Note au lecteur

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État d'avancement en mars 2014 : du n°219 au 238."

Jacques Cartier et la découverte du Canada

Il y a quatre cent cinquante ans, Jacques Cartier atteignait le Canada. Sa popularité de l'autre côté de l'Atlantique contraste avec notre indifférence nationale. Il est vrai que le navigateur breton a accumulé les énigmes autour de sa personne et de son œuvre.

 

Le 1er septembre 1557 s'éteignait, en pays malouin, à l'âge de soixante-dix ans, le héros français de l'aventure américaine, Jacques Cartier. Bien avant sa disparition, "Le découvreur du Canada", selon la formule de nombreux manuels scolaires, était entré au "purgatoire de l'histoire". Hissé, avec Samuel Champlain, au rang des pères fondateurs de la Nouvelle-France, sa popularité de l'autre côté de l'Atlantique n'a d'égale que notre ingratitude nationale. Une seule statue à Saint-Malo, un ou deux noms de rue seulement, aucune biographie récente en France, des études clairsemées… Le navigateur breton reste dans l'ombre de Clio. Pour notre défense, on peut avancer que Jacques Cartier n'a pas facilité la tâche des historiens puisqu'il a accumulé à plaisir les énigmes autour de sa personne et de son œuvre. Mais, malgré les lacunes, l'essentiel demeure : ses voyages et ses contacts avec la civilisation indienne.
Avant que François Ier lui accorde sa confiance en 1532, Jacques Cartier n'apparaît qu'incidemment dans les chroniques de sa ville natale, Saint-Malo. Né probablement en 1491, un an avant la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb, le jeune Cartier passe une partie de sa jeunesse sur les ponts des navires qui pèchent la morue près de Terre-Neuve ou font du cabotage. Des réflexions notées lors de ses voyages américains nous autorisent à supposer qu'il a participé à une expédition au Brésil. Cartier apprend le métier de pilote à la rude école de la mer et ses qualités professionnelles lui font fréquenter le monde des armateurs.
A vingt-neuf ans, il épouse Catherine des Granches — un « beau parti » —, qui lui ouvre les portes de la « haute société » malouine. Habitué des traversées nord-atlantiques, en relation avec tout le milieu maritime, Cartier n'a pu ignorer les tentatives de l'explorateur et navigateur italien Giovanni Verrazano, vers 1524-1528, le long de la côte américaine. Un historien canadien, Gustave Lanctot, soutient même que le Malouin était au côté du Florentin ! La découverte d'un passage par l'Ouest vers « Cathay » (c'est-à-dire la Chine) hante à l'époque tous les esprits et François Ier demeure fort impressionné par le récit de Verrazano qui lui écrit : « Ce pays [l'Amérique] produit aussi des drogues, des liqueurs aromatiques et d'autres richesses : l'or notamment, car la terre en a la couleur, » Argument irréfutable, bien fait pour tourner les têtes, même les mieux couronnées ! Malheureusement, la captivité du roi en 1525, après la défaite de Pavie, et la disparition de Giovanni Verrazano en 1528 freinent pour un temps les initiatives transocéaniques.

