Note au lecteur

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État d'avancement en mars 2014 : du n°219 au 238."

Dreyfusards et Antidreyfusards

Une banale erreur judiciaire se transforme en une crise de régime qui met la France au bord de la guerre civile. Événement fondateur, l'affaire Dreyfus est à l'origine de deux traditions politiques qui n'en finissent pas de diviser les Français. Dreyfusards et antidreyfusards poursuivent encore aujourd'hui le combat engagé il y a près d'un siècle.

La sensibilité républicaine connaît aujourd'hui un renouveau certain, au point que nombreux sont les hommes politiques qui semblent redécouvrir la valeur intrinsèque des idéaux des Droits de l'Homme défendus il y a près d'un siècle par les dreyfusards. Car, depuis l'affaire Dreyfus, deux traditions politiques s'opposent en France. La première, issue du dreyfusisme, s'arroge le monopole républicain de la Justice et de la Liberté, même si la gauche française, après Mai-68, délaissa cet héritage au profit de valeurs plus radicales. La seconde, faite de xénophobie, d'antisémitisme, d'anti-intellectualisme et de nationalisme, marque une tendance de fond de la vie politique. Du renouveau nationaliste des années 1910 au fascisme de l'entre-deux-guerres, jusqu'aux partisans extrémistes de l'Algérie française et au Front national de Jean-Marie Le Pen, on retrouve un courant politique et culturel forgé par les antidreyfusards.
« C'est parce qu'il était Juif qu'on l'a arrêté, c'est parce qu'il était Juif qu'on l'a jugé, c'est parce qu'il était Juif qu'on l'a condamné. » Bernard-Lazare, le premier des dreyfusards, résume ainsi le sort du capitaine Dreyfus. L'affaire Dreyfus ne peut, en effet, être évoquée sans qu'il soit fait référence à la vague antisémite qui balaye la France dans les années 1880. Celle-ci se manifeste par la publication de nombreux ouvrages, libelles et articles dont le best-seller est le gros livre d'Edouard Drumont, paru en 1886 : La France juive. Cette œuvre, qui en est aujourd'hui à sa deux cent unième édition, combine savamment l'antijudaïsme des Pères de l'Église avec une haine, d'essence populiste, à rencontre de la « finance juive ».
En vérité, la pensée d'Edouard Drumont n'a rien de bien original. Les écrivains contre-révolutionnaires Louis de Bonald, Louis Veuillot, directeur du journal catholique L'Univers, et Ernest Renan, mais aussi l'historien républicain Jules Michelet et les socialistes « utopiques » Charles Fourier et Joseph Proudhon, lequel pétitionne en faveur de l'abolition des synagogues, s'en prennent tous au judaïsme et aux Juifs, généralement considérés comme pervers et destructeurs.   La   gauche a donc ses idéologues antisémites. En 1845, le disciple de Fourier, Alphonse Toussenel, publie le premier livre de fond de l'antisémitisme de gauche dont le titre, Les Juifs, rois de l'époque, vise « l'hégémonie de la finance juive » et fournit à Edouard Drumont une caution politique. Le blanquiste Gustave Tridon, héritier des communards anticléricaux, dénonce les Juifs comme... responsables de l'existence de la religion catholique dans Du molochisme juif (1884) et Auguste Chirac reprend la veine ouverte par Alphonse Toussenel dans Les Rois de la République (1885). Toute cette littérature se nourrit du climat intellectuel propre à la fin du XIXe siècle où la vogue de l'occultisme et le goût pour l'irrationnel le disputent à l'enthousiasme suscité par ces nouvelles sciences que sont l'anthropologie et la biologie.
