Les Japonais et l'atome

On s'est étonné de l'importance du nucléaire civil dans le seul pays frappé par la bombe atomique. Pour élucider cet apparent paradoxe, il faut comprendre les relations qu'entretiennent les Japonais avec Hiroshima.

La question de l'impact sur les consciences, au Japon, des bombardements opérés par les forteresses volantes B-29 Enola Gay et Bockscar, les 6 et 9 août 1945, s'adresse autant à une réalité historique et sociologique japonaise qu'à celui qui formule une telle question aujourd'hui, en Europe notamment.

Pour la conscience occidentale, l'entrée dans l'ère atomique, en ce début d'août 1945, allait progressivement faire du Japon l'exemple édifiant de la puissance terrifiante du feu nucléaire. Ainsi, du rang d'ennemi absolu et de bourreau pendant la guerre, le Japon passait à celui de martyr revêtant un rôle historique de mise en garde sur les horreurs de la guerre atomique. C'est également ce message que semble vouloir porter, à partir de 1947, l'application de la nouvelle Constitution japonaise, fondamentalement pacifiste, puisque interdisant au pays la participation à quelque conflit armé que ce soit ; le pays se verra doter alors de « forces d'auto-défense », le terme d'armée étant banni, dont les missions sont strictement défensives.

Le cinéma japonais, de l'après-guerre jusqu'aux années 1980, celui de réalisateurs comme Akira Kurosawa Nora inu, Chien enragé, 1949, Kon Ichikawa Biruma no tategoto, La Harpe de Birmanie, 1956, Masaki Kobayashi Ningen no jôken, La Condition de l'homme, 1959 et, sur une note différente, Shôhei Imamura Kuroi ame, Pluie noire, 1989, tranche avec le ton martial de la fin des années 1930 et 1940, et confirme cette image d'un Japon qui prône la valeur de la vie humaine en critiquant l'impérialisme notamment colonial, la guerre et leur issue « cataclysmique » pour tous.

La catastrophe industrielle de Fukushima, dont personne ne voit encore la fin, survenue à la suite des séismes et raz-de-marée du 11 mars 2011, dans le nord-est de l'archipel, a révélé à l'opinion publique européenne que le Japon faisait « jeu égal » avec la France en nombre de réacteurs nucléaires en 2010, 54 réacteurs pour le Japon, 59 pour la France, d'après l'Agence internationale de l'énergie atomique. D'où l'interrogation soulevée : comment un pays ayant subi le « feu nucléaire » en août 1945 et connu pour la récurrence et la force de ses catastrophes naturelles a-t-il pu développer une si forte dépendance au nucléaire ? C'est dans un sens large qu'est posée, par les observateurs étrangers, la question de la sensibilité des Japonais vis-à-vis du nucléaire, laquelle est régulièrement reliée aux 6 et 9 août 1945. Réciproquement, Fukushima est un élément à prendre désormais en compte lorsque l'on pose la question du rapport à Hiroshima.

Plutôt que d'essayer, illusoirement, d'apporter une réponse unique à la question du rapport des Japonais aux bombardements atomiques de 1945 et face au nucléaire en général, il convient, à notre sens, d'une part, de rétablir quelques éléments factuels et chronologiques essentiels des années d'après-guerre et, d'autre part, d'évoquer la différence des points de vue au Japon, pour saisir le caractère varié et évolutif des lectures du passé.

Les bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki ont provoqué un traumatisme profond. D'abord pour ceux qui les ont vécus, puis pour les autorités japonaises de l'époque, celles du Japon en guerre, quand elles finirent par comprendre ce qui se passait. Le nombre de victimes est demeuré difficile à évaluer du fait de l'intensité de la destruction. Il était impossible de se faire une idée de la population exacte qui occupait les villes au moment des deux raids. Les estimations, au fil des décennies, n'ont fait qu'alourdir le bilan. Pour le 6 août, le rapport américain du 1er juillet 1946 United States Strategic Bombing Survey estimait que, à Hiroshima, sur une population de 245 000 personnes, entre 60 000 et 70 000 soit entre 25 et 30 % de la population périrent et 50 000 furent blessées, sous l'effet immédiat de la bombe. Pour le 9 août, à Nagasaki, les mêmes estimations retiennent le nombre de 40 000 tués sur le coup et autant de blessés, sur une population de 230 000 habitants 17 %. Officiellement, les bombardements atomiques avaient donc fait une centaine de milliers de morts, et autant de blessés.