L'évêque de Saint-Malo

Nous ne saurons jamais les propos que Jacques Cartier a tenus à Le Veneur, évêque de Saint-Malo et aumônier de François Ier, pour le convaincre de l'appuyer auprès du roi. En réalité, le Malouin bénéficie de la conjoncture du moment. D'abord, il fait une bonne impression à l'évêque puisque ce dernier est prêt à s'engager financièrement pour soutenir un voyage. Un des parents de Cartier, procureur fiscal de l'abbaye du Mont-Saint-Michel, en relation étroite avec Le Veneur, a certainement contribué à plaider sa cause. Deux autres éléments jouent en sa faveur : sa passion et l'intérêt que porte François Ier à une telle expédition. Cartier est persuadé que le passage dont parlent Verrazano et les navigateurs anglais existe et qu'il le trouvera. Cette conviction, d'où la tient-il ? A plus de quarante ans, il a une parfaite connaissance visuelle de la côte de Terre-Neuve ; et puis, au gré de la pêche et des conversations, Cartier a beaucoup appris. Des pêcheurs soumis aux aléas climatiques se sont souvent trouvés à l'ouest de la grande île, face à la baie des Châteaux. Dans cette mer inconnue, Cartier est sûr de découvrir le passage en question. En août 1532, François Ier accomplit un pèlerinage au Mont-Saint-Michel ; à cette occasion, Le Veneur, qui ne peut financer à lui seul un tel voyage, lui présente Jacques Cartier. Le roi croit toujours à l'eldorado américain. Pilote expérimenté, fort de ses assurances, Cartier apparaît comme l'homme de la situation. Le roi décide de lui fournir les fonds nécessaires. Mais, au préalable, il doit obtenir la révision de la bulle d'Alexandre VI, qui réservait à l'Espagne les terres du Nouveau Monde. Lorsqu'il est nommé cardinal, Le Veneur obtient de Clément VII que la bulle de son prédécesseur ne concerne que les terres connues. La route est libre vers l'Amérique.
La relation des trois voyages de Jacques Cartier suscite quelques interrogations dans la mesure où nous ne possédons pas les originaux et où rien n'atteste que le Malouin en soit l'auteur. La Bibliothèque nationale conserve un manuscrit du récit du premier voyage (fonds Moreau, n° 841) ; mais ce n'est pas l'original, qui est perdu. De même pour le second voyage, publié en 1545, sans nom d'auteur. Quant à la troisième relation, il n'en existe qu'une version anglaise éditée en 1600 d'après un texte perdu depuis. Déterminer qui est l'auteur de ces trois textes est aussi délicat que rechercher les originaux ! On admet généralement qu'ils proviennent d'un livre de bord ; leur exactitude géographique ne laisse aucun doute ; le style enfin, littéraire, dénote un auteur d'un certain talent. Trois arguments qui ne plaident pas contre Cartier mais laissent ouvertes toutes les suppositions. Ainsi le Canadien Marius Barbeau, reprenant l'idée de Lefranc,  a soutenu en 1949 que Rabelais aurait récrit toutes les relations, comme le prouveraient certaines références qu'il y fait dans son œuvre et que Lefranc a relevées. Le mystère demeure entier, en attendant une nouvelle hypothèse.

Une faune étrange

Les 6 000 livres allouées par le roi à Cartier lui permettent d'équiper deux navires. Il recrute à grand-peine une soixantaine de marins ; les armateurs, à la fois jaloux et méfiants, refusent de lui céder des hommes expérimentés. Après avoir fait leur testament et entendu la messe, les explorateurs hissent les voiles le 20 avril 1534. Le « bon vent », d'après les chroniques, les porte en vingt jours à Terre-Neuve et le 27 mai ils atteignent la baie des Châteaux. Le mauvais temps, « un grand nombre de glaces », retardent alors l'avance de la flotte. On explore les havres voisins en attendant. La première semaine de juin, Cartier entre dans la Grande Baie et dans l'inconnu. Il descend vers le sud en longeant la côte et rencontre « un grand navire qui était de La Rochelle et ne savaient où ils étaient » ; Cartier lui indique le chemin.
Le paysage ne semble guère attrayant, « c'est la terre que Dieu donna à Caïn », affirme le narrateur qui ajoute : « II y a des gens à ladite terre qui sont d'assez belle corpulence, mais ils sont gens sauvages. Ils ont leurs cheveux liés sur la tête en façon d'une poignée de foin [...] Ils sont vêtus de peaux de bêtes tant hommes que femmes [...] Ils ont des barques qui sont faites d'écorce de bouleau avec quoi ils pèchent force loups marins. » Déçu par cette région inhospitalière, le capitaine décide de changer de cap et de suivre la côte ouest de Terre-Neuve. Au fur et à mesure qu'il longe cette côte, Cartier baptise caps, havres et îles du nom du saint du jour ou de quelque grand protecteur, telle l'île de Brion, en hommage à l'amiral de France. Il constate la fécondité de l'océan, « la plus grande pêcherie de morues qui soit possible, nous en prîmes cent en moins d'une heure ». Les Français découvrent une faune étrange : « II y a autour de cette île plusieurs grandes bêtes comme des grands bœufs, elles ont deux dents dans la gueule » (ce sont des morses).
Continuant son périple vers le sud, Cartier approche d'une terre avec « des arbres merveilleusement beaux et de grande odeur », « toute pleine de groseilles, fraises, framboises et blé sauvage ». Cartier ne sait guère qu'il aborde une île, celle du Prince-Edouard. Obsédé par le passage vers l'Asie, Cartier se dirige vers l'ouest, scrutant minutieusement les anfractuosités de la côte.
Quelques jours plus tard se dessine un cap : « Le cap de ladite terre fut nommé cap d'Espérance pour l'espoir que nous avions d'y trouver passage. » On entreprend donc d'explorer la baie des chaleurs. Des Indiens (les Micmacs) « nous faisaient plusieurs signes que nous allions à terre, nous montrant des peaux sur des bâtons ». Mais la barque des Français s'éloigne : crainte et méfiance du sauvage. Les Indiens saisissent leurs canoës et rattrapent les fuyards, on tire deux coups de canon au-dessus de leurs têtes pour les ramener à la raison. L'agressivité des Français ne rebute pas les Indiens. Le lendemain, ils entourent le navire, « nous faisant signe qu'ils étaient venus pour trafiquer avec nous ». Il s'ensuit la première cérémonie de traite avec les Indiens, et, pour ceux-ci, « une merveilleuse joie de recouvrer des ferrements [morceaux de fer] et autres choses, dansant et faisant plusieurs cérémonies, en jetant de la mer sur leur tête avec leurs mains. Et nous baillèrent [donnèrent] tout ce qu'ils avaient, tellement qu'ils s'en retournèrent tout nuds ».

