Vercingétorix devant César : quatre récits pour une réddition

Comment Vercingétorix s’est-il rendu à César après la défaite d’Alésia ? Des quatre témoignages connus — ceux de César, de Florus, de Plutarque et de Dion Cassius —, c’est celui de Florus qui semble le plus authentique : le chef gaulois aurait bien été livré par les siens, mais « dans l’honneur ».

Fin septembre 52 av. J.-C. dans les premiers brouillards de l’automne qui enveloppent le plateau fortifié du Mont-Auxois1, les quelque 80 000 défenseurs d’Alésia descendent, en longues files, vers les entrées ménagées dans les 21 kilomètres de fortifications dont César a enserré ce qui est devenu le tombeau de la liberté gauloise. Hormis les Éduens et les Arvernes, qui auront un traitement de faveur, chacun d’entre eux sera donné comme esclave à l’un des 50 à 60 000 soldats romains qui, depuis plus de quarante jours, ont investi la place forte d’Alésia. Par une erreur qu’il paie aujourd’hui, Vercingétorix s’y était jeté à la mi-août, lorsque, pour la première fois, l’excellente cavalerie gauloise avait été battue, moins par les légions de Rome que par les redoutables auxiliaires germains recrutés par César. Ceux-ci, en effet, surgissaient comme la foudre, à deux par monture, pour se battre, l’un à cheval, l’autre à pied, puis décrocher aussi vite, le fantassin soutenant l’allure en tenant à pleine main les crins du cheval.

Ainsi s’achève un des sièges les plus célèbres de l’histoire, un des plus exemplaires de l’art militaire, un des plus atroces aussi. Durant un mois et demi, les assiégés gaulois avaient connu tour à tour la stupéfaction, l’abattement, l’espoir.

La stupéfaction, d’abord, de voir surgir sur leurs talons César et ses légions, et de découvrir avec quelle rapidité, avec quelle puissance de moyens la machine de guerre romaine, bien huilée, s’était montrée capable de transformer leur refuge momentané en piège définitif : chaque soldat romain se métamorphosait à vue en terrassier, en charpentier, en sapeur, mais il avait lâché aussi vite l’outil pour l’arme quand Vercingétorix avait tenté avec ses cavaliers une sortie que, de nouveau, les Germains de César transformèrent en déroute.

L’abattement, ensuite, lorsque, sans nouvelle de leur cavalerie — inutile dans une guerre de siège, elle avait réussi à franchir de nuit les lignes romaines avant l’encerclement définitif pour alerter le reste de la Gaule révoltée —, les assiégés, voyant leurs vivres diminuer dangereusement, envisagèrent froidement de recourir au cannibalisme, puis se résolurent à chasser vers les lignes romaines les bouches inutiles : femmes, enfants, vieillards, qui agonisèrent longuement, sans eau et sans nourriture, dans le no man’s land entre les deux fortifications.

L’espoir, enfin, quand, les quarante-quatre nations de la coalition gauloise ayant fait converger vers l’oppidum2 encerclé des dizaines de milliers de guerriers, les guetteurs d’Alésia virent monter, du fond de l’horizon, une marée prête à submerger les minces remparts romains — la masse énorme, infinie, des 250 000 fantassins et des 8 000 cavaliers de l’armée de secours.

C’était le 20 septembre 52 av. J.-C. Dès le lendemain, et pendant quatre jours, les soldats de César, pris entre deux feux — entre les assauts de l’armée de secours et les sorties des assiégés —, furent menacés d’anéantissement. Trois attaques furent lancées par les forces gauloises coalisées : la cavalerie germaine — encore elle ! — repoussa la première, menée par Comm l’Atrébate, celui-là même qui sera à la tête de la dernière résistance à Rome, un an après la reddition de Vercingétorix. Retranchés derrière leur double ligne de défense, les légionnaires repoussèrent la seconde attaque. À la troisième, le dispositif romain faillit être enfoncé et César, revêtu du manteau rouge de général, dut intervenir en personne à la tête de la cavalerie, avec ses ultimes réserves, pour faire basculer le sort et transformer en déroute la presque-victoire des assaillants.

Au soir du 25 septembre les chefs gaulois de l’armée de secours, la mort dans l’âme, ordonnèrent la retraite. Sous un clair de lune fatal, en désordre et harcelée par la cavalerie de César, qui extermine les traînards, l’immense marée humaine n’en finit plus de refluer, laissant des milliers de corps derrière elle. Les défenseurs d’Alésia se retrouvent seuls, abandonnés.

Le témoignage de César

« Le lendemain, Vercingétorix convoque l’assemblée : il déclare que cette guerre n’a pas été entreprise par lui à des fins personnelles, mais pour conquérir la liberté de tous ; puisqu’il faut céder à la fortune, il s’offre à eux, ils peuvent, à leur choix, apaiser les Romains par sa mort ou le livrer vivant. On envoie à ce sujet une députation à César. Il ordonne qu’on lui remette les armes, qu’on lui amène les chefs des cités. Il installe son siège au retranchement, devant son camp : c’est là qu’on lui amène les chefs ; on lui livre Vercingétorix, on jette les armes à ses pieds. » C’est en ces termes très sobres que César lui-même raconte3 la manière dont le jeune4 aristocrate arverne, qui avait été porté au début de 52 à la tête du soulèvement général des Gaules, tomba entre ses mains. Du sort qui fut le sien, pas un mot.

