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Bonne lecture.

11 ans en Chine en 1975

Un film inspiré des souvenirs du cinéaste Wang Xiaoshuai, dans une Chine transformée par la Révolution culturelle.

En 1975, dans un village de la province du Guizhou, au sud de la Chine, Wang Han, un enfant de 11 ans, entouré de ses copains, regarde un monde étrange : celui de la Révolution culturelle. Ses parents sont arrivés là dix ans auparavant. Ils ont été déplacés lorsque Mao, devant la dégradation des relations sino-russes, a entrepris au début des années 1960 d'édifier la « troisième voie ». De nombreux complexes industriels et militaires, originellement implantés sur les côtes, ont été démontés puis remontés tels quels dans des zones plus enclavées et montagneuses de l'intérieur afin de les rendre moins accessibles à l'éventuel agresseur. Des millions de travailleurs ont donc suivi ces usines et des villes-dortoirs ont surgi en quelques heures.

Les parents de Wang Han ont accompagné l'usine de Shanghaï réinstallée dans le Guizhou. Son père, à l'origine, est peintre ; il voudrait faire connaître à son fils la nature et les oeuvres de Monet, Renoir, les impressionnistes. Mais bientôt, les intellectuels et les artistes, étroitement surveillés, censurés, intimidés par les gardes rouges, sont contraints de s'oublier eux-mêmes et de vivre selon les préceptes maoïstes, comme des ouvriers ou des paysans.

De « troisième voie » en « Révolution culturelle », la bande de garçons du film, qui multiplie chapardages et bêtises, n'est pas consciente de grand-chose. Ils aiment chanter les hymnes révolutionnaires et adorent la gymnastique de groupe, mais ils souhaitent surtout que les gardes rouges les laissent tranquilles pour jouer au bord de la rivière. Cependant, personne ne peut les empêcher d'observer avec avidité le microcosme des adultes qui tentent de s'adapter et de survivre. Les conversations sont cryptées - la phrase anodine « Le temps est bien changeant dans les montagnes » fait référence aux changements politiques qui s'annoncent, et quand il est dit que « Le ciel a changé », tout le monde comprend que cet azur désigne le Parti communiste chinois.

Les chuchotements sont de mise quand on parle des gardes rouges mais aussi des tableaux, des romans, des poèmes qui continuent de paraître clandestinement. Les pleurs, bien souvent étouffés, accompagnent l'impossibilité de vivre décemment son amour, de créer, d'écrire, tandis que les viols des jeunes filles eux aussi restent secrets. Le regard des enfants se perd, entre traditions ancestrales et événements politiques brûlants qu'ils ne comprennent ni les unes ni les autres mais qu'ils suivent avec une curiosité sans cesse renouvelée.

Qui sont ces hommes qui se battent, ces fugitifs traqués, ces condamnés exécutés publiquement ? Ce spectacle est l'histoire elle-même, le fruit de la Révolution culturelle. De même, quand un père pleure sur sa fille déshonorée, quand un peintre rêve devant un paysage de forêt montagneuse, quand les enfants tentent de capturer les poissons de la rivière, chacun sait assister à une autre temporalité de la Chine, celle qu'aucune Révolution culturelle ne pourra jamais ni contraindre ni réformer. Dans le regard des enfants de Chine, on voit se croiser ces deux temps historiques, ce qui est d'autant plus émouvant que le réalisateur, Wang Xiaoshuai, s'inspire de souvenirs personnels et vécus. L'histoire, ici, naît de la superposition du regard d'un enfant et de celui de ce même enfant devenu cinéaste.

Wang Xiaoshuai, 11 fleurs , en salles le 9 mai.

Par Antoine de Baecque