Les Iroquois

Deux jours plus tard, les Français n'ont toujours pas trouvé le passage et ils s'aperçoivent « qu'il y avait par dessus ladite terre, des terres à montagnes, très hautes ». Avant de quitter la baie des Chaleurs, les Français reçoivent la visite de centaines de Micmacs : « Les femmes nous frottaient les bras avec les mains et puis levaient les mains jointes au ciel en faisant plusieurs signes de joie et tellement se rassurèrent avec nous qu'en fin nous marchâmes la main dans la main. » [...] « Nous reconnûmes que ce seraient des gens faciles à convertir. » Reprenant leur route vers l'ouest, les explorateurs pénètrent dans une baie (l'actuelle baie de Gaspé où ils jettent l'ancre pour une semaine en raison du mauvais temps.
Cette escale impromptue conduit à une autre rencontre avec des Indiens qui « ne sont point de la nature, ni de la langue des premiers ». Étonné par la différence, le narrateur entreprend d'en fournir une longue description, très détaillée, qui nous permet de reconnaître des Iroquois « qui étaient venus pour pêcher le maquereau ». Ils font bien mauvaise impression : « Ces gens se peuvent nommer sauvages car c'est la plus grande gence qui puisse être au monde » ; en effet, « ils mangent leur chair quasi crue » et se nourrissent « d'un gros mil, comme pois ainsi qu'au Brésil, qu'ils mangent au lieu de pain ». Toutefois les relations s'établissent dans la bonne humeur ; on distribue des cadeaux pour rassurer les femmes, qui dansent et chantent.
Le 24 juillet le capitaine décide de faire ériger une puissante croix où l'on grave « Vive le roi de France ! » Les Indiens assistent à la cérémonie, le chef s'approche du bateau et demande des explications, « nous montrant ladite croix et faisant le signe de la croix avec deux doigts et puis nous montrant la terre, tout à l'entour de nous comme s'il eût voulu dire que toute la terre était à lui et que nous ne devions pas planter la croix sans son congé [sa permission] ». Premier conflit diplomatique, les Indiens ont perçu la signification du geste des Français et ne s'en laissent pas imposer. Devant ces protestations, Cartier répond que la croix servira de balise et, agitant une hache, il se propose de la remettre au chef. Mais dès que le chef Dannacona, s'est approché avec son canoë, des matelots se saisissent des deux jeunes gens présents à ses côtés. On leur fait bonne chère et on les déguise en matelots, tout en promettant leur retour avec des « ferrements et autres choses ».
L'acquiescement des Indiens à ce rapt s'explique par les coutumes des tribus qui admettaient, en gage de bonne foi, l'échange d'enfants ou de femmes avec leurs partenaires commerciaux. Du côté français, on peut s'étonner d'une telle pratique, malheureusement fort courante pendant les expéditions lointaines. La prise d'otages concrétise la réussite du voyage et permet, dans certains cas, la formation de guides interprètes. Cartier pense-t-il à ce dernier avantage puisqu'il affirme qu'il va revenir ? Le marin, malgré la barrière linguistique, a compris que les Iroquois viennent de l'intérieur, d'où l'intérêt de leur compagnie pour une exploration future. Toutefois son attitude reste ambiguë. En effet, quelques jours plus tard, à l'entrée du Saint-Laurent, il hésite et, au lieu de s'informer auprès de ses « pensionnaires », il vire au nord-ouest et touche l'île d'Anticosti, qu'il va contourner. Début août, les deux bateaux se représentent à la bouche du Saint-Laurent. Concertation avec l'équipage, pressé de rentrer car la saison avance et le temps devient défavorable ; Cartier ne consulte toujours pas ses prisonniers indiens, mais, vu la puissance du courant, il est convaincu de tenir le passage vers Cathay. Mission accomplie ; on peut rentrer. Le 5 septembre 1534, après un périple de cent trente-sept jours, le Malouin débarque en France.