Mais, à partir de la fin de 1944, d'autres importants bombardements, sur des villes plus grandes eurent lieu et firent également un grand nombre de victimes. Les raids les plus marquants furent ceux qui visèrent Tôkyô, à partir de février 1945 plus de 100 raids. Là, entre le 19 février et le 10 août, les B-29 larguèrent essentiellement des bombes incendiaires qui firent des ravages en zone urbaine. Dans la nuit du 9 au 10 mars, plus de 40 km2 de ville, densément peuplés, furent réduits en cendres, provoquant la mort de plus de 100 000 personnes, soit davantage que les bombardements atomiques des 6 et 9 août. Nagoya plus de 60 raids, Ôsaka plus de 30 raids, Kôbe près de 130 raids furent également la cible de ce type de bombardements qui, quoique faisant globalement moins de morts environ 10 000 à Nagoya ainsi qu'à Kôbe, environ 3 000 à Ôsaka, laissèrent les villes dévastées. Au total, plus d'une soixantaine de villes furent touchées par des bombardements qui, sans toujours avoir d'objectif militaire précis, visaient à briser le moral des populations.

C'est dire que, pour la majorité rudement éprouvée des Japonais de 1945 et 1946 sans parler des pertes de l'armée sur le continent et le retour en catastrophe des colons face à l'avancée de l'Union soviétique, les bombardements atomiques n'étaient, sauf pour ceux les ayant vécus, qu'un aspect parmi les autres des horreurs de la guerre. D'autant que Hiroshima et Nagasaki, villes situées à l'extrême ouest de l'archipel, se trouvaient loin des grands centres comme Ôsaka ou Tôkyô.

La place historique d'Hiroshima fut donc relativement invisible dans l'immédiat après-guerre, tant le pays avait été frappé globalement. L'occupation américaine, de septembre 1945 à septembre 1952, n'aida pas non plus la prise de conscience de l'ampleur du drame. La censure américaine limita fortement toute publication portant sur l'horreur des combats et des bombardements, afin d'éviter les tensions, et les Japonais furent maintenus dans une ignorance relative de l'état d'ensemble de leur pays. Les traces de la guerre furent finalement une affaire de mémoire personnelle, de juxtaposition de points de vue ou d'histoires locales. En outre, les États-Unis préférèrent s'appuyer sur les plus conservateurs des hommes politiques japonais, plutôt que d'avoir recours aux quelques personnalités ayant subi la répression du régime d'avant 1945 et y ayant survécu : leur « communisme » était, en ces débuts de guerre froide, par trop rédhibitoire pour l'occupant. Les hommes politiques au pouvoir de l'après-guerre furent extrêmement prudents sur le volet des souffrances de guerre, car trop évoquer ces horreurs serait revenu à mettre en cause la responsabilité de la classe politique japonaise qui avait entraîné le pays vers la ruine.

UN MÉMORIAL POUR LA PAIX

Ce n'est que peu à peu que les Japonais, et le monde avec eux, allaient découvrir que ces armes continuaient à tuer sur le long terme. Ainsi, le maire d'Hiroshima, Tadayoshi Akiba, lors de la cérémonie commémorative du 6 août 2005, faisait état, après des décennies de travail de recherche, d'un nombre de plus de 300 000 morts pour sa ville, entre 1945 et 1998. Convenant désormais de considérer qu'au moment du bombardement environ 350 000 civils et militaires étaient présents, en comptant également les personnes venues apporter leur aide après l'explosion, et qui subirent à leur tour de fortes radiations, le nombre total des décès, fin décembre 1945, aurait déjà atteint les 140 000 individus.

