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État d'avancement en mars 2014 : du n°219 au 238."

Il faut tuer Rudolf Kasztner

Comment un Juif sauvant des Juifs a pu après coup déchaîner une telle haine ? Un documentaire passionnant.

Le 3 mars 1957, dans une rue de Tel-Aviv, un homme sortant de son immeuble est froidement abattu par un individu qui tire sur lui plusieurs balles à bout portant. Son nom défraye la chronique depuis plusieurs années : Rudolf Kasztner, l'homme qui négocia avec les nazis pour sauver des Juifs et fut pourtant dénoncé comme « collaborateur ». C'est l'avant-dernier épisode d'une terrible histoire qui a commencé à Budapest, après l'invasion de la Hongrie par les nazis, le 19 mars 1944, alors qu'Adolf Eichmann mettait en route l'ultime étape de la « Solution finale », qui visait la dernière communauté juive d'Europe jusque-là relativement épargnée. En quelques mois, 437 000 personnes furent déportées, soit la moitié de la population juive présente sur le territoire, dont 275 000 furent gazées à Auschwitz, portant à plus d'un demi-million le nombre total de victimes juives hongroises sur la durée de la guerre.

L'affaire Kasztner se situe dans le contexte de la dernière année du conflit, alors que le IIIe Reich voit se profiler une probable défaite et envisage - pure chimère - la possibilité de pourparlers avec les Anglo-Américains en vue d'une paix séparée dirigée contre l'URSS. Enfin et surtout, cette histoire se prolonge dans les années 1950 en Israël, où elle constitue une sorte de prélude au procès Eichmann d'avril 1961. On se souvient que ce procès a été voulu et organisé par Ben Gourion en partie pour pallier les divisions internes que l'affaire Kasztner a provoquées au moment où la société israélienne doit faire face à l'émergence d'une mémoire de la Shoah qui s'avère plus conflictuelle que consensuelle. Les dépositions des témoins de cet épisode sont d'ailleurs les seules à avoir déclenché les très rares incidents au procès de Jérusalem de survivants hongrois dans le public s'en prenant à certains témoins. Aujourd'hui encore, le nom de Kasztner suscite la controverse.

Le Juif qui négocia avec les nazis - Killing Kasztner, en anglais - réalisé par l'Américaine Gaylen Ross embrasse cette histoire d'un regard aigu et distant, décrivant avec une passion retenue des problèmes d'une grande complexité historique et morale : comment un Juif sauvant des Juifs a-t-il pu, après coup, déchaîner une telle haine ?

Ce film est une oeuvre d'exception, prix 2008 du Festival international du film de Toronto, acclamé déjà dans plusieurs pays, et dont une version avec sous-titres français sort le 4 avril prochain grâce à l'opiniâtreté du diffuseur Sébastien Monceau Noblesse Oblige Distribution.

Reszo Israel Kasztner est né en 1906 à Cluj, en Transylvanie, alors territoire roumain. Militant sioniste dans sa jeunesse, il devient dans les années 1930 un avocat, un journaliste et un homme politique respecté. En 1940, après l'annexion de la Transylvanie par la Hongrie, il s'installe à Budapest. En 1942, il fonde avec Otto Komoly, Joel Brand et Hansi Brand le Comité de sauvetage et de secours qui assiste les Juifs réfugiés de Pologne et de Slovaquie.

Un mois après l'invasion du pays par les nazis, le 19 mars 1944, ils entament une négociation avec Eichmann qui leur propose d'épargner « un million de Juifs » s'ils obtiennent des Alliés, via l'Agence juive, l'octroi de « 10 000 camions » amphibies qui seraient utilisés sur le front de l'Est. La négociation échoue devant le refus britannique.

Usant d'une manipulation expérimentée ailleurs qui consiste à utiliser les organisations juives autochtones comme courroies de transmission pour éviter la panique et mieux spolier les victimes, Eichmann accepte cependant qu'un train de 1 685 personnes quitte Budapest le 30 juin 1944, d'abord pour le camp de Bergen-Belsen, ensuite pour la Suisse.

Les nazis exigent au passage 1 000 à 2 000 dollars par tête, somme considérable qu'une infime minorité pouvait payer, même si le train ne comportera pas en définitive que des familles fortunées. C'est ce train, dit « train Kasztner » car ce dernier avait contribué à sa composition, qui va susciter de violentes controverses après la guerre, notamment parce que figurent parmi ses passagers sa femme et ses proches.

En 1947, Kasztner quitte Genève pour s'installer en Israël. Il rejoint le Mapai, le parti travailliste, et, en 1952, prend le poste de porte-parole du ministre de l'Industrie. Le personnage public qu'il est devenu fait l'objet d'attaques sur son passé - un phénomène observé partout en Europe dans les débuts de la guerre froide. A l'été 1952, un réfugié juif hongrois, Malkiel Gruenwald, dont la famille a été exterminée à Auschwitz, le dénonce comme « collaborateur ». L'accusation est d'autant plus grave que la Knesset a voté en 1950 une loi qui autorise la peine de mort contre les nazis et les collaborateurs y compris juifs responsables de crimes de guerre, contre l'humanité ou contre le peuple juif. C'est ce texte qui permettra de juger Eichmann.

Poursuivi en diffamation, Gruenwald choisit comme avocat Shmuel Tamir, l'un des fondateurs, avec Menahem Begin, du Herout, parti politique de droite, héritier du parti sioniste révisionniste de Zeev Vladimir Jabotinsky, hostile à tout compromis avec les pays arabes. Le procès qui s'ouvre à Jérusalem, le 1er janvier 1954, sous la présidence du juge Benjamin Halevi, prend dès lors une dimension à la fois mémorielle et politique. Les allusions au conflit israélo-arabe sont constantes. Deux conceptions du pays, de son passé et de son avenir s'y affrontent, les uns défendant un pragmatisme qui a permis de sauver quelques milliers de personnes, les autres dénonçant une intolérable compromission avec l'ennemi. Le 22 juin 1955, après dix mois de débats virulents largement relayés par la presse, le juge Halevi prend fait et cause pour les défenseurs de Gruenwald, accuse Kasztner d'« avoir vendu son âme au diable » - en l'occurrence Eichmann - et le déboute de sa plainte.

En janvier 1958, la Cour suprême infirme cette décision, dénonce des « errements judiciaires » et lave Kasztner de ces accusations. Mais, entre-temps, il aura été abattu par un jeune fanatique d'extrême droite, né en Israël, sans connexion aucune avec la Shoah, pour qui négocier avec l'ennemi pour quelque raison que ce soit, et quelles que furent les circonstances, constituait un crime.

Il faut voir ce film pour comprendre que, loin d'avoir été de tout temps un argument légitimant l'existence d'Israël, la mémoire de la Shoah y a accouché dans la douleur et le conflit. Il faut voir ce film pour comprendre les contradictions actuelles d'un pays plongé depuis sa création dans la violence de guerre, la violence politique, la violence du souvenir.

Par Henry Rousso