Mais l'antisémitisme d'alors ne se réduit pas à un mouvement intellectuel. L'action y a sa part, souvent brutale, parfois meurtrière. Si la farce et le ridicule caractérisent les démonstrations publiques du marquis de Mores et de son acolyte Jules Guérin, surnommés « Mores et Matamores », ces deux agitateurs se contentent, en effet, généralement de dévaler les rues costumés en cow-boys et de faire rouler leurs biceps, il arrive que la plaisanterie tourne au sinistre. Mores en vient ainsi à tuer au cours d'un duel le capitaine juif Armand Mayer et n'hésite pas à écrire le lendemain dans L'Écho de Paris : « Nous ne sommes qu'au commencement d'une guerre civile. » On pourrait le croire à la lecture de certaines affiches collées lors de la campagne électorale de 1889. Celle du dessinateur Willette, candidat « antisémite », est particulièrement éloquente : « Les Juifs ne sont grands que parce que nous sommes à genoux ! [...] Levons-nous ! Ils sont cinquante mille à bénéficier seuls du travail acharné et sans espérance de trente millions de Français devenus leurs esclaves tremblants. »
Les progrès de l'antisémitisme dans toutes les couches de la population se produisent sur fond de crise et d'immigration. Depuis 1882, la France subit de plein fouet les effets de la Grande Dépression, crise de tendance longue qui touche les principaux pays industrialisés à partir de 1873. La baisse du niveau de vie et le chômage créent un mécontentement social propice au développement de la xénophobie : les Juifs, chassés de Russie et d'Europe orientale par les pogroms tragiques des années 1880, en font les frais. Une ligue antisémite est fondée en 1889 et publie un journal au titre sans détour, L'Anti-Juif. Le quotidien des assomptionnistes, La Croix, revendique de son côté la qualité de « journal le plus antijuif de France, celui qui porte le Christ, signe d'horreur aux Juifs1. »
La gauche socialiste et le mouvement ouvrier n'échappent pas à cette idéologie antisémite dominante. De bons auteurs s'en font même les théoriciens au nom de la lutte des classes parce qu'ils assimilent le capitalisme au judaïsme. En Allemagne, le vieux dirigeant et fondateur de la social-démocratie August Bebel a beau dénoncer l'antisémitisme comme le socialisme des imbéciles, les imbéciles sont nombreux à prendre l'antisémitisme pour le socialisme tout court. Et ils ne sont pas les derniers à donner dans la mode du temps : compter les Juifs. On les dénombre partout, dans les milieux économiques et financiers, parmi ceux que l'on va bientôt nommer « intellectuels » et au sein même de l'Armée où une enquête menée par La Libre Parole, fondée par Edouard Drumont en 1892, prétend qu'ils pullulent.
Dans le climat très lourd de cette fin d'année 1894, l'arrestation puis la condamnation du capitaine Alfred Dreyfus tombent à pic. Depuis plusieurs années déjà, le thème de Judas a pris des allures topiques au cœur de la littérature antisémite : le Juif est né pour trahir, et cette trahison menace d'autant plus la France qu'après la Révolution, ils s'y sont mieux assimilés que nulle part ailleurs. Or, voici qu'un Juif, brillant sujet et riche de surcroît, est soupçonné de livrer des documents à l'Allemagne. « J'aurais dû m'en douter ! » s'exclame le colonel Sandherr, antisémite notoire et chef du Service de renseignement de l'Armée, lorsqu'on vient lui apporter les « preuves » de la culpabilité de Dreyfus.
La cause de ce capitaine attaché à l'état-major semble perdue d'avance. Aussi ne faut-il pas s'étonner des réactions de ceux qui s'expriment publiquement sur ce qui n'est encore qu'une simple affaire d'espionnage parmi d'autres. Les antisémites de profession y voient la confirmation des thèses qu'ils rabâchent. La Libre Parole révèle l'histoire le 29 octobre 1894, vite relayée par L'Éclair, Le Soir, La Patrie, Le Temps, etc. Avant même d'être jugé, Dreyfus est condamné par les journaux. « Il est entré dans l'Armée avec le dessein de trahir », proclame La Libre Parole (14 novembre 1894). De son côté, Le Petit Journal publie des réactions de lecteurs éloquentes : « Si j'étais son juge, eh bien ! moi qui ne ferais pas le moindre mal à un animal, je commencerais par l'enfermer dans une cage de fer, comme une bête fauve, et je le ferais passer ainsi devant le front de plusieurs régiments au Champ-de-Mars. Là, chaque officier viendrait lui cracher au visage. »
Lorsque Dreyfus est condamné, le 22 décembre 1894, la presse unanime, de la gauche à la droite, clame sa satisfaction. De nombreux futurs dreyfusards se laissent aller à l'outrance verbale. Georges Clemenceau affirme par exemple que si Dreyfus était un simple soldat, il serait immédiatement fusillé. Seule sa qualité d'officier lui permet de goûter les « joies de la culture du cocotier » dans le décor agréable du paradis guyanais où il a été déporté. Jean Jaurès lui-même dénonce le rôle de « l'énorme pression juive qui a été loin d'être inefficace » au cours du procès. Marguerite Durand, militante féministe et bientôt dreyfusarde de premier plan, flétrit ce « traître », ce « petit-fils de Judas ». L'outrageante cérémonie au cours de laquelle le capitaine est dégradé au milieu des hurlements d'une foule fanatique, achève d'isoler Dreyfus et sa famille. Un certain Théodore Herzl, correspondant du journal autrichien Die Neue Freie Presse, assiste à cette scène. Il en déduit que l'assimilation est un leurre dangereux pour les Juifs qui ne pourront être en sécurité que dans leur propre État. En 1897, il participera, à Bâle, au premier congrès sioniste.
