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Bonne lecture.

Adieu l'ami...

Anthony Rowley était professeur à Sciences Po, éditeur, historien de la gastronomie. Michel Winock se souvient.

Anthony Rowley est mort le mercredi 26 octobre, à 59 ans, brutalement fauché par une crise cardiaque, à son domicile. Il était notre ami.

Fils d'un officier écossais de l'armée des Indes et d'une mère bretonne, il avait toujours vécu en France, se sentait plus français que british, mais n'en avait pas moins, sous sa haute taille, un style et une élégance qui ne démentaient pas son patronyme. Il fut d'abord un sportif, joueur de rugby au Racing, et surtout champion de tennis. Il était devenu aussi un joueur de bridge accompli, brillant dans les tournois. Ce goût du sport et du jeu ne lui permettait pas, cependant, de gagner sa vie. Élève au lycée Carnot, il choisit la voie de l'histoire à l'Université, passa l'agrégation, devint professeur dans un collège de Picardie, et soutint une thèse de troisième cycle en histoire économique de la Grande-Bretagne, sous la direction de François Crouzet. C'est armé de ce passeport, et fort d'une prestation remarquée devant la commission ad hoc, qu'il fut élu, au début des années 1980, maître de conférences à l'Institut d'études politiques de Paris. Mais bientôt une autre carrière, parallèle, s'ouvrit pour lui : dans l'édition.

En 1986, un de ses collègues le présenta aux éditions Calmann-Lévy, en quête d'un jeune universitaire à même de donner un nouveau souffle aux livres d'histoire de cette vieille et honorable maison de la rue Auber. Ses débuts furent discrets, et le nouveau PDG de Calmann, J.-E. Cohen-Séat, le remercia sans aménité excessive. Anthony n'avait pas pour autant renoncé à l'édition ; il s'était pris au jeu, avait réfléchi sur le métier, et ne désespérait pas de faire sa place dans une autre maison. Sa chance fut sa rencontre avec Olivier Orban, qui l'engagea d'abord chez lui puis, devenu PDG des éditions Plon-Perrin, l'emmena dans ses bagages place Saint-Sulpice. Une nouvelle rencontre, à l'intérieur du groupe, acheva de faire de lui un éditeur : avec Xavier de Bartillat. A deux, ils transformèrent de fond en comble la vieille Librairie académique Perrin, réussirent à en faire un lieu attrayant et dynamique, y attirèrent nombre de bons historiens, lancèrent la collection de poche « Tempus », à un moment où « Points-Histoire », qui dominait jusque-là, amorçait son déclin, à la suite de la vente du Seuil à La Martinière.

Les activités de ce duo de fonceurs devaient s'interrompre en 2009. Xavier de Bartillat était remercié par le groupe Éditis et Anthony Rowley démissionnaire passa à la tête du département d'histoire des éditions Fayard. Convaincu de la nécessité de pouvoir compter sur une collection de poche, il reçut d'Olivier Nora, PDG de Fayard, le soin de préparer une section historique dans « Pluriel », du groupe Hachette. Les premiers titres, dont certains en partenariat avec L'Histoire, venaient de sortir au moment où il tombait victime d'un infarctus.

L'historien avait continué son parcours. Auteur d'une Histoire générale du XXe siècle, en collaboration avec Bernard Droz, d'une Histoire du continent européen avec Jean-Michel Gaillard, il se lança dans l'histoire de la gastronomie, dans laquelle il devint expert, publiant articles et ouvrages, dont un best-seller de la collection « Découvertes » chez Gallimard : A table ! traduit dans toutes les langues. Fourchette hors catégorie, buveur des meilleurs millésimes, amateur de havanes, il pratiqua la chronique gastronomique dans le Gault et Millau, ce qui ne concourait pas à affiner sa silhouette. Volontaire, il suivit une sévère cure d'amaigrissement, se sentit peu à peu flotter dans ses tenues de naguère, sans rien perdre de sa bonne humeur et de son culte de l'amitié.

Anthony Rowley aura été un de nos meilleurs éditeurs d'histoire, curieux, entreprenant, audacieux. Tous ceux qui ont été publiés par lui savent ce qu'ils doivent à sa lecture attentive, à ses enthousiasmes et à ses critiques, qu'il exprimait en marge des manuscrits avec une élégante calligraphie tirée de son stylo Montblanc. Allergique aux instruments modernes de la communication, aussi bien le téléphone mobile que le micro-ordinateur, il n'en était pas moins de son temps - un temps trop court, hélas -, qu'il aura vécu avec panache.