant le Carême, où l’Église ne permet pas qu’on se marie sans dispense. C’est dire que cet interdit populaire pèse encore aussi fort que l’interdit religieux. Sans doute faudrait-il moduler ces chiffres, dans la mesure où le mois de mai se place maintenant de ce point de vue entre deux pointes : celle d’avril où se contractent, comme par le passé, les mariages non célébrés durant le Carême, et celle de juin, juillet et août, qui permet de faire coïncider vacances d’été et lune de miel. Cette pointe relativement récente a remplacé celle d’une France plus rurale où les mariages se célébraient en octobre après l’achèvement des travaux agricoles.

 

Le mariage : amour ou raison ?

La pensée populaire se serait donc saisie de la consécration du mois à la Vierge Marie pour ne pas transgresser un interdit toujours vivace, mais difficile à justifier rationnellement. On a dit que le mois de mai dévolu à l’amour et à la courtoisie entre garçons et filles excluait du même coup le mariage. De la même manière, l’amour courtois de langue d’oc considérait comme incompatibles amour et mariage, alors que celui de langue d’oïl – pensons aux romans de Chrétien de Troyes – tentait une conciliation entre les deux. Dans un cas comme dans l’autre, l’intention profonde était de sauvegarder le mariage en tant qu’institution socio-économique, sur laquelle repose en grande partie la responsabilité de la reproduction sociale. La solution trouvée par la société rurale traditionnelle était d’assigner une période de l’année à l’amour afin de le canaliser et de le socialiser par des coutumes et des rituels. On ne veut pas dire par là que l’amour était exclu du mariage, mais c’était un amour tempéré, raisonnable, capable de prendre en considération les impératifs socio-économiques. En dépit de la revendication moderne de coïncidence entre amour et mariage, les sociologues montrent que les unions continuent toujours à lier deux conjoints issus de milieux sociaux, économiques, culturels et religieux identiques ou proches. Cette revendication moderne qui exige l’amour comme fondement du mariage au point de vilipender les unions contractées pour d’autres raisons l’intérêt en particulier inverse l’ordre des facteurs, puisque, dans la plupart des cas, l’amour naît entre deux individus qui ont déjà beaucoup de choses en commun.
Si l’hypothèse de l’affinité entre l’amour et une période de l’année, le mois de mai, était exacte, elle expliquerait peut-être une évolution toute récente, qui ne s’est pas encore traduite dans les statistiques et selon laquelle on estimerait le mois de mai comme le plus propice au mariage. .Mais la question se pose de savoir si la viscosité des institutions sociales n’a pas encore permis la traduction de ce sentiment dans la réalité, ou bien s’il n’est qu’une expression idéologique de la revendication de coïncidence entre amour et mariage, sans possibilité de passage dans les faits, en raison du caractère toujours vivace de la répugnance à se marier en mai.
Une autre hypothèse permettrait de prendre en considération le succès rencontré par l’Église lorsqu’elle a consacré ce mois à la Vierge Marie. Il ne suffit pas de dire qu’elle fournissait ainsi à la pensée popu­laire une raison consciente et avouable d’éviter de se marier en mai. En effet, quand une croyance, une pratique populaire, un interdit en l’occurrence, n’ont plus de motivation inconsciente, ils disparaissent irrémédiablement en dépit des efforts éventuels de la société ou de l’Église pour les maintenir. C’est donc que la consécration du mois à la Vierge Marie apportait à la croyance populaire une motivation qui lui convenait parfaitement. De quelle manière pouvait-elle lui convenir si bien ?

Jeunes filles en fleurs
On a remarqué que les rituels du mois de mai, dévolus à la courtoisie et à l’amour, mettent souvent l’ accent sur la célébration des mérites physiques des « jeunes filles en fleurs ». Les chansons disent qu’elles sont jolies ; les quêtes permettent de choisir la plus belle d’entre elles pour la parer de voiles, de rubans, de couronnes et de fleurs ; la pose des mais par les garçons établit une hiérarchie entre elles et distingue les jolies des laides, les aimables des rébarbatives et les fidèles des volages. D’autre part, on n’a pas suffisamment noté que la sanction populaire du mariage célébré en mai concerne l’épouse, sur qui pèse une menace de mort. Déjà Ovide disait que celle qui se marie en mai n’a pas longtemps à vivre. Ou bien un tel mariage condamne sa postérité, soit qu’il reste stérile, soit que les enfants souffrent de tares.
S’il existe une analogie entre la personne de Marie, vierge par excellence, et la motivation qui est au plus profond de la répugnance populaire à se marier en mai, ce ne peut donc être que la virginité : virginité des futures épouses seules les mauvaises femmes se marient en mai, disait le proverbe romain : traduisons les débauchées, virginité qu’on doit exalter, mais exalter comme la fleur qui est la promesse du fruit à venir. Le mois de mai serait alors le mois dévolu à l’amour non consommé, mais consommable plus tard, de la beauté vierge, mais pleine de promesses. Cet interdit ne procède pas d’un sentiment mystique et épuré de la virginité. Il procède plutôt de la conviction, qui s’exprime par des pratiques et des rituels et non par des idées, selon laquelle le temps est nécessaire à la maturation tant des êtres humains que des animaux et des végétaux. Il faut laisser la fleur s’épanouir pour qu’elle devienne fruit; il faut laisser les filles grandir et devenir séduisantes avant d’en faire des épouses. Prendre la virginité des filles en mai serait les condamner à la mort ou menacer gravement leur postérité, de la même façon que cueillir les fleurs de mai serait détruire les fruits qu’elles auraient portés en été. L’interdit du mariage en mai a pour intention profonde de protéger magiquement la prospérité végétale en protégeant métaphoriquement les jeunes filles en fleurs. Mais, par les rituels du mois de mai, la pensée populaire fait savoir qu’il faut célébrer leur beauté, exalter leur vénusté, car, le temps venu, «nous les marierons » et elles porteront de beaux fruits.