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« Les Adieux à la reine » : du roman à l'écran

Le 21 mars sort dans les salles l'adaptation par Benoit Jacquot des Adieux à la reine. Publié en 2002, ce roman de Chantal Thomas se présentait comme le récit par la lectrice de Marie-Antoinette des journées qui, du 14 au 16 juillet 1789, virent s'effondrer « sa » monarchie. Antoine de Baecque a suivi l'ensemble de cette aventure. Encore une autre façon de faire de l'histoire.

Le 23 mai 2011, premier jour de tournage dans la grande cour pavée du château de Versailles. L'équipe technique s'est installée rue des Réservoirs, aux abords immédiats, légèrement en contrebas de la grille d'honneur, fermée en ce jour où le château ne se visite pas. Il y a là une trentaine de jeunes techniciens qui s'activent, installent un travelling, essayent une luma - caméra montée sur une petite grue mobile. Le cinéaste, Benoit Jacquot, finit de déjeuner ; les acteurs et actrices sont attendus pour 14 heures.

Derrière la grille d'honneur, rendue célèbre par Édith Piaf qui y chantait Ah ça ira !, agrippée aux pointes dorées, dans Si Versailles m'était conté... 1954 de Guitry, une quinzaine de gardes-françaises patrouillent dans leur uniforme bleu et blanc sous un soleil de plomb. Midi : est-ce l'entraînement quotidien des soldats à l'ancienne qui gardent le château ? Non, c'est une répétition des figurants des Adieux à la reine, l'adaptation au cinéma du roman de Chantal Thomas. Les bleus ne sont plus très frais, mais marchent toujours au pas derrière le tambour de la garde. Le régisseur général prépare les premières prises, éloignant les curieux, réconfortant la soldatesque, bonhomme mais fatiguée.

 

DE L'AUTRE CÔTÉ DE LA GRILLE

Benoit Jacquot tourne ce jour-là le départ de Louis XVI pour Paris, le 17 juillet 1789 au matin. Le roi est attendu à l'Hôtel de Ville par Bailly, le maire tout frais élu, et par La Fayette, le premier commandant de la garde nationale. Dans la grande histoire, c'est à ce moment-là que, reçu par les nouvelles autorités révolutionnaires et acclamé par la foule, le souverain légitime l'insurrection populaire qui a pris, quelques jours plus tôt, la Bastille. Pour Louis XVI, c'est le début de la fin ; pour la France, l'entrée dans une ère nouvelle dont le symbole est la cocarde tricolore, union du bleu et rouge de la ville de Paris et du blanc de la monarchie française.

Dans Les Adieux à la reine, on ne voit rien de tout cela, ce n'est pas cette histoire qui occupe la place. L'attention s'y concentre sur Versailles, derrière la grille, moment dramatique oublié des livres d'histoire, lorsque Marie-Antoinette, entourée de ses deux enfants, assiste au départ de Louis XVI, ne sachant pas, puisqu'il part pour une ville en révolte, violente, tumultueuse, hérissée de piques et de poignards, si elle le reverra un jour.

Dans le scénario du film, écrit par Benoit Jacquot et son complice habituel Gilles Taurand, on peut lire : « Séquence 50 A/Dans la grande cour pavée. Extérieur matinée. Le ciel est uniformément bleu. Dans la cour jonchée de toutes sortes de meubles, sacs mal ficelés et bibelots en tout genre laissés par les fuyards de la nuit, premiers émigrés, plusieurs voitures sont prêtes pour le départ du roi pour Paris.