Désemparée, la famille de Dreyfus décide pourtant de réagir. Les cris d'innocence du capitaine ont ébranlé son propre geôlier, le commandant Forzinetti. Mathieu, le « frère admirable », prend en main le combat pour la révision du procès. Dans son désarroi, il va jusqu'à consulter une voyante, Léonie, qu'il installe chez lui et qui lui « révèle » l'existence de pièces secrètes non communiquées à l'accusé au moment du procès ainsi que la culpabilité d'un officier d'état-major.
Le directeur de la Santé conseille à Mathieu Dreyfus de faire appel à un journaliste pour défendre son frère. Mathieu choisit Bernard-Lazare qui, contrairement à certaines assertions, ne connaissait pas la famille Dreyfus. Cet écrivain peu connu, proche des milieux anarchistes naturellement hostiles au militarisme et, plus généralement, à l'Armée, auteur d'un ouvrage sur l'antisémitisme publié en 1894 dans lequel il développe quelques propos équivoques, ne paraît pourtant pas prédisposé à épouser la cause d'un officier juif au patriotisme intransigeant. Au début, il refuse d'ailleurs d'en entendre parler. Et à l'éditeur Stock qui lui demande pourquoi, il répond : « Ah ! Si c'était un pauvre diable, je m'inquiéterais de lui aussitôt, mais Dreyfus et les siens sont très riches, dit-on, ils sauront bien se débrouiller sans moi. » C'est après avoir compris la dimension politique de l'arrestation et de la condamnation de Dreyfus qu'il décide de s'y intéresser.
Dès l'été 1895, il s'apprête à publier une brochure dans laquelle il a rassemblé les faits susceptibles de prouver l'innocence du déporté de l'île du Diable. Mais des désaccords divisent déjà les rares dreyfusards de cette époque héroïque. L'avocat catholique et conservateur Démange, qui a accepté de défendre Dreyfus malgré l'hostilité de son entourage, s'effraye d'une telle publication qui s'écarte de la pratique strictement judiciaire. Mathieu donne en revanche son accord de principe, mais à la condition expresse que Bernard-Lazare ne fasse pas référence à la judaïté du capitaine.
En novembre 1896, Une Erreur judiciaire : la vérité sur l'affaire Dreyfus, tirée à 3 500 exemplaires, paraît finalement à Bruxelles. Envoyée à des personnalités du monde politique, journalistique et littéraire, elle ne suscite que quelques réactions le plus souvent défavorables, à l'instar de celle d'Alexandre Zévaès qui évoque ironiquement dans La Petite République, journal officiel des socialistes, « le distingué représentant du high life anarchiste qui est en même temps l'un des plus fidèles admirateurs de sa majesté Rothschild ». Cette brochure trouble cependant quelques esprits, dont celui de l'historien Gabriel Monod, la rigueur faite homme. Le petit noyau des dreyfusards historiques compte aussi le vice-président du Sénat, Scheurçr-Kestner, l'un des grands notables de la République.