Il faut attendre Plutarque, à la fin du Ier siècle après J.-C., puis, un siècle plus tard encore, Dion Cassius, pour apprendre que César le garda six années en prison à Rome avant de le faire défiler dans son triomphe5 et, enfin, de l’exécuter. C’est qu’à la date où César rédigea sa Guerre des Gaules — probablement en 51-506 — le sort du vaincu d’Alésia n’était pas encore scellé. D’ailleurs, le lecteur romain n’avait pas les mêmes raisons que nous de se passionner pour le destin de celui en qui le nationalisme français, depuis le xixe siècle, a voulu voir le symbole de la « résistance celtique à l’occupation romaine ».

Ce qui frappe dans ce récit, c’est qu’après avoir souligné — d’aucuns disent « magnifié » — l’importance du chef gaulois, à peine celui-ci abattu, César expédie le dernier acte du conflit en quelques phrases dédaigneuses. En effet, si, dans le discours qu’il lui fait tenir devant les chefs des assiégés, il rend hommage à son absence d’ambition personnelle, à son « patriotisme » — dirions-nous anachroniquement —, l’appel à la « fortune », par lequel Vercingétorix explique son échec sans vouloir reconnaître qu’il résulte d’une erreur initiale s’être laissé enfermer dans Alésia, sonne comme une dérobade. Il n’est jamais glorieux de rendre le sort responsable d’un échec personnel. Et la manière dont ses propres congénères vont le traiter contribue à le faire tomber, aux yeux du lecteur, de son piédestal : il eût été assurément plus honorable pour lui de mourir que d’être livré.

Or, placés devant ce choix, les chefs gaulois… en réfèrent à César, qui exige qu’il soit livré, mais avec les autres chefs, comme pour lui dénier le titre de chef suprême que, quelque temps auparavant, à Bibracte, les chefs gaulois lui avaient conféré, ou confirmé. C’est d’ailleurs à Bibracte que, symboliquement, César prendra ses quartiers d’hiver. Enfin, l’abondance des verbes au passif — rendus dans la traduction française par une cascade de « on » — tend à diluer dans un anonymat honteux une action, menée par les « négociateurs » de la reddition, où Vercingétorix n’a aucune part. Car, soulignons-le, il ne se rend pas : on le livre. Et aux pieds de César assis — sans doute sur son siège « réglementaire », la sella proconsulaire installée au sommet d’un retranchement sur la ligne de fortification —, sont jetées, non spécialement les armes de Vercingétorix, mais, selon l’usage militaire de la reddition, celles de tous les guerriers gaulois.

Contre le témoignage du seul César, nous possédons… tous les autres témoignages antiques. Examinons celui de Florus d’abord, qui écrivait sous le règne d’Hadrien 117-138 : « Le roi lui-même, le plus beau fleuron de notre victoire, vint en suppliant dans notre camp et mit aux pieds de César son cheval, ses phalères et ses armes : “Tiens, dit-il, tu as vaincu, toi, le plus valeureux des hommes, un homme valeureux !” » I, 45-III, 10-26, traduction P. Jal. Comme la plupart des mots historiques, celui-ci a toutes les chances d’être apocryphe7. Passons aussi sur la bizarrerie de l’expression « mettre son cheval aux pieds de César » ; Florus est familier de ce genre de « pataquès ». À moins qu’il veuille dire qu’il a couché sur le flanc sa monture devant César ou qu’il l’a fait « baraquer » — exercices classiques de voltige équestre. Il reste que le « projecteur » s’est déplacé de la personne de César, réduit au rôle de figurant muet, à celle de Vercingétorix, seul actif et placé au premier plan.

Cette tendance s’accentue dans le récit à peu près contemporain de Plutarque v. 50-v. 125 : « Le chef suprême de la guerre, Vercingétorix, prit ses plus belles armes, para son cheval et franchit ainsi la porte de la ville. Il vint caracoler en cercle autour de César, qui était assis, puis, sautant au bas de sa monture, il jeta toutes ses armes et s’assit lui-même aux pieds de César, où il ne bougea plus, jusqu’au moment où César le remit à ses gardes en vue du triomphe » Vie de César, 27, 9-10, traduction R. Flacelière. Nous retrouvons les composantes essentielles du récit précédent : le cheval, les armes de parade, la présence muette de César, dont on confirme qu’il était assis. Plus de « mot historique », mais — ce qui revient au même — une attitude fière, voire bravache, précédant une soumission ostentatoire qui est ici manifestée, non par des paroles, mais par un comportement : il s’assied, immobile, aux pieds de César.

Récits contradictoires ou complémentaires ?