» A l'écart, Sidonie et Mme Campan [la première femme de chambre de la reine] observent la scène. Le roi est entouré par deux maréchaux, puis on voit arriver la reine avec sa fille Madame Royale et le jeune Dauphin. Les adieux sont déchirants. Le roi serre Marie-Antoinette contre lui, il embrasse ensuite ses enfants, et il grimpe dans sa voiture. Le convoi s'ébranle. La reine reste longtemps à regarder les voitures s'éloigner. Puis elle fait demi-tour vers le château en tenant ses enfants par la main. »

Dans sa robe bleu azur, Diane Kruger est exquise en Marie-Antoinette : l'émotion de la reine, en ce moment de profonde détresse, d'abandon vécu comme définitif, mêlés à la volonté farouche de protéger ses enfants, lui va bien. Une petite pointe d'accent germanique, s'ajoutant à la blondeur naturelle de l'actrice d'origine allemande, achève de composer un portrait crédible, ce qui plaît à Benoit Jacquot, content d'un choix de distribution qui s'annonçait délicat : « Elle a été juste tout de suite, avec ce bon dosage entre émotion, narcissisme et peur. »

L'impression de cette juste adéquation entre Diane Kruger et le personnage historique le plus en vogue dans le monde aujourd'hui est née lors des premiers essais de costumes, un mois auparavant, dans un hôtel particulier du Marais. C'est également à ce moment que le cinéaste a pu valider en un coup d'oeil ses autres choix. Son ami et alter ego Xavier Beauvois en Louis XVI - une idée à laquelle l'auteur de Des hommes et des dieux tenait mordicus, jusqu'à s'arrondir de quelques kilos supplémentaires et à enfiler l'habit monarchique avec une majesté décontractée, et peu à peu dépassée, toute bourbonne fin de cycle.

Virginie Ledoyen, actrice que Benoit Jacquot avait contribué à lancer voici quinze ans dans La Fille seule, est une Gabrielle de Polignac décidée, hautaine, prête à faire valser l'étiquette de la cour dans une somptueuse robe verte. Noémie Lvovsky étonnante, campe une Campan aussi précautionneuse que sarcastique, dans la lignée de son interprétation de patronne de maison close dans L'Apollonide de Bertrand Bonello. Michel Robin est le vieux Moreau, historiographe du roi qu'il joue avec ruse, l'oeil pétillant et le sens fataliste de sa propre déconfiture - le personnage aurait été tout autre si Gérard Depardieu, première idée de casting, avait pu se libérer pour le tournage.

Enfin, la jeune actrice qui monte Léa Seydoux incarne une Sidonie, lectrice adjointe de la reine et principal regard du film, très convaincante : elle porte ses robes avec une belle sensualité, fonce à travers les couloirs de Versailles avec détermination et approche la beauté de la reine, à s'y brûler, avec une ferveur quasi mystique, tout en faisant passer dans le film un air de jeunesse qui fait parfois tomber à la renverse les figures cireuses de vieux aristocrates déconfits. Cependant, la tension et l'angoisse montent.

 

MARIE-ANTOINETTE : OBJET DU DÉSIR

En 2002, Chantal Thomas, spécialiste reconnue de la littérature libertine du XVIIIe siècle, de Sade à Casanova, du boudoir aux « foutreries » obscènes éditées clandestinement contre Marie-Antoinette, publie au Seuil son premier roman, Les Adieux à la reine. C'est un succès critique et un triomphe public, décrochant le prix Femina, attirant près de 120 000 lecteurs, traduit en quelques mois dans plus de vingt langues.

Les premières pages nous plongent en 1810, à Vienne, où a émigré Agathe-Sidonie Laborde, lectrice adjointe de Marie-Antoinette à Versailles. Le récit est composé en flash-back : la lectrice se souvient des trois journées, les 14, 15 et 16 juillet 1789, qui ont vu s'effondrer « sa » monarchie, détruite sous les coups de boutoir de la Révolution. Mais tout est aperçu, compris, entendu, parfois mal ou avec de multiples écrans, de son point de vue, celui d'une subalterne du palais, qui vit sous les combles, fait face à l'insalubrité permanente d'un espace trop froid, trop chaud, trop marécageux, trop grand, trop étroit.

Versailles est une sorte de miroir aux alouettes pestilentiel et surpeuplé auquel tous, des princes du sang aux domestiques, des jeunes ambitieux aux vieux aristocrates, veulent appartenir, subissant souvent les pires humiliations et les cascades de mépris qui, du coeur du château, avec son étiquette minutieusement réglée, à ses marges grouillantes d'ambiguïtés, dévalent la hiérarchie courtisane puis domestique.