Armé de sa seule brochure, Bernard-Lazare entame alors des « visites de persuasion » auprès de savants, de journalistes, d'écrivains et d'hommes politiques. Dès novembre 1896, il rencontre Emile Zola et Jean Jaurès, lequel le reçoit très froidement. C'est pourtant grâce à ces démarches que se forme le fameux « Syndicat », prêt à tout pour sauver la vie et l'honneur du capitaine Dreyfus, et si vivement dénoncé par les antidreyfusards. Car une telle mobilisation en faveur d'un homme suggère immédiatement à ces derniers l'idée d'un Complot dreyfusard, thème de contre-propagande commode et dont la récurrence, du Complot juif au Complot maçonnique, a prouvé l'efficacité.
Bon nombre d'intellectuels deviennent dreyfusards dès l'été 1897. A l'École normale supérieure, le bibliothécaire Lucien Herr joue les prosélytes auprès des étudiants. Le jeune Charles Péguy ne démérite pas et s'acharne plus à défendre la Justice et la Vérité qu'à préparer l'agrégation. Des revues d'avant-garde, où Bernard-Lazare compte beaucoup d'amis, se transforment en foyers du dreyfusisme comme La Revue blanche des frères Natanson, où écrit Léon Blum, et La Conque qui publie des symbolistes acquis très tôt à la cause du capitaine, à l'exception de Pierre Louys, refusant de suivre André Gide sur ce terrain. Le Banquet réunit aussi de jeunes écrivains dreyfusards tels Fernand Gregh, Daniel Halévy ou Marcel Proust. D'autres enfin s'engagent en francs-tireurs, à l'instar d'Alphonse Allais, Alfred Capus et Jules Renard. Christophe Charle a voulu montrer que ces choix idéologiques obéissaient à une logique sociale. Celle-ci pousserait les artistes « dominés », non reconnus par leurs pairs et leurs aînés, à épouser une cause minoritaire. Et il est vrai que le symbolisme, mouvement confidentiel et d'avant-garde, est dreyfusard alors que l'Académie, institution par excellence, est antidreyfusarde.
En revanche, les journalistes et les hommes politiques hésitent à sauter le pas et se satisfont généralement de la chose jugée par conformisme, préjugés ou crainte de l'opinion. Le vieux sénateur radical Arthur Ranc a cependant le courage de se rallier aux thèses de Bernard-Lazare. « Dès 1894, j'avais conçu des doutes sur la culpabilité du condamné, j'avais pressenti un crime de l'antisémitisme. Mais je doutais seulement. Un jour, Bernard-Lazare, que je n'avais jamais vu, m'apporta les fac-similés du bordereau et de l'écriture de Dreyfus. Nous passâmes la matinée à les examiner mot par mot... Dès cet instant ma résolution fut prise », explique-t-il. Parmi ces premiers dreyfusards, le lieutenant-colonel Picquart va devenir un des symboles du dreyfusisme. Antisémite de tradition, acteur du procès de 1894, il ne s'était nullement ému de la condamnation de Dreyfus. Devenu chef du Service de renseignement de l'Armée (la section dite de statistique), il découvre l'erreur judiciaire. Dès 1896, il se rend compte que le dossier sur lequel a été condamné Dreyfus est vide mais ne révèle cette terrible vérité à son ami l'avocat Leblois qu'en 1897. Il est désormais partisan de la révision.

Au secours de la France menacée

Les premiers dreyfusards ne présentent guère de cohérence idéologique ou éthique. Ils sont d'accord sur un point — sauver un innocent — , mais pas pour les mêmes raisons. Le combat contre l'antisémitisme et pour le respect de l'identité juive, la défense de l'honneur de l'Armée constituent pour eux autant d'objets de malentendus. Ils ne s'entendent déjà pas sur les moyens d'agir. Les modérés prétendent respecter les formes traditionnelles de la justice. Les militants se montrent plus radicaux et plus pressés. Les « révolutionnaires », enfin, souhaitent faire de l'affaire Dreyfus une grande cause universelle qui aurait valeur d'exemple pour la défense du Droit, de la Justice et de la Vérité.
