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1906 : catastrophe dans les mines de Courrières

Le 10 mars 1906, une explosion secoue les houillères de Courrières, près de Lens. Plus de mille hommes vont trouver la mort dans ce qui reste la plus grande catastrophe minière survenue en France.

Le samedi 10 mars 1906, vers 6h30 du matin, juste après la relève des équipes de nuit aux fosses 2 Billy-Montigny, 3 Méricourt et 4 Sallaumines des mines de Courrières, situées dans l'arrondissement de Lens, une explosion terrible retentit. La déflagration a projeté à l'extérieur du puits de la fosse 3 la cage d'entretien ; le chevalement est détruit : l'entrée du puits est bouchée.

La France subit sa plus épouvantable catastrophe minière : 110 kilomètres de galeries sont balayés par le souffle de l'explosion et par les gaz ; 1 100 mineurs y trouvent la mort. L'incompréhension, l'angoisse et la détresse s'emparent du monde de la mine.

Femmes, vieillards, enfants se sont rués hors de leurs corons, cependant que les secours, improvisés, affluent. Dans des conditions périlleuses, sans équipement ni méthode, les hommes du jour s'élancent dans les puits et les galeries pour tenter de dégager des survivants. Avec un rare courage, à l'image de l'ingénieur principal, René Petitjean, ou du délégué mineur de la fosse 3, Pierre Simon, dit "Ricq" , qui seront traités en héros par la presse de l'époque. En fin de journée, à peine plus de 550 mineurs sur 1 664 sont remontés, certains grièvement blessés.

Pendant ce temps, les carreaux sont submergés par une foule où se mêlent gendarmes et hommes de troupe appelés en renfort des gardes de la compagnie débordés, familles apeurées, responsables inquiets des houillères voisines, médecins et infirmiers affairés, journalistes régionaux et parisiens traquant l'information, le préfet Jules Duréault renseignant élus et bientôt ministres arrivés en hâte Dubief à l'Intérieur et Gauthier pour les Travaux publics.

Dans les jours qui suivent, la compagnie reçoit l'aide de mineurs belges de la région de Mons, de sapeurs-pompiers de Paris puis de sauveteurs allemands venus de la Ruhr, équipés d'appareils respiratoires. A défaut de découvrir encore des survivants, ces secouristes aident à explorer les galeries, éteindre les incendies, remonter les cadavres tout en instruisant à l'emploi de leur matériel.

Côte à côte, Français et étrangers travaillent dans des conditions abominables : équipés de gants et de masques imprégnés d'une solution antiseptique et entourés d'un fin grillage pour se protéger des mouches qui pullulent, ils aspergent les cadavres, disputés aux rongeurs, de lait de chaux puis les enrobent de draps imprégnés de sublimé ou de phénol et les déposent dans des cercueils avant de les remonter. Les corps brûlés et déchirés par l'explosion sont difficilement identifiables. En revanche, les dépouilles d'asphyxiés, bien conservées, feront croire, à tort selon les médecins placés sous l'autorité du docteur Calmette, directeur de l'Institut Pasteur de Lille, à de longues survies et à des morts récentes.

Conformément à la loi du 3 janvier 1813, les ingénieurs de l'État prennent en main les opérations de sauvetage. L'inspecteur général du service des Mines responsable de la région, Jean-Marie Delafond, puis un autre polytechnicien du corps des Mines détaché par le ministère des Travaux publics, Paul-Louis Weiss, viennent encadrer Gustave Léon, l'ingénieur en chef de l'arrondissement minéralogique d'Arras. Nombre de sauveteurs sont déjà morts ; des fumées et des gaz compromettent les accès vers un fond que l'on imagine sans survivants ; on redoute les risques d'épidémies.

Dans ces conditions, les secours sont rapidement réorganisés. Or, après une épopée hallucinante, treize miraculés refont surface le 30 mars, au nombre desquels Henry Nény, le rescapé hâbleur qui s'attribuera injustement un rôle majeur dans la survie du groupe1, César Danglot, le rescapé écrivain qui écrira un récit de la catastrophe2, et un quatorzième enfin, le 4 avril. Ils ont survécu en mangeant les briquets casse-croûte que le mineur emporte avec lui au fond trouvés sur les cadavres, l'avoine destinée aux chevaux, des carottes, de l'écorce de bois et la chair crue et décomposée d'Écuyer, le cheval abattu du ­conducteur Honoré Couplet - et en tentant d'apaiser leur soif brûlante avec leur propre urine.