Les résultats sont-ils à la hauteur des espoirs et des investissements ? L'accueil du cardinal Le Veneur et du roi le laisse penser. Cartier livre d'excellentes informations sur la Grande Baie, qu'il a bien cartographiée. La richesse de la mer et des côtes, l'attitude des indigènes et surtout la découverte du passage vers l'Asie sont autant de promesses en vue de l'organisation d'une seconde expédition. Mais les événements se précipitent avec l'intervention des deux Indiens. Au cours du retour et à terre, ils apprennent des mots de français et finissent par faire comprendre à Cartier qu'au-delà du passage existe un « pays avec une grande quantité d'or et de cuivre rouge », le Saguenay. Cartier comprend-il le Cathay, ce qui confirmerait son intuition et sa réussite ? Les révélations des Indiens font grand bruit à la Cour et dès octobre de la même année l'amiral Chabot ouvre le trésor royal pour la conduite d'une seconde expédition. Pour ne pas alerter les espions espagnols, on dissimule l'objectif de la mission : officiellement, Cartier repart à la découverte de « certaines terres lointaines », mais en réalité la recherche du passage est éclipsée au profit de celle des mines d'or. L'importance des moyens engagés et des personnes requises atteste l'ambition du projet. Cartier arme les meilleurs vaisseaux et s'entoure de gentilshommes tels que Claude de Pontbriand, échanson du Dauphin, et Charles de la Pommeraye, en mal d'aventures et peut-être de fortune !
Mai 1535. Trois bateaux et cent dix hommes d'équipage quittent Saint-Malo. Ils suivent la même route qu'au précédent voyage et atteignent à l'extrémité d'Anticosti une baie que Cartier baptise Saint-Laurent. Fin août, ils s'engagent dans « le chemin et commencement du grand fleuve de Hochelaga et chemin du Canada » sous la conduite de Domagaya et Taignoagny, leurs deux interprètes indiens. En remontant le Saint-Laurent, Cartier croise l'embouchure d'une « rivière fort profonde et courante », l'actuelle Saguenay. Mais ses deux guides lui expliquent que le meilleur chemin pour le pays de l'or est de remonter le fleuve jusqu'à la cité de Hochelaga, non loin de laquelle se jette la rivière Outaouais, le "droit et bon chemin du Saguenay". Tout en confiance, Cartier fait voile vers le "pays de Canada" jusqu'à Stadaconé, actuel site de Québec. la venue des navires français n'est pas passée inaperçue et la population attend avec impatience les "hommes barbus" et les deux Indiens qui les accompagnent. Le père des deux jeunes gens, le chef Dannacona, accueille les visiteurs : "Ledit Taignoagny et son compagnon commencèrent à conter ce qu'ils avaient vu en France et le bon traitement qui leur avait été fait, de quoi il fut fort joyeux". On régale tout le monde à bord, l'entente semble parfaite mais l'empressement de Cartier à gagner Hochelaga inquiète ses nouveaux alliés.
Les deux interprètes, Domagaya et Taignoagny, sont conscients de la puissance militaire et commerciale des Français. Ils persuadent aisément Dannacona du risque encouru si Cartier noue des relations avec leurs rivaux en amont du fleuve. Dannacona saisit l'opportunité de l'alliance française pour se libérer de la domination d'Hochelaga. Les Français entrent dans la diplomatie indienne. Les pouvoirs surnaturels des Blancs, leur richesse en biens inestimables doivent rester le monopole du clan de Stadaconé. Ainsi s'expliquent les tentatives pour décourager les Français d'aller plus au sud. Habilement, gestes d'intimidation et cadeaux se mêlent dans cette offensive psychologique. Dannacona déconseille d'abord le voyage en raison des grands risques du fleuve. Devant le scepticisme du capitaine, Dannacona offre de jeunes garçons et une fillette pour renforcer son amitié et convaincre les Français d'abandonner leur projet.