Dans les années 1979-1998, la ville d'Hiroshima s'est livrée à un décompte systématique des morts imputables directement aux retombées de la bombe, sur la base duquel, de 1999 à 2004, a été établie une liste de toutes les victimes depuis 1945 le même type de travail de mémoire existe pour Nagasaki. Dans les deux villes, des projets commémoratifs avaient cependant assez vite vu le jour : construction de parcs pour la paix, conservant en l'état des espaces touchés par le feu nucléaire, ainsi que des centres de documentation. Celui de Nagasaki ouvrit ses portes en 1950, et celui d'Hiroshima, le 6 août 1954.

Nous sommes sur les lieux de la dévastation nucléaire... Pourtant, paradoxalement, le visiteur se sent comme « hors de l'histoire ». De fait, il y est bien peu fait référence au contexte de la dévastation et à la politique. On n'y évoque ni vraiment le Japon dans le conflit, ni les États-Unis. Tous sont réunis face l'horreur de la guerre. Cette neutralité proclamant le pacifisme avant tout fut sans doute garante de la pérennité de ces lieux, au fil des dernières décennies. C'est donc au titre d'un témoignage sur l'horreur de la guerre, plus que sur la terreur atomique, que Hiroshima et Nagasaki sont entrées progressivement dans la conscience collective des Japonais.

Ce rejet de la guerre, sur le plan éducatif, ne se traduit d'ailleurs pas réellement par une connaissance de l'histoire : pour bien des Japonais nés après 1945, la guerre est avant tout ce que les membres plus anciens de leur famille leur ont raconté, et l'histoire du Japon s'est arrêtée avec l'ère Meiji 1868-1912. Et pour ceux qui ont vécu la guerre, celle-ci est affaire de mémoire personnelle. D'avantage : l'expérience du feu nucléaire est devenue un tabou pour ceux qui en ont fait l'expérience, dans la mesure où ils ont été frappés du sceau des pestiférés, par crainte de la contamination c'est le thème du film Pluie noire de Shôhei Imamura.

La recherche universitaire sur la guerre, et sur l'Empire japonais en général, est pourtant extrêmement vigoureuse, et ce fort tôt1. Dès le milieu des années 1950 des débats très animés entre les historiens vont avoir lieu afin d'éclairer les causalités de cette période du Japon en guerre, avec le but de comprendre d'empêcher sa répétition. Mais l'impact sur la conscience collective de ces travaux, très relayés à l'époque, est difficile à jauger. Finalement, les générations les plus profondément sensibilisées, à l'échelle de tout le pays, à l'horreur atomique sont sans doute celles nées dans les années 1960 et 1970, à mi-chemin entre la guerre et aujourd'hui. Des écoliers venus par cars entiers de tout l'archipel visitèrent le parc fantôme d'Hiroshima. Ils y rencontraient des survivants qui bouleversèrent toute une jeunesse par le récit de leur tragédie.

Dans ce même temps, se discutait en haut lieu la nouvelle politique énergétique de l'archipel, aux mains des générations précédentes.

DE LA BOMBE AU RÉACTEUR

La centrale de Tokai et son premier réacteur entrèrent en activité en 1966, à 100 kilomètres au nord-est de la capitale, au bord du Pacifique. Les années 1960 virent le lancement du nucléaire civil au Japon.

Les termes employés en japonais sont révélateurs des conceptions qui prévalaient alors. L'opposition entre le nucléaire militaire et civil s'exprime en japonais par une opposition « utilisation militaire » gunjiteki riyô, « utilisation pacifique » heiwateki riyô. Dans les expressions choisies par les autorités de l'époque pour parler de l'énergie atomique, c'est l'opposition guerre et paix qui a été envisagée. En insistant sur la nature « pacifique » de l'utilisation de l'atome, dans un contexte où le Japon construisait sa nouvelle identité nationale autour du refus de la guerre, l'État demeurait dans le paradigme pacifiste, avec pour objectif de rassurer une opinion pour laquelle l'atome était affaire d'explosion et de bombardement.