Au total, selon le décompte officiel, 1 099 mineurs, dont 242 galibots3, parmi lesquels bien des pupilles de l'Oise, sont tombés déchiquetés par l'explosion et son souffle, brûlés vifs, écrasés par les effondrements, asphyxiés par les gaz. Ils laissent 562 veuves la plupart étaient trop jeunes pour être mariés et 1133 orphelins, bilan alourdi d'au moins 16 sauveteurs fauchés dans l'action.

Relayé par la presse, un élan de compassion et de générosité gagne la France et le monde. Plus de 8 millions de francs sont récoltés et distribués aux familles endeuillées4. Louis Barthou, nommé ministre des Travaux publics dans le ministère Sarrien formé le 13 mars, se rend à Billy-Montigny décorer les rescapés, qui connaissent leur heure de gloire. Nény et le père Pruvost le plus âgé et le plus expérimenté des rescapés, qui prit une part essentielle dans la remontée au jour des survivants, invités à Paris par le quotidien Le Matin , assistent notamment aux manifestations hippiques d'Auteuil organisées en faveur des victimes. L'Avenir d'Arras et du Pas-de-Calais blâme l'initiative : "Insulte déconcertante au deuil de la France, et le plus lamentable avilissement de ces hommes, qui avaient mieux mérité, que de recevoir dans le décor d'un paddock, les félicitations d'une assemblée de snobs, de jockeys, de courtisanes."

Le désastre alimente aussi un violent mouvement social. En dépit du télégramme consolateur de Pie X lu ce jour-là, la colère née de la souffrance éclate le 13 mars, lorsque la région se drape d'un linceul de neige pour les premiers enterrements.

Émile Basly, député-maire socialiste de Lens, prend la parole : "Je le jure sur cette tombe qui nous glace d'horreur, sur ces cercueils que des mains tremblantes viennent de retirer d'une fosse pour les descendre dans une autre [...], justice sera rendue aux morts, justice sera rendue aux vivants, justice sera rendue à l'humanité !" Les compagnies minières sont accusées de rechercher le profit et les dividendes, au mépris de la sécurité. La grève éclate.

Le lendemain, 14 mars, lors de la séance d'investiture du gouvernement Sarrien, Basly se lève : "Mes chers collègues, ce matin, la grève a éclaté dans la mine de Dourges, dans celle d'Ostricourt et dans les puits encore en exploitation de Courrières. Elle sera générale dans quelques jours si le gouvernement n'y prend garde. Je lui demande de ne pas envoyer de troupes là-bas."

Entretenu par mille rumeurs sur les responsabilités et les mensonges de la compagnie concessionnaire - les ingénieurs des Mines seront inculpés d'homicide par imprudence, avant d'être mis hors de cause -, le courroux est encore attisé par les anarcho-syndicalistes. Ceux-ci, fort minoritaires mais très actifs, se regroupent au sein du Jeune Syndicat, adhérent à la CGT, dirigé par Benoît Broutchoux, renforcé par des camarades venus de Saône-et-Loire et du dirigeant cégétiste Pierre Monatte. Broutchoux a exercé à Montceau-les-Mines ses talents de meneur, écopé de plusieurs condamnations et fait de la prison, avant de venir s'employer dans le Pas-de-Calais, où il s'oppose d'emblée au leader du syndicat des mineurs, Basly.

Le Vieux Syndicat de Basly, l'ancien "mineur indomptable" du Germinal de Zola devenu député-mineur réformiste de Lens, qui n'entend pas se laisser déborder, donne parfois dans la surenchère verbale tout en restant fondamentalement attaché à des revendications modérées. Son journal, Le Réveil du Nord - qui sera condamné pour injures et diffamation en juin 1908 -, invective les administrateurs de la compagnie, les "vautours de Courrières" , ainsi que les dirigeants et soutiens du Jeune Syndicat, des "gibiers de bagne, repris de justice, vautours de l'anarchie" renforcés par des "étrangers au bassin" . En retour, L'Action syndicale de Broutchoux réplique par des écrits outranciers contre "Basly-la-Jaunisse" . Des rangs socialistes s'élèvent en vain des appels à l' "union nécessaire" Jaurès entre baslicots et broutchoutards.