Jésus météorologue

Mais Cartier s'obstine. Alors les Indiens font intervenir la religion. Les deux interprètes, au fait des croyances des Blancs, sont certainement à l'origine de cette cérémonie où ils tentent une forme de syncrétisme pour impressionner l'équipage. Ils habillent « trois hommes en la façon de trois diables avec des cornes aussi longues que les bras », font le tour du navire et viennent s'écrouler sur la plage. Les interprètes s'approchent : « Taignoany profère trois fois Jésus, lève les yeux au ciel et Domagaya Jésus Maria, Jacques Cartier regardant vers le ciel. » Le symbolisme est évident mais le capitaine les interroge : « Ils répondirent que leur dieu nommé Cudragny avait parlé à Hochelaga qu'il y avait tant de glace et de neige qu'ils mourraient tous. » Le combat spirituel s'engage, Cartier rit et affirme que « leur dieu n 'est qu'un sot ». Taignoagny lui demande s'il a interrogé Jésus (ici transparaît l'importance du dialogue avec la divinité par les visions). Cartier répond que Jésus l'assure qu'il fera beau temps. Quelque peu décontenancés, les Indiens admettent leur échec mais refusent d'accompagner les Français.
Le 19 septembre, avec un seul navire, L'Émerillon, Cartier entreprend de remonter le fleuve « où nous trouvâmes à voir les plus belles et meilleures terres qu' il soit possible de voir ». Les Français abordent un village, Achelacy. Suivant la coutume indienne, le chef offre deux enfants en gage d'amitié et on festoie abondamment. Les Indiens ne semblent guère étonnés de la présence des Blancs, ce qui atteste que l'information circule rapidement. Cartier n'est pas mécontent d'accueillir de jeunes enfants qu'il pourra former à sa guise ; l'attitude des deux guides de Stadaconé avait en effet éveillé sa méfiance. Les basses eaux obligent Cartier à abandonner son navire et à continuer avec deux grosses chaloupes.
Le 2 octobre, il contemple Hochelaga (aujourd'hui Montréal), « près d'une montagne qui est à l'entour. Nous nommasmes ladite montagne le mont Royal, Ladite ville est toute ronde, close de bois » ; Cartier explique le système de fortification qui lui paraît bien conçu. A l'intérieur se trouvent « cinquante maisons longues d'environ cinquante pas, ou plus, toutes faites de bois couvertes et garnies de grandes écorces ». Dans les maisons « il y a une grande place par terre où ils font leur feu et vivent en communauté puis se retirent en leurs dites chambres, les hommes avec leurs enfants et leurs femmes ». Cartier nous offre la première description de la longue maison des Iroquois. Il remarque qu'elles possèdent un grenier « où ils mettent leur blé duquel ils font leur pain ». Suivent les détails de sa fabrication et de sa cuisson sur « une pierre large qui est chaude, puis le couvre de cailloux chauds ». Toujours attentif, le Malouin remarque « que la première chose qu'ils ont en ce monde est l'esnoguy, lequel est blanc comme neige et le prennent audit fleuve ». La cueillette de ce mollusque se révèle originale : « Quand un homme est mort ou qu 'ils ont pris un ennemi à la guerre, ils le tuent, ils incisent cuisses, épaules et le laissent dix ou douze heures dans l'eau », puis il suffit de ramasser les coquillages sur les ouvertures. Cartier est aussi le premier Européen à décrire le wampum, ce collier qui connaîtra au siècle suivant un grand succès dans les relations entre Européens et Indiens.
L'accueil réservé aux visiteurs est très chaleureux et empreint de mysticisme. Impressionnés par les armes, informés de leur puissance, les Iroquois d'Hochelaga sont persuadés que les Blancs possèdent des pouvoirs magico-religieux ; aussi présentent-ils leur chef malade à Cartier afin qu'il lui donne « guérison et santé ». Embarrassé, le capitaine ne peut se soustraire à l'image qu'on a de lui et il masse les membres du vieillard. En signe d'alliance et d'amitié, le chef le coiffe de sa couronne. Sans attendre les résultats de la thérapie, des Indiens se précipitent, « aveugles, borgnes, boiteux et gens si très vieux que les paupières des yeux leur pendaient sur les joues ». Devant la cohue Cartier décide de parer au plus pressé, il leur lit l'Évangile et fait le signe de croix sur les moribonds. Les Iroquois suivent la cérémonie en silence, persuadés que cette incantation est un rite de guérison ; certains imitent même le Français. Enfin une grande distribution de cadeaux met tout le monde dans l'allégresse, d'autant mieux « que le capitaine commanda de sonner les trompettes et autres instruments de musique ». On imagine aisément l'impact d'une telle journée sur la communauté indienne d'Hochelaga.