La reine n'aime pas spécialement lire, mais adore la compagnie, quasi intime, de celle qui flatte ses goûts littéraires en susurrant des textes choisis à son oreille Marivaux ou Beaumarchais, audaces tempérées par quelques sermons de Bossuet.... Les élans de la lectrice, qui vit dans la complicité sans étiquette d'une femme qu'elle admire et qu'elle distrait, sont brutalement brisés par les événements et les rumeurs venus de Paris.

Sans qu'on sache très bien de quoi il retourne, on apprend que le roi a été réveillé en pleine nuit, que la Bastille est prise, que le peuple veut le pouvoir, que des proches du roi, comme le comte d'Artois, son propre frère, et les favorites de la reine vont fuir vers l'étranger - Marie-Antoinette elle-même est très tentée, prise de panique, de partir pour la Lorraine où des troupes fidèles pourraient la protéger. Sidonie Laborde est finalement sacrifiée par la souveraine, presque manipulée : le 16 juillet, dans la nuit, elle devra fuir, c'est un ordre, à bord du carrosse de Gabrielle de Polignac, passionnément aimée par Marie-Antoinette mais détestée par le peuple, prenant l'identité et portant la robe verte de la duchesse, tandis que celle-ci se cache sous les habits de la domestique, afin de protéger son chemin vers Bâle et l'exil.

Chantal Thomas a écrit Les Adieux à la reine pour « corriger » son essai de 1989 La Reine scélérate. Marie-Antoinette dans les pamphlets, qui offrait le portrait d'une caricature : la souveraine comme cible des attaques obscènes et injurieuses se déchaînant contre elle à la fin de l'Ancien Régime et au début de la Révolution. « Sa personne profonde n'était pas effleurée et j'en avais été frustrée, avoue-t-elle, alors que la reine attire la curiosité : elle est là, dans cette histoire, comme l'obscur objet du désir. »

Chantal Thomas voit la reine comme une « personnalité fragmentée, traversant des destins si opposés » : « Ce qui me touche en elle, c'est sa volonté de se former, tant intellectuellement, culturellement que politiquement. Ce qui va à l'encontre de sa personnalité originelle, frivole, docile. Sa mère l'a bridée. Elle saute dès lors d'une humeur à l'autre, avec envie, colère, caprice, et cette inébranlable volonté de se former, seule, hors des règles de la cour, tout en en profitant, pour comprendre et jouer son rôle. »

Cette ambivalence a engendré une légende noire comme une image idéalisée. Le choix de la romancière consiste à tenir ensemble les deux caractères, entre innocence et manipulation, privatisation de l'existence et publicité des rituels, énergie et fatalisme, fierté mâle et langueur féminine.

Et puis, après avoir travaillé sur Casanova et ses Mémoires1, Chantal Thomas a voulu « affronter l'énergie romanesque qui permet d'excéder ce que l'essai historique ne peut pas dire ». Ce n'est qu'avec le temps que les barrières sont tombées et que ces deux envies ont fusionné : dix années d'hésitations, d'interdits, d'élans contenus... Le passage se fait quand elle trouve dans l'Almanach de la Cour, au milieu de milliers de fonctions énumérées parmi celles qui pullulent à Versailles, la mention de la « lectrice adjointe de la reine », Sidonie Laborde.

Sous l'autorité de Mme de Neuilly, lectrice en titre à la maison de la reine, une adjointe, celle qui lit réellement, figure donc au sein de ces innombrables rouages emboîtés qui font le système de cour. « A partir de là, tout s'est mis en place », commente l'écrivain qui aime ce « plaisir de rendre le passé si matériel et sensible ». Quatre années de recherches en bibliothèque suivent, nécessaires pour remplir les personnages de petits détails justes, les faire vivre dans ce Versailles étonnant, vu de l'intérieur, « de l'autre côté de la grille ».