Dernier témoignage, celui de Dion Cassius v. 155-v. 235 : « Vercingétorix aurait pu s’échapper, car il n’avait pas été capturé et il était invaincu ; mais il espérait, pour avoir été jadis en relations amicales avec César, obtenir son pardon. Aussi vint-il sans s’être fait annoncer, apparaissant soudainement devant César assis à son tribunal, à la grande alarme de ceux qui étaient présents ; car, avec sa haute taille et ses armes, il était impressionnant. Le calme revenu, sans un mot, il tomba à genoux, lui saisissant les mains dans l’attitude du suppliant. […] Mais César, lui reprochant justement ce qu’il croyait pouvoir le sauver, opposa son ancienne amitié à sa récente hostilité pour juger son crime plus grave et, lui refusant pour cette raison sa pitié, le fit jeter aussitôt dans les fers » XL, 41, traduction originale.

Outre l’hostilité bien connue de Dion Cassius à César, la scène trahit une évidente dramatisation : rappel de l’ancienne amitié avec César — ou plutôt avec le peuple romain, du temps où les Arvernes étaient en bonnes relations avec Rome : apparition brutale, presque surnaturelle, devant César siégeant à son tribunal — donc au milieu de ses troupes —, du chef gaulois en grande tenue, dont il est faussement prétendu qu’il est invaincu pour mieux faire ressortir le caractère pathétique de sa reddition « volontaire » et, en contrepartie, l’inclémence de César ; opposition entre le silence « de commandeur » du Gaulois et la tirade de César, dont la décision finale de jeter son adversaire dans les fers apparaît comme un coup de théâtre. Au début du siècle, Salomon Reinach soupçonnait derrière ce récit une source théâtrale et nous ne sommes pas seul à penser qu’il n’avait pas tort. Du coup, son récit risque de ne pas avoir plus de crédibilité que n’importe laquelle des tragédies « historiques » de Corneille ! Nous pouvons donc l’écarter sans ambages.

Il ne nous semble pas qu’on puisse traiter de même les récits de Florus et de Plutarque. La première chose dont on soit sûr, c’est qu’ils n’utilisent pas César comme source. Tite-Live peut-être, dont le livre 108 correspondant à Alésia a été perdu, ou Asinius Pollion, qui, bien qu’ami de César, n’en critiquait pas moins sévèrement les libertés, volontaires ou non, que celui-ci avait prises avec la vérité8. Quoi qu’il en soit, l’hypothèse d’une ou plusieurs sources autres que César nous semble plus légitime que la tentation de considérer, à la suite de Salomon Reinach, que, là aussi, leur récit obéit, non à la réalité, mais à un modèle théâtral. En l’occurrence, ce modèle aurait été des pantomimes représentant la scène de la reddition de Vercingétorix, un peu comme les exploits de Buffalo Bill furent représentés au cirque devant la reine Victoria. Certes, il n’est pas impossible que de tels spectacles — dont les Romains étaient friands — aient influencé les deux auteurs décrivant les voltiges du chef gaulois, encore que Plutarque soit un Grec austère qu’on imagine mal amateur de pantomimes, et que Florus ait vécu un siècle et demi après l’événement, donc bien tard pour que la reddition de Vercingétorix ait encore passionné les foules !

Mais deux indices militent en faveur de l’authenticité des récits de Florus débarrassé de son « mot historique » et de Plutarque. 1 Ils ne se contredisent ni entre eux ni avec celui de César ; simplement, ils privilégient l’anecdote aux dépens de la donnée historique essentielle. 2 Si l’anecdote est bien authentique, César n’avait aucune raison d’en faire mention et son « art de la déformation historique » a ici consisté, comme souvent, à taire un détail qui éclipsait quelque peu la gloire de sa victoire en donnant, pour la scène finale, la vedette à son adversaire.

En effet, que Vercingétorix ait été livré à César par les autres chefs n’interdit en rien de penser qu’il a obtenu des mêmes chefs le droit, à défaut de se suicider, de se rendre « dans l’honneur », c’est-à-dire en grande tenue. Et l’on sait l’importance, pour les nobles celtes, qu’avaient armes, bijoux, phalères et monture. C’est à ces objets, à la « race » de leur destrier que se reconnaissait leur qualité de noble, au point qu’ils se firent, longtemps et souvent, inhumer avec tout cet appareil, cheval compris.

Mieux ! N’aurions-nous pas affaire ici à une sorte de rituel d’oblation9, assez bien attesté chez les peuples celtiques et germaniques, qui « voue » le chef à la victoire ou à la mort ? N’ayant pu mener ses compagnons à la victoire, Vercingétorix n’a plus que le choix de la mort, qu’il laisse trancher par ses pairs en noblesse. D’ailleurs César ne laisse-t-il pas entendre l’existence d’un tel rite, et ne trahit-il pas du même coup son « mensonge par omission », en faisant dire à Vercingétorix qu’il s’offre, en quelque sorte, en victime expiatoire à la vindicte romaine ? Quoi d’étonnant que Vercingétorix, en se présentant à cheval et en déposant ses armes de parade aux pieds de son vainqueur, ait voulu marquer, à la face des hommes et des dieux, jusqu’à la dernière extrémité, sa qualité et sa responsabilité de chef suprême des troupes d’Alésia ?

Par Paul M. Martin