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Bonne lecture.

Le manifeste des « 343 salopes »

1971, 5 avril 343 femmes du monde des arts et des lettres déclarent avoir eu recours à l'avortement : en publiant leur manifeste, Le Nouvel Observateur a fait évoluer les moeurs et mis fin à l'hypocrisie collective.

On n'aperçoit guère de moment, dans notre histoire récente, où une initiative collective portée par la presse ait cristallisé de pareille façon l'aspiration à une nouvelle liberté, ait poussé si efficacement les pouvoirs publics à légiférer.

Le 5 avril 1971, Le Nouvel Observateur annonce en couverture qu'il publie le manifeste de 343 femmes souscrivant au texte bref qu'a rédigé l'auteur du Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir : « Un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples. On fait le silence sur ces millions de femmes. Je déclare que je suis l'une d'elles. Je déclare avoir avorté. De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l'avortement libre. »

Le code civil de 1810, dit code Napoléon, rendait l'avortement passible de prison, pour qui l'avait subi ou pratiqué. Après la Grande Guerre, une loi du 31 juillet 1920 réprima « la provocation à l'avortement ». Le régime de Vichy en fit un crime contre la sûreté de l'État, passible de la peine de mort. Ainsi fut guillotinée en 1943 une « faiseuse d'anges » reconnue coupable d'avoir pratiqué 27 avortements clandestins. Claude Chabrol lui a donné, en 1988, le visage d'Isabelle Huppert dans Une affaire de femmes, un superbe film qui a su toucher le grand public.

Certes, cette loi de Pétain avait été abrogée après la Libération, certes, l'avortement thérapeutique était autorisé depuis 1955, certes, la loi Neuwirth, approuvée par de Gaulle, avait permis la vente de la pilule contraceptive en pharmacie, sous certaines conditions. Il n'empêche : une formidable hypocrisie collective recouvrait d'une chape de plomb une situation sinistre. Chaque année des centaines de milliers de femmes, travaillées par l'angoisse d'une possible fécondité, n'avaient qu'un choix, quand elles découvraient leur grossesse : soit garder l'enfant qu'elles n'avaient pas désiré, avec de lourdes conséquences pour leur destin et celui de leurs proches, soit s'en remettre à une « avorteuse » ou chercher seules une solution à partir d'aiguilles à tricoter, de sondes ou de pastilles d'eau de Javel... ou encore, pour les plus fortunées, trouver une solution en Suisse ou en Grande-Bretagne, alors plus libérales. Beaucoup en demeuraient stériles, et nombre d'entre elles une sur mille peut-être y perdaient la vie.

Telle était la situation que le mouvement féministe avait commencé de mettre en lumière. Mais il fallait un choc pour ébranler d'un coup les esprits de tous ceux qui, sans rejoindre le refus de principe des militants, souvent catholiques intégristes, du « Laissez-les vivre » - fondé par le généticien Jérôme Lejeune -, préféraient regarder ailleurs. Ce choc fut provoqué par le manifeste du 5 avril.

Sa genèse vaut d'être contée [1]. En 2006, Sophie des Déserts, proposant dans le « Nouvel Obs », à l'occasion d'un trente-cinquième anniversaire, le récit de cette page glorieuse, a plaisir à rappeler que l'initiative en revient à un homme : Jean Moreau, responsable de la « doc » au journal. C'est, dit-elle, « un drôle de zébulon, ami de Jean-Paul Sartre et d'André Glucksmann, un cégétiste apprécié de ses patrons, qui passait sa vie dans les usines, les manifs, sur les grands boulevards à distribuer La Cause du peuple ». Il est le confident de beaucoup de ses consoeurs. L'idée lui vient un soir, toute simple et très forte, de la publication d'un texte dont les signataires seraient protégées tout à la fois par leur quantité quel ridicule encourrait une poursuite globale les appelant toutes ensemble dans le prétoire ! et par la célébrité de nombre d'entre elles, qui donnerait à une réaction brutale des pouvoirs publics un retentissement international, aux dépens de la réputation de « la patrie des droits de l'homme ».

Pour passer à l'acte, des militantes du Mouvement de libération des femmes MLF, aiguillonnées par Jean Moreau, vont voir Simone de Beauvoir, aussitôt convaincue, et dont la plume, comme on l'a vu, impose sa force. Se déclenche alors la quête des signatures - en réseau, bien avant Internet... Le prompt succès témoigne de l'intensité d'une attente. « J'ai contacté Micheline Presle, se souvient la comédienne Christiane Dancourt, qui a tout de suite signé et m'a donné le numéro de Françoise Fabian. J'ai appelé Loleh Bellon, qui immédiatement s'est démenée [2]... » Au premier rang brillent les noms de Catherine Deneuve, Dominique Desanti, Marguerite Duras, Gisèle Halimi, Ariane Mnouchkine, Jeanne Moreau, Marie-France Pisier, Françoise Sagan, Delphine Seyrig, Nadine Trintignant, et bien d'autres romancières, comédiennes, journalistes notoires.

Il reste à choisir le support. Les militantes les plus ardentes du MLF se méfient du Nouvel Obs, organe de la « gauche bourgeoise ». On songe à France-Soir, dont le patron, Pierre Lazareff, décline poliment la proposition, à Politique-Hebdo, au Monde, où renâcle une certaine tradition démocrate-chrétienne, encore majoritaire à l'époque. On en revient alors au journal dans l'ambiance duquel est né l'inventif projet. Jean Daniel est mis tard au courant. « Il a immédiatement adhéré, raconte Jean Moreau, il a toujours eu un flair incroyable. » Le directeur de l'hebdomadaire expliquera, dans son éditorial, qu'il s'agit bien de répondre « au scandale par le scandale ». Il résiste à la surenchère, parfois exaltée, des « MLF » qui envahissent son bureau, mais il leur concède une tribune libre qui sera titrée : « Notre ventre nous appartient » [3]. Ce texte violent s'en prend « aux fascistes de tout poil, [...] qu'ils s'appellent catholiques, intégristes, démographes, médecins experts, juristes, "hommes responsables", Debré, Lejeune, Pompidou, le pape »...

Le rôle de la presse ne se limite pas là. Charlie-Hebdo, hebdomadaire satirique ardent à pourfendre tous les conformismes, intervient à son tour dans le jeu et parachève l'opération avec un titre qui fait florès selon un procédé qui a vu souvent, dans l'histoire, convertir une insulte reçue en fierté affichée. La couverture de son numéro 21, qui suit la publication du manifeste, est dessinée par Cabu avec cette question provocatrice : « Qui a engrossé les 343 salopes du manifeste sur l'avortement ? » et elle montre ironiquement Michel Debré, connu pour son natalisme passionné, murmurant en se cachant derrière son bras : « C'était pour la France ! »

La suite des événements donne la mesure d'un retentissement. La prise de conscience provoquée de la sorte prépare l'opinion au procès de Bobigny, qui voit, en 1972, acquitter une jeune fille de 17 ans ayant avorté à la suite d'un viol, puis à la création du Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception Mlac en 1973 et enfin, en point d'orgue, à la promulgation, à l'aube du septennat de Valéry Giscard d'Estaing, en janvier 1975, de la loi Veil autorisant l'interruption volontaire de grossesse.

Le mois prochain : 3 décembre 1973, les micros du « Canard »

Par Jean-Noël Jeanneney
Commentaire (1)

erreur

Quatrième paragraphe : Le code civil dâte de 1804 mais là c'est du code pénal et non civil dont-il s'agit, publié en effet en 1810.