Pour désapprendre également, puisque le roman exige d'oublier in fine le savoir de l'essai : « Un récit, un personnage, ce sont des émotions, une sensibilité, précise la romancière, il faut aller contre ce qu'on sait, contre les questions de l'historien, contre la fin de l'histoire, pour remonter à la source du présent absolu, à la force de l'inconnu des nouvelles, des rumeurs, qui ne sont pas encore des événements historiques. »

Pour Chantal Thomas, un modèle s'impose, La Semaine sainte d'Aragon2, et une idée-force : raconter une histoire à laquelle les personnages ne comprennent rien. Des personnages trop petits pour l'histoire, mais emportés par elle, s'accrochant désespérément aux derniers rituels de Versailles, d'autant plus rigides qu'ils sont en train d'être cassés par l'irruption de la Révolution.

Dès 2002, quelques semaines après la publication du roman, le producteur Jean-Pierre Guérin GMT Productions, qui a fait des études d'histoire dans sa jeunesse, écrit à Chantal Thomas pour acheter les droits cinématographiques des Adieux à la reine. Mais il faudra encore presque une décennie avant que le livre ne soit porté à l'écran. C'est le temps, d'abord, de la rencontre avec Benoit Jacquot.

Le cinéaste possède une veine XVIIIe siècle : un film sur Sade, un autre d'après Marivaux La Fausse Suivante, ou encore son adaptation d'Adolphe, le roman de Benjamin Constant, avec Isabelle Adjani en 2002. Il rencontre Chantal Thomas lors d'un entretien sur ce film pour le journal Libération, lit Les Adieux à la reine et se porte candidat auprès du producteur Jean-Pierre Guérin pour réaliser le film. Commence alors l'écriture du scénario par Gilles Taurand : trois versions en cinq ans, de plus en plus épurées au fur et à mesure que le budget du film s'amenuise, et que, surtout, l'action, l'intrigue, la vision, se recentrent définitivement sur la figure de la lectrice. Sidonie, « l'oeil du film » selon Benoit Jacquot, est celle qui, grâce à la mise en scène, doit imposer sans partage à tous les lieux et les autres personnages son autorité formelle et narrative.

La première scène devait se dérouler à Versailles, lors du grand souper du roi, devant les courtisans, une manière de situer la cour, le contexte politique, en filmant la majesté royale avec son cérémonial fastueux comme ses mesquineries. Coût prohibitif et perte de concentration : la scène est abandonnée. Le film s'ouvre finalement, dans la troisième version achevée le 10 mai 2011, par le réveil de Sidonie, dans sa petite chambre mansardée en haut du château, à 6 heures du matin, comme si elle sortait d'un mauvais rêve et que l'appel de la reine l'emportait d'un coup vers l'action.

14 juillet 1789, réveil brutal, efficacité maximale. C'est l'exploration de la disposition intérieure du personnage, face à Versailles qui voudrait vivre selon une règle immuable, face à l'histoire qui s'accélère, face à la reine qui découvre le malheur elle vient de perdre son fils aîné, au milieu des courtisans perdus, qui construit désormais tout le film. Le travail d'adaptation de Jacquot et Taurand se concentre sur cette vision sidonienne de la cour exit le prologue et la fin à Vienne, sur quatre journées dans la vie de la lectrice, du château, de la Révolution, tout en redessinant le personnage principal.

Rajeunie 20 ans dans le film, plus de 40 dans le roman, sensuelle, curieuse, Sidonie/Léa Seydoux est désormais une innocente qui découvre la reine, alors qu'elle a dix ans de métier à Versailles dans le livre. De nombreux personnages sont sacrifiés, univers romanesque trop foisonnant quand le film cherche à suivre un unique regard, une seule démarche, telle une course éperdue dans les couloirs de Versailles, motif obsessionnel des Adieux à la reine de Benoit Jacquot.