Mais Cartier n'oublie pas ses objectifs et, avant de quitter la ville, il se fait conduire sur le mont Royal. Un paysage grandiose s'ouvre à son regard. Par gestes, les Indiens lui expliquent la topographie. L'absence d'interprète rend délicate l'estimation des distances et des lieux. Cartier apprend que d'autres peuples vivent au-delà d'une grande rivière d'où viennent l'argent, l'or et le cuivre du Saguenay. Au retour, les Iroquois portent les Français fatigués, « chargés sur eux comme des chevaux ». Fort de tous ces renseignements, Cartier quitte Hochelaga le jour même, suivi par les Indiens. La brièveté de son séjour surprend puisque cette cité était un des objectifs majeurs de l'entreprise. Parti contre la volonté des Iroquois de Stadaconé, s'inquiète-t-il de la situation des équipages laissés là-bas ? La relation ne nous laisse entrevoir aucune réponse. Ce n'est pas l'hostilité des Iroquois d'Hochelaga qui le pousse au retour mais plutôt l'ampleur de la tâche qui reste à accomplir. Au sommet du mont Royal, Cartier a pris conscience tant des distances que des difficultés qui l'attendent encore avant d'arriver au « fabuleux Saguenay ». Serait-il découragé ?
Jacques Cartier retrouve son équipage en train d'édifier un fort. Malgré la visite amicale de Dannacona, il fait creuser un fossé profond autour de l'enceinte de pieux. L'attitude défensive des Français suscite la réprobation des Iroquois. Cartier prend ses distances, se méfiant d'interprètes qui ne lui sont plus maintenant d'aucun secours. Les Indiens souhaitent renouer des relations cordiales, mais chez les Français le cœur n'y est plus ! Et voilà qu'en plus ils compteront parmi les premiers Européens à affronter le terrible hiver canadien. Dès la mi-novembre, les glaces bloquent les navires, le froid se fait intense, « les breuvages gelaient dans les futailles ». Une neige épaisse couvre tout. La prophétie du dieu indien se révèle juste : un mal terrible frappe les deux communautés.
«Au mois de décembre nous fûmes avertis que la mortalité s'était mise au peuple de Stadaconé. » Les Français tentent d'entourer le fort d'un cordon sanitaire. En vain :
« Commence la maladie autour de nous [...] elle montait aux hanches, cuisses, épaules, aux bras et enfin venait à la bouche si infecte et pourrie par les gencives que toute la chair en tombait jusqu'à la racine des dents. » Le scorbut entraîne la mort de dizaines d'hommes. Les Français craignent que les Indiens ne tirent parti de leur affaiblissement pour les attaquer. Ainsi, chaque fois que l'un d'eux se présente au fort, on organise une mise en scène qui laisse croire qu'il y a une grande activité au sein de la communauté. Cartier fait vœu de pèlerinage à Rocamadour en cas de guérison de ses gens, on pratique également l'autopsie des cadavres en espérant découvrir un remède à cette maladie étrange. Un jour Cartier constate que Domagaya, souffrant quelques jours auparavant, présente tous les signes d'une excellente santé. Intrigué, le capitaine l'interroge et l'Indien envoie deux femmes chercher des feuilles et de l'écorce d' anneda. « Elles nous montrèrent comment il fallait peler l'écorce et les feuilles, mettre tout à bouillir puis en boire et mettre le marc sur les jambes enflées et malades. » Tout d'abord sceptiques, un ou deux Français essaient la thérapie indienne. L'effet ne se fait pas attendre : « évident miracle », le remède est si efficace qu'il enraye même les séquelles « d'une grosse vérole » !