C'est en 1898 que le « J'accuse » de Zola donne à l'Affaire toute sa dimension dramatique. « Cette année, qu'ignorent les jeunes gens d'aujourd'hui, nous aura sans doute marqués pour la vie2 », écrira Daniel Halévy. La presse, qui a déjà joué un rôle important, devient alors le principal acteur du débat. Elle est massivement antidreyfusarde, à l'image de l'opinion qu'elle reflète et qu'elle forme. Les journaux de grande diffusion (Le Journal, Le Petit Journal, Le Matin, et Le Petit Parisien), dont l'audience est incomparablement plus grande que celle de nos journaux actuels, sont tous opposés à Dreyfus. Les journaux d'opinion partagent en général les mêmes convictions. La Lanterne du radical Camille Pelletan rejoint dans le combat antirévisionniste La Croix et ses relais régionaux, les innombrables Croix provinciales. Le Figaro prend d'abord parti pour le capitaine. Zola y publie son premier article dreyfusard le 25 novembre 1897. Mais, les désabonnements se multipliant, le journal en revient à une attitude plus raisonnable et s'en tient au conformisme antirévisionniste. Rares sont ceux qui, comme le bonapartiste Paul de Cassagnac dans L'Autorité, s'émeuvent des anomalies du procès qui a condamné Dreyfus.
Le coup d'éclat de Zola dans L'Aurore, le 13 janvier 1898, permet au quotidien d'élargir son audience avec un tirage de deux cent mille exemplaires. Une bonne part de ce succès éditorial revient à son rédacteur en chef Clemenceau qui a fait afficher la « Lettre au président de la République » sur les murs de Paris. Le ralliement de Zola au dreyfusisme en 1897 surprend. Celui de Clemenceau, écarté de la scène politique depuis le scandale de Panama en 1892, n'est pas moins inattendu : « Logiquement, écrit Léon Blum3, pour suivre sa pente naturelle, il aurait dû prendre la tête de la résistance, se faire l'apologiste de la raison d'État, l'interprète de l'instinct national surexcité. » Et pourtant Clemenceau s'engage aux côtés des révisionnistes. En butte aux calomniateurs qui l'accusent d'être un agent de l'Angleterre, il pense sans doute que venger Dreyfus, c'est aussi se venger un peu lui-même.
L'antisémitisme constitue la base de l'engagement antidreyfusard. A cet égard, l'attitude des catholiques est particulièrement éclairante. Certes, on compte bien quelques catholiques du côté de Dreyfus, à l'instar de son avocat. De même, le chartiste Paul-Marie Viollet fonde en février 1899 un Comité catholique pour la défense du droit qui combat l'intolérance et l'antisémitisme. Mais il ne groupera jamais plus d'une centaine de membres, dont une quinzaine de prêtres. L'ensemble des catholiques, y compris ceux qui s'attachent au courant de la démocratie chrétienne comme l'abbé Lemire, trouvent dans l'antidreyfusisme l'occasion de régler de vieux comptes avec l'idéologie de la Révolution française.