Dans le bassin minier, les réunions locales animées en patois et les congrès des délégués du bassin organisés à Lens se multiplient. La nuit venue, les grévistes lancent des "patrouilles" , qui harcèlent les "jaunes" , ou "rouffions" . Clemenceau, ministre de l'Intérieur dans le même gouvernement que Barthou, se rend à Lens le 17 mars pour exiger le calme et le respect de la liberté du travail. Il assure aux syndicalistes que le droit de grève n'est pas remis en cause tant que la loi est respectée. Il promet l'ouverture de négociations tout en se contentant d'un cantonnement de la troupe sur les carreaux des fosses. Il fait également remettre au procureur général de Douai, chargé de l'instruction du dossier, le registre original des délégués mineurs5, qui contient des remarques sensiblement éloignées de leurs déclarations alarmistes tenues devant la presse et les juges. En l'occurrence, le geste permet de couvrir la compagnie de Courrières et de discréditer les syndicalistes qui souhaitent en découdre.

Ainsi, le 20 mars, alors que Broutchoux et les siens, avec à leurs côtés Antoinette Cauvin, dite la "citoyenne Sorgue" , la "Louise Michel aveyronnaise" , marchent résolument sur la mairie de Lens où se réunit le Vieux Syndicat, Broutchoux est arrêté puis condamné par le tribunal de Béthune à deux mois de prison pour Violences à agent et rébellion. L'ordre public troublé, Eugène Étienne, ministre de la Guerre, ordonne le soir même l'envoi de renforts dans le bassin. Alors que le Vieux Syndicat apparaît "sur le point d'être désarmé par la masse gréviste" Albert Thomas, dans L'Humanité, Basly peut jubiler du brusque renversement de situation : "Impossible de fusionner avec le néant."

Entamée aux mines d'Ostricourt et de Dourges, la grève concerne près de 60 000 mineurs, s'étend au Nord, déborde sur la Belgique, touche la Loire, le Gard et le Centre. Dans ce mouvement de la dignité plus que de la misère, les aspects familiaux et carnavalesques font place à une radicalisation des attitudes. L'inflexibilité du patronat conduit par Élie Reumaux, le directeur des mines de Lens, durcit en retour le mouvement de grève.

A Billy-Montigny, les femmes, furieuses, réclament "des culottes et des barrettes6" pour descendre chercher d'autres survivants. Des grilles des corons sont renversées, des maisons de non-grévistes et d'ingénieurs ainsi que quelques lieux de culte sont attaqués. Certaines destructions du réseau de communication des houillères font même craindre une réapparition du luddisme7.

A Hénin-Liétard, Jules Caron, mineur dont la maison est caillassée, abat au fusil un jeune assaillant, Georges Bottel, et le lieutenant de dragons Lautour tombe mortellement blessé à Lens. Du 17 au 20 avril, à Lens, Liévin et Denain, les événements prennent un tour insurrectionnel aux airs de "Petite Commune". L'envoi massif de l'armée un soldat pour trois mineurs, le quadrillage du bassin et l'arrestation des syndicalistes les plus actifs brisent le mouvement.

La presse fait largement écho au drame, des journaux dénoncent la grève et ses répercussions importation de charbon anglais, fermeture d'usines, s'inquiètent du laxisme du pouvoir "l'armée condamnée par Clemenceau à se laisser tuer" , selon Le Gaulois , voire de "la révolution en marche" La Croix d'Arras . Jaurès s'inquiète : "Il n'y a plus que les généraux qui parlent, il n'y a plus de place, dans cette région du Nord, que pour la force armée !" L'Humanité .

Comme l'entend Clemenceau, qui a agité le spectre d'un complot antirépublicain réunissant l'extrême gauche et l'extrême droite pour arrêter les responsables syndicaux, le 1er mai 1906 est calme dans le bassin minier. Un compromis est imposé, et le travail reprend dans la morosité au cours de la quinzaine qui suit. Des augmentations salariales modérées, l'absence de discrimination lors des recrutements et de l'attribution de logement sur des critères confessionnels, syndicaux ou politiques, ainsi que la fixation de l'âge minimal de l'embauche à douze ans ont été obtenues, mais les licenciements s'abattent sur les grévistes les plus engagés.