Dannacona

Les longs mois d'inactivité de l'hiver canadien sont l'occasion de rencontres et d'échanges d'informations entre les deux communautés. La relation nous offre des éléments très précieux sur les croyances et le mode de vie des Iroquois. Leur dieu, Cudragny, « leur parle souvent et leur dit le temps qu'il doit faire ». Ils croient que l'âme est immortelle et qu'après la mort ils gagneront les étoiles où ils demeureront « dans de beaux champs, pleins de beaux arbres, de fleurs et de fruits somptueux ». Le narrateur dénonce toute la « stupidité » de ces croyances et « leur montre plusieurs choses de notre foi ». Il dut être convaincant puisque le chef et d'autres Indiens souhaitent recevoir le baptême qu'on leur promet lors du prochain voyage.
Parmi les mœurs, ce qui surprend le plus est la conduite « fort mauvaise de leurs filles, car depuis qu'elles sont en âge d'aller à l'homme, elles sont mises en une maison, abandonnées à tout le monde qui en veut jusqu'à ce qu'elles aient trouvé un mari ». Une fois ce choix réalisé, « elles gardent l'ordre du mariage ». Quant aux hommes, ce sont des joueurs effrénés, qui misent « tout ce qu'ils ont, jusqu'à la couverture de leur nature ». Les femmes travaillent « sans comparaison plus que les hommes », notamment à l'agriculture. Une agriculture fort diversifiée, qui leur offre un blé « gros comme des pois », du maïs, mais également des melons, des citrouilles, des pois, des fèves. « Ils ont aussi une herbe, laquelle ils ramassent beaucoup l'été pour l'hiver ; ils l'estiment fort et en usent de la façon qui suit : ils la font sécher au soleil et la portent autour du cou en une petite peau de bête. Puis à toute heure font de la poudre de cette herbe et la mettent en l'un des bouts d'un cornet, puis mettent un charbon dessus et sucent par l'autre bout tant qu'ils s'emplissent le corps de fumée et qu'elle leur sort par la bouche et le nez comme par un tuyau de cheminée. Ils disent que cela les tient sains. » L'auteur tente l'expérience, mais, après « avoir mis la fumée dans notre bouche, semble y avoir mis de la poudre de poivre ». Au cours d'une visite, Dannacona « montre les peaux de cinq têtes d'hommes étendues sur du bois comme peaux de parchemin », témoignage de la pratique ancienne du scalp chez les Iroquois.
En plein hiver, sous prétexte d'aller chasser le cerf, Dannacona et plusieurs des siens s'absentent de longues semaines. Ce départ éveille la curiosité de Cartier d'autant plus qu'à son retour, en avril, Dannacona est accompagné d'Indiens inconnus. Cartier finit par apprendre la vérité : « II nous a certifié avoir été à la terre du Saguenay, où il y a infini or, rubis et autres richesses, et les hommes y sont blancs comme en France, » Le chef affirme même avoir visité d'autres pays « où les gens ne mangent point et n'ont point de fondement et ne digèrent point» ; ailleurs « les gens n'ont qu'une jambe et autres merveilles longues à raconter ». Le Malouin a-t-il prêté foi à ce récit ? L'univers mental de l'homme du XVIe siècle admettait les monstruosités les plus diverses. De toute façon, ce qui préoccupait surtout les Français, c'était la découverte du fabuleux royaume. Dès cet instant Cartier est bien résolu à emmener Dannacona en France.
La conjoncture va lui offrir l'occasion de réaliser son projet. Bien au fait des rivalités tribales à Stadaconé, Cartier fait semblant d'aider le parti de Dannacona contre son principal rival, Agona, et il propose même de l'enlever. Machiavélique, le capitaine compte entreprendre le contraire, mais pour cela il doit acquérir la confiance absolue des alliés de Dannacona et amener ce dernier près du camp français. Avant d'embarquer, le 3 mai, il fait dresser une immense croix ; Dannacona et ses parents approchent avec méfiance. En quelques instants, ils sont empoignés au milieu de la panique générale. « Huchant et ullant la nuit comme des loups », les Iroquois exigent la libération des leurs. Afin de calmer les esprits, Cartier promet le lendemain de ramener le vieux chef « dans douze lunes » ; ses femmes lui apportent « du gros mil, chair, poissons et autres provisions à leur mode ». A la mi-juillet 1536, les Iroquois débarquaient sur les quais de Saint-Malo.
Après un séjour de quatorze mois, Cartier fournit des informations considérables sur les fleuves et les habitants. Il présente au roi des pépites d'or, de la fourrure et Dannacona, son meilleur avocat. François Ier, intéressé, demeure préoccupé par les affaires de Savoie et reporte le projet d'une autre expédition. Pendant plusieurs années, Cartier semble oublié lorsqu'en octobre 1540 on fait appel à lui pour une troisième expédition : « II doit se rendre aux pays de Canada et Hochelaga et jusqu'en la terre de Saguenay », L'or fascine toujours mais l'esprit de colonisation se fait jour. En plus de l'équipage, Cartier doit transporter une cinquantaine d'hommes que l'on tirera des prisons. En janvier 1541, Cartier est déchargé de la direction de l'opération au profit du noble protestant Jean-François de La Rocque, plus connu sous le nom de Roberval. Il est autorisé à distribuer des terres et à recruter des volontaires parmi la noblesse.