L'antidreyfusisme se fonde aussi sur le nationalisme. Les monarchistes, la quasi-totalité des militaires et tous ceux qui, comme Barrés, sentent la France « menacée », s'arment contre les hommes qu'ils soupçonnent de vouloir discréditer l'état-major, assimilé à l'Armée tout entière, voire à la Nation, et à qui ils reprochent leur « individualisme ». Cette logique défensive et typique d'une idéologie d'extrême droite transforme l'antidreyfusisme en un véritable dogme. L'innocence de Dreyfus devenant de plus en plus évidente, les antidreyfusards déplacent insensiblement le débat. Il ne s'agit bientôt plus pour eux de savoir si le capitaine est coupable, mais de défendre l'honneur de l'Armée et de la Nation. Jaurès le comprend bien lorsqu'il remarque dans la série d'articles publiés dans La Petite République et aussitôt réunis en un seul volume, Les Preuves4 : « Qu'importe aussi que Dreyfus soit innocent, puisque la trahison qu'il n'a pas commise est comme latente en toute sa race et que le condamner à faux, c'est encore exercer une justice supérieure. » Il ajoute : « La culpabilité de Dreyfus est pour eux comme une essence immatérielle et immortelle qui survit à la ruine morale de tous les témoins et au discrédit de toutes les preuves. » Ce propos est on ne peut mieux confirmé par La Croix qui écrit : « On ne se demande plus : Dreyfus est-il innocent ou coupable ? On se demande qui l'emportera des ennemis de l'Armée ou de ses amis. »
On aurait cependant tort de réduire l'antidreyfusisme à de simples positions intellectuelles parisiennes. Les antidreyfusards ne restent pas inactifs, bien que les jugements successifs confortent leurs convictions. Ils savent rédiger des pétitions, organiser des manifestations et même tenter un coup de force en février 1899 à l'occasion des funérailles du président Félix Faure. Dans les jours qui suivent le « J'accuse » de Zola, une forte agitation de rue gagne Paris et la province. Le jeune normalien Péguy se transforme en chef de bande et fait les quatre cents coups au Quartier latin. De son QG établi rue Cujas à la librairie Bellais, il planifie les opérations. « Dreyfusard, il combat avec les normaliens, ses camarades, et très vite il est chef parmi eux [...] Il se bat à coups de canne dans les couloirs de la Sorbonne et aux portes du Palais où Zola est jugés. »
La fièvre saisit les esprits les plus sages. On s'étonne de voir l'inspecteur général de l'Instruction publique, Ferdinand Buisson, flanqué de Charles Andler et de l'historien Charles Seignobos, parcourir les rues de Paris à la tête de milliers de manifestants. A Nantes, des jeunes sillonnent la ville en hurlant, cassent les devantures des magasins appartenant à des Juifs et tentent de forcer la porte de la synagogue. A Bordeaux, à Tours, à Poitiers, à Angoulême ou à Toulouse, de violentes émeutes éclatent aux cris de « Mort aux Juifs ! Mort à Dreyfus ! »
Ces émeutes prouvent que l'antidreyfusisme est bien un mouvement de masse, parce qu'il se fonde essentiellement sur l'antisémitisme diffus de la société française. Les ligues qui apparaissent ou renaissent au   moment de l'Affaire le confirment à l'envi. La Ligue des patriotes, reprise en main par le nationaliste Paul Déroulède, accueille, surtout à Paris, près de cent mille adhérents qui savent occuper la rue. La Ligue antisémitique de Jules Guérin ne compte que onze mille militants mais ils sont répartis dans toute la France et organisent des expéditions punitives que leur chef se fait un plaisir de mener lui-même. Quant à l'étonnante Ligue de la Patrie française, elle connaît un succès foudroyant6. Elle est créée en décembre 1898 par quelques écrivains, dont le poète François Coppée, pourtant un temps ébranlé par les arguments de Bernard-Lazare, Ferdinand Brunetière et Jules Lemaître. Ces hommes de lettres veulent une organisation capable de s'opposer à la Ligue des droits de l'homme des intellectuels dreyfusards fondée par Ludovic Trarieux et animée par Francis de Pressensé. La Ligue des patriotes groupe très vite des dizaines de milliers d'adhérents, dont vingt-trois membres de l'Académie, des dizaines de membres de l'Institut, des centaines d'universitaires. Toutes ces ligues antirévisionnistes seront un des modèles des ligues d'extrême droite dans les années 1930.
De son côté, La Libre Parole ouvre une souscription pour permettre à la veuve du colonel Henry, auteur des fausses pièces sur lesquelles est fondée en bonne partie la condamnation de Dreyfus, à poursuivre en justice Joseph Reinach. Ce député avait accusé Henry d'être le complice d'Esterhazy, révélation qui a entraîné le suicide du colonel.
Parmi les 25 000 antidreyfusards qui souscrivent, on relève 4 500 militaires, 2 000 étudiants, 2 000 membres des professions libérales (en majorité des médecins et des juristes), 433 signatures à particule et 350 prêtres. Cette composition sociale est caractéristique de l'anti-dreyfusisme7 et les quelques mots accompagnant les dons révèlent le climat de haine et de guerre civile qui entoure l'Affaire. Tel prêtre prie avec ferveur « pour avoir une descente de lit en peaux de youpin » afin de pouvoir la piétiner matin et soir. Un Vendéen « serait heureux de décrocher le flingot de ses ancêtres de 1793 pour canarder les youtres qui empoisonnent la France ». Un habitant de Baccarat voudrait voir « tous les youpins et youpines et youpinets de la localité dans les immenses fours de la cristallerie ». Ne confondons pourtant pas ces outrances verbales, communes à l'antisémitisme ordinaire, avec un projet politique en avance sur son temps.