Alors que ce travail d'adaptation radical a procédé sur cinq ans par étapes successives, le tournage est au contraire très rapide, tenu sur sept semaines à peine, du 23 mai à la mi-juillet 2011. Le rythme du film est là, dans cette captation vive, ces dialogues « tendus sur du vide » Chantal Thomas, ce rajeunissement des actrices l'amie de Sidonie, Honorine, jouée par Julie-Marie Parmentier, est également toute en vivacité, qui contraste avec le vieillissement des courtisans et l'épaississement d'un roi dépassé : « Monsieur Bailly m'a dit cette chose affligeante, confie ainsi le monarque à sa femme, que le peuple ne veut pas seulement du pain mais le pouvoir. Comment peut-on désirer le pouvoir ? Moi qui ai toujours pensé que le pouvoir est une malédiction dont on hérite bien malgré soi, une malédiction dissimulée sous un manteau d'hermine.... »

Cette variation des rythmes, ce contraste des gestes et des humeurs font aussi la réussite du film, loin d'être empesé sous les décors et les costumes d'époque. Benoit Jacquot est un cinéaste qui sait aller vite, au plus simple, tout en captant les couleurs changeantes et les nuances subtiles, ce qui manque tant à bien des films historiques.

Les Adieux à la reine est tourné tous les lundis, sur deux mois, à Versailles, dans la cour ou les jardins, autour du Trianon, et le reste du temps dans des lieux « façon Versailles » dénichés par un expert en la matière, l'érudit Hervé Grandsart qui avait déjà été, officieusement, conseiller historique du chef-d'oeuvre d'Éric Rohmer L'Anglaise et le duc 2001. Seul un oeil expert pouvait ainsi reconnaître les combles des grandes écuries de Chantilly, offrant leurs interminables couloirs aux courses de Sidonie ; le château XVIIe de Maisons-Laffitte, retouché au XVIIIe siècle et proche des intérieurs versaillais ; le château de Champlâtreux, près de Luzarches au nord de Paris, où ont été notamment tournées les scènes de chambre de Sidonie ; enfin le grand salon doré du château de Dampierre, en vallée de Chevreuse, magnifique demeure meublée dans le style Louis XV.

Chantal Thomas se reconnaît dans le film, malgré tous les changements opérés par l'adaptation. « Je redoutais les visions fades des films historiques, reprend Chantal Thomas. Or le film ouvre à quelque chose que je n'attendais pas : il fait rebondir le livre, il l'ouvre sensuellement à la jeunesse à travers sa vision de la lectrice. J'ai vu mon texte en action, grâce à des corps, des gestes, des phrases qui m'ont surprise. Je n'avais jamais pensé à une actrice particulière en écrivant, ou alors discrètement à Isabelle Huppert.

» Ma lectrice a peu de visibilité, on l'entend, c'est une voix. Or cette voix devient dans le film un personnage lancé dans le présent de sa jeunesse. Le déclic du film, c'est de voir la lectrice dans l'éclat de la jeunesse. Je me suis laissé faire, du moment que l'esprit et l'intention de mon texte étaient là, à travers cette jeune femme qui vit au bord du désastre mais tente de prendre l'histoire de vitesse. Une fois que j'ai su que la note était juste, j'ai tout accepté. »

Sur le tournage, lors des derniers jours, Benoit Jacquot hésite entre deux fins qu'il tourne l'une et l'autre. Dans la première, le carrosse des Polignac émigrés est arrêté et la fausse duchesse, incarnée par Sidonie, est emportée par la foule vers un destin qu'on devine tragique, comme celui de la princesse de Lamballe, massacrée par les septembriseurs en 1792. Dans la deuxième, le carrosse est arrêté, mais le sang-froid et la noblesse de Sidonie convainquent le militaire de faction qu'il faut laisser la voiture et ses occupants poursuivre leur voyage. La manière dont Sidonie porte la robe verte de Gabrielle de Polignac, avec cette élégance souveraine partagée par les aristocrates d'exception comme par certains de leurs domestiques, apparaît telle une ouverture vers une liberté teintée d'éternelle mélancolie...

Marie-Antoinette, elle, va devoir faire face au peuple, sans échappatoire. Elle n'aura plus de lectrice pour la distraire par des comédies ni lui faire oublier par ses récits les renoncements progressifs de son époux de roi. Bientôt, elle n'aura même plus de château. Pour elle, l'exil est désormais interdit.

Par Antoine de Baecque