L'oubli

Au printemps 1541, Cartier a armé ses bateaux mais Roberval n'a pas encore reçu son artillerie. Le roi autorise le départ du capitaine, avec cinq navires, le 23 mai. Guyon des Granches et Macé Jalobert, deux de ses beaux-frères, l'accompagnent, ainsi que son neveu Étienne Noël. Point d'Indiens : ils ont tous disparu, sensibles plus que d'autres à nos maladies. En août, les Français se présentent à Stadaconé. Cartier rassure les Iroquois sur le sort de leurs frères, bien traités en France ; ils ont refusé de rentrer, leur dit-il ! A l'exception de Dannacona, dont Cartier apprend la mort à son rival Agona. Fêté comme un seigneur, Cartier remonte le fleuve, installe une colonie à l'embouchure de la rivière du Cap-Rouge et s'engage vers Hochelaga. En passant, il confie au chef d'Achelacy deux jeunes garçons pour apprendre sa langue. Ayant eu trop de déboires avec les interprètes indiens, il préfère avoir recours à cette méthode qui connaîtra un grand succès au XVIIe siècle.
Son séjour à Hochelaga est décevant : faute d'interprète, il ne parvient pas à approfondir ses connaissances. Il obtient quand même de l'or et des diamants. A la colonie, la situation s'est détériorée et les Iroquois se font menaçants. Cartier passe l'hiver au Canada mais nous ignorons, la relation étant inachevée, les détails de cette période. Y a-t-il eu conflit avec les Indiens ? Cartier décide de rentrer en juin 1542, et c'est à Terre-Neuve qu'il rencontre la flotte de Roberval. Lui désobéissant, il s'échappe de nuit. Cette fuite reste mystérieuse ; elle prive Roberval et les siens — qui échoueront — des connaissances et de l'expérience du Malouin. Au retour de ce dernier, la déception est grande : les pépites d'or se révèlent n'être que de la vulgaire pyrite de fer et les diamants du quartz ! Sa disgrâce est complète. Jacques Cartier sombre dans l'oubli.
Sur les bords du Saint-Laurent, les Français ne retrouveront plus les Iroquois. Lorsque Champlain arrive, soixante ans plus tard, les habitants de Stadaconé ont disparu. Chassés par les épidémies ou par la guerre ? L'arrivée des Blancs dans la vallée du Saint-Laurent a bouleversé les relations entre les tribus ; cet espace devient un enjeu politico-économique qui préfigure les affrontements Hurons-Iroquois du XVIIe siècle. Au XVIe siècle, l'Amérique reste le pays de l'or et des épices ;
elle n'est pas encore celui de la terre et de la liberté. Une chose est sûre : pour Jacques Cartier le Nouveau Monde fut un grand rêve.      

Par Philippe Jacquin