Le dreyfusisme est une affaire de minorités et les antidreyfusards ont beau jeu de ne voir en leurs ennemis que Juifs, protestants et francs-maçons, augmentés d'une poignée de ceux qu'ils appellent péjorativement « intellectuels ». Il serait cependant inexact de comprendre le dreyfusisme comme un bloc social et idéologique homogène. « En thèse générale, remarque Léon Blum, les Juifs avaient accepté la condamnation de Dreyfus comme définitive et comme juste. Ils ne parlaient pas de l'Affaire entre eux ; ils fuyaient le sujet bien loin de le soulever. Un grand malheur était tombé sur Israël. On le subissait sans mot dire, en attendant que le temps et le silence en effacent les effets. » Quant aux intellectuels, on a vu qu'ils sont aussi nombreux du côté de l'antidreyfusisme, en particulier dans la Ligue de la Patrie française.
La légende du « Syndicat » qui permet à ses contradicteurs de présenter le dreyfusisme comme un complot bien cimenté d'ennemis de la patrie, ne résiste pas à l'examen attentif des faits : « Que nous nous disputions entre nous, nos adversaires ne l'ont jamais su », reconnaîtra Daniel Halévy quelques années plus tard. Les désaccords sont de tous ordres : sur la tactique à adopter, sur les alliances à passer, sur les rapports à entretenir avec les gouvernements et, plus grave encore, sur la nature même du dreyfusisme. Ces conflits sont lourds de conséquences pour les lendemains de l'Affaire et le post-dreyfusisme sera marqué de haines parfois plus tenaces que celles qui opposent les dreyfusards aux antidreyfusards. Dreyfus lui-même décevra bon nombre de ses partisans — trop patriote pour les uns, trop prudent pour les autres. S'il n'avait été Dreyfus, aurait-il même été dreyfusard ?
Les aversions d'ordre personnel abondent : Picquart n'aime pas Bernard-Lazare, beaucoup « trop Juif » à son goût, et ce dernier le lui rend bien qui lui reproche d'avoir accaparé l'Affaire au détriment des premiers dreyfusards. Dès 1898, Bernard-Lazare se retire, se contentant désormais de suivre les événements avec un peu plus de distance. De profonds désaccords opposent également les deux avocats du capitaine. Maître Démange, prudent et respectueux de l'état-major, reproche son jusqu'au-boutisme à l'éloquent maître Labori, soucieux de s'assurer un succès public car il aspire à faire une carrière politique.
Les divisions n'épargnent pas les familles politiques. Chez les socialistes et les anarchistes, personne n'ignore la nature profondément cléricale et réactionnaire de l'antidreyfusisme mais tous ne souhaitent pas s'engager. Après avoir reconnu l'importance de l'acte de Zola, le marxiste Jules Guesde garde une position neutraliste dans un combat qu'il juge bourgeois. Il n'est pas suivi sur ce terrain par son ami Paul Lafargue, le gendre de Karl Marx, qui, pour une fois, s'accorde tacitement avec Jean Jaurès. Le socialiste Gabriel Deville définit en 1898 ce que l'on pourrait appeler l'antidreyfusisme de gauche : « Au point de vue des individus, le parti socialiste [...] n'a à intervenir que pour ceux qui sont dans ses rangs ou qui appartiennent à la classe dont il est le défenseur naturel. » Des socialistes modérés comme Alexandre Millerand, soucieux de conserver leur siège de député dans une France massivement antidreyfusarde, adoptent aussi une position neutraliste quand elle n'est pas franchement hostile, comme en témoigne le duel qui oppose Alexandre Millerand à un autre parlementaire, Joseph Reinach.