Il est toujours dangereux de simplifier en tendance des décennies d'histoire immédiate, mais disons que le rôle historique que le Japon s'est donné depuis 1945, et qui figure dans sa Constitution, est celui du combat contre la guerre, pour la paix, et non pas contre l'atome. Cette idéologie a réussi, si l'on veut bien considérer que le Japon n'a pas porté les armes contre autrui depuis 1945, et elle a permis, sémantiquement, de faire accepter un usage civil, « non guerrier » de l'atome. Un succès là aussi à en juger par l'ampleur du parc nucléaire japonais actuel.

La contestation qui porte sur le nucléaire civil au Japon, particulièrement depuis les graves problèmes de Fukushima, insiste sur le fait que des gens meurent des dysfonctionnements de la filière de production de l'énergie atomique. C'est alors qu'on glisse sur un terrain tout à fait différent, celui du traitement des catastrophes industrielles au Japon. Il faudra alors se souvenir, pour exemple, du temps et de l'inertie et des photographies d'Eugene Smith qui ont caractérisé la reconnaissance de la nocivité de la pollution industrielle au mercure à Minamata les premiers effets de cet empoisonnement furent observables dans les années 1950 ; le principe d'une indemnisation des victimes ne fut décidé qu'en 1996... Il faut espérer que la Tepco saura se montrer à la hauteur de la catastrophe...

Il n'est donc pas si difficile d'expliquer, dans une certaine mesure, comment on a pu passer, psychologiquement, du traumatisme de 1945 à la construction des premières centrales.

Mais la question est-elle bien légitime ? Est-il vraiment si étonnant que le Japon se soit doté de centrales nucléaires, « malgré Hiroshima », « malgré l'activité sismique du pays » ?

Rappelons le contexte. La période de très haute croissance que le Japon a traversée dans les années 1960 et 1970 a nécessité de l'énergie pour l'industrie, et pour le modèle consumériste en général. Le nucléaire, malgré les mises en garde des scientifiques, se présentait, comme dans les autres pays avec des exigences semblables, comme une garantie d'une plus grande autonomie. Après tout, l'intégralité du monde occidental connaissait aussi bien que le Japon, si ce n'est plus, la nature de la menace du nucléaire militaire, ce qui n'a empêché aucune des grandes puissances de l'après-guerre de se doter de l'arme atomique et d'en élaborer des formules toujours plus dévastatrices et du nucléaire civil, et de vendre réacteur et combustible au Japon.

Après tout, même si elle était un peu plus forte en Europe de l'Ouest, la contestation du nucléaire civil est restée cantonnée à des groupuscules « gauchistes » ou servit de ciment aux mouvements écologistes. Mais elle resta sans effets. Au Japon, ce sont les plus grands spécialistes du nucléaire du pays qui s'y sont opposés, et fort tôt. Mais on ne les a pas écouté. Aux États-Unis, l'exposition à la radioactivité produisait des super-héros de bande dessinée2. On peut légitimement douter que les habitants aient eu vraiment conscience du danger du nucléaire civil. La catastrophe de Three Mile Island aux États-Unis en 1979 marque peut-être le début d'un retournement. Mais c'est véritablement l'accident de Tchernobyl en 1986 et l'attitude des autorités à minimiser la propagation de la contamination qui firent prendre conscience les Européens et les Français des risques du nucléaire civil. De ce point de vue, la fondation d'organismes indépendants comme la Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité Criirad, en 1986, a sans doute un sens historique.

Tchernobyl ne semble pas avoir eu d'impact sur l'opinion japonaise quant à son propre nucléaire. Fukushima devient donc symboliquement le « Tchernobyl du Japon » et mettra peut-être définitivement un terme à l'idée d'un « nucléaire pacifique ». En août 2011, la Criirad accueillait dans ses locaux de Valence une délégation japonaise afin de penser à une future structure indépendante de surveillance de la radioactivité et de la contamination.

Par Laurent Nespoulous