Certes, il y a Jaurès. Le 19 janvier 1898, on trouve encore sa signature au bas d'un manifeste invitant les travail-
leurs à demeurer au-dessus de la mêlée des « panamisants et judaïsants ». A l'évidence, « J'accuse » est le détonateur de son engagement. Le 22 janvier 1898, il prononce son premier discours « dreyfusard » à la Chambre. Dreyfus « n 'est plus ni un officier ni un bourgeois : il est dépouillé, par l'excès même du malheur, de tout caractère de classe ; il n 'est plus que l'humanité elle-même, au plus haut degré de misère et de désespoir qui se puisse imaginer ». Un débat similaire à celui des socialistes divisait les anarchistes. Si Sébastien Faure lance un appel dreyfusard dans Le Libertaire dès novembre 1897, Jean Grave reste très réservé à l'égard de l'Affaire, cette cause de bourgeois.
Durant toute cette période, le monde a les yeux braqués sur la France. Généralement dreyfusarde (contrairement aux journaux français dont 10% seulement prennent le parti de la Révision), la presse étrangère suit de très près les rebondissements de l'Affaire, s'affolant à chaque défaite du dreyfusisme. Le journal salentin Il Propugnatore dénonce avec vigueur « l'appareil barbare des justices militaires, l'iniquité des procédures secrètes, la fiction de la chose jugée, l'affront constant aux lois de l'humanité et de la justice » après la condamnation de Zola. La puissante social-démocratie allemande appuie la campagne révisionniste et Rosa Luxemburg approuve Jaurès dans sa bataille en faveur de Dreyfus. En Roumanie, toute la presse vit à l'heure de l'Affaire. La correspondance d'Alfred Dreyfus est immédiatement traduite et deux grands romans-feuilletons consacrés à l'Affaire connaissent un immense succès : rien d'étonnant à cela, puisque les événements français fournissent tous les ingrédients nécessaires, le suspens, le mélo et l'aventure. Au lendemain du procès Zola, le Daily Mail n'est pas le dernier à fustiger la furie française : « La France disparaît de la liste des nations civilisées », y lit-on.
Lors de la nouvelle condamnation de Dreyfus par le Conseil de guerre à Rennes, la réprobation étrangère est unanime. On demande la mise en quarantaine de la France et certains pays envisagent même de ne pas se rendre à l'Exposition universelle qui doit se tenir en 1900. A Anvers, à Milan, à Naples, à Londres et à New York, des manifestations de rue sont organisées. Partout, la police doit intervenir pour protéger les ambassades de France. Il est clair que la réhabilitation de l'image de la France constitue dès lors un argument de poids pour les dreyfusards à qui est sans cesse reproché leur prétendu antipatriotisme. Etre dreyfusard, c'est simplement être républicain, attaché aux principes de 1789 qu'une coterie anticléricale veut remettre en cause. Et défendre la République, n'est-ce pas défendre la France elle-même ? Etre dreyfusard, n'est-ce pas, somme toute, être vraiment patriote ?
Une banale erreur judiciaire, une injustice transformée en crise de régime, a révélé deux cultures politiques. Si l'antisémitisme forme à coup sûr le socle de l'Affaire, le rapport entretenu avec la République et la démocratie est aussi une clef pour comprendre les positions de chacun. L'Affaire a mis à nu les âmes de tous les protagonistes. Les antidreyfusards se sont dévoilés comme les garants non d'une République héritière de la Révolution, mais comme ceux d'une « identité » française, faite d'attachement à l'ordre, au respect des chefs et à celui de la religion catholique. De leur côté, les dreyfusards, beaucoup plus divisés, communiaient dans la même foi :
la France ne pouvait être grande et atta
chante qu'animée par les principes répu
blicains. Il est clair que cette
bipolarisation du champ politique eut ses
résonances tout au long de l'histoire
française contemporaine. Et si le nou
veau siècle s'ouvre sur le triomphe du 
parti dreyfusien et des valeurs démocra
tiques, il n'est pas avéré que cette vic
toire, déjà plusieurs fois remise en cause,
soit solidement assise. Dreyfusards et
 antidreyfusards n'ont pas fini de se com
battre.

Par Christophe Prochasson