Toutefois, entre solidarité, unanimité et divisions, la catastrophe puis ce puissant mouvement revendicatif ont contribué à l'émergence d'une identité fondée sur l'image héroïque du "soldat-mineur" et de la "gueule noire".

Plus largement, la catastrophe de Courrières conduit les pouvoirs publics à réformer sans délai le code minier : les lampes à feu nu sont interdites, la ventilation est améliorée, obligation est désormais faite d'employer des explosifs de sécurité, etc. Les changements imposés sonnent comme autant de condamnations d'une société où, au nom de la "nécessité", du "progrès" et de l'"innovation", compagnies, ingénieurs et mineurs acceptaient le risque quotidien.

La grève de Courrières a aussi des répercussions politiques au plan national. A plusieurs reprises, des députés socialistes réclament la nationalisation. Dès le 14 mars, Alexandre Zévaes, déclare : "Tant que les mines continueront, en vertu de lois monarchiques, à être concédées à des compagnies financières ; tant que la République n'aura pas repris à la spéculation une propriété d'un caractère aussi national que le sous-sol minier ; tant que les mines, en un mot, n'auront pas été nationalisées, nous pourrons, étant donné l'âpreté aux dividendes des compagnies minières, avoir à déplorer d'aussi effroyables catastrophes dues à la négligence et à la cupidité de leurs administrations."

Le 3 avril 1906, lors d'un important débat sur la catastrophe, Jaurès revient sur la question : "Si vous voulez la véritable responsabilité, si vous voulez donner à tous ceux qui ont la propriété des mines un nécessaire avertissement, ce n'est pas la responsabilité secondaire et dérivée des seuls ingénieurs qui doit être mise en cause, c'est surtout la responsabilité collective, impersonnelle, de ces vastes assemblées d'actionnaires, qui ne demandent à leurs représentants à la mine que le maximum de dividende, sans se préoccuper de la sécurité." Conclusion : "C'est la nation elle-même qui doit reprendre en main la gestion, l'administration de ce domaine."

Violemment prise à partie, la compagnie de Courrières se défend en arguant que ses fosses sont réputées d'extraction aisée, peu dangereuses et qu'elle ne connaît qu'un nombre limité - et en diminution - d'accidents mortels. N'a-t-elle pas été récompensée lors de nombreuses expositions nationales et internationales pour la qualité de son exploitation et les mesures assurant la sécurité de son personnel ?

La nationalisation des houillères n'aura lieu qu'après la Seconde Guerre mondiale. Pour l'heure, c'est le mouvement syndical qui a été fouetté par la catastrophe de Courrières et la grève qui a suivi. En avril, les arrêts de travail se multiplient dans divers corps de métier. L'Écho de Paris publie une série d'articles sous le titre : "Vers la révolution", où le journal conservateur s'alarme des progrès de la CGT, des actions antimilitaristes, et dénonce l'État et les municipalités qui subventionnent les bourses du travail. Tandis que Le Temps fustige "la dictature cachée de la CGT sur la masse des travailleurs" . L'annonce du 1er mai fait peur comme le "grand soir" qui se profile : Paris est menacé de pillage, de massacre et d'incendie...

Finalement, le 1er mai est un semi-échec pour la CGT révolutionnaire. Clemenceau, qui se dira bientôt le "premier flic de France" , administre son sens de l'autorité. Il ordonne des perquisitions aussi bien à la CGT qu'au journal La Croix  ; fait arrêter Griffuelhes, le secrétaire général de la confédération syndicale, et Lévy, son trésorier... pour les libérer le 8 mai. Le préfet de police Lépine met en oeuvre une protection musclée de la statue de la République où doivent converger les militants. Il y a bien quelques bagarres, mais, somme toute, plus de peur que de mal.

Cependant, lorsqu'en octobre 1906 Clemenceau remplace Sarrien à la tête du gouvernement, l'une des premières innovations de son cabinet est la création d'un ministère du Travail et de la Prévoyance sociale, aux fins de "coordonner tous les efforts dispersés pour préparer, pour faciliter, pour réaliser progressivement les solutions si complexes des problèmes sociaux aggravés par l'état inorganique des masses ouvrières et par l'état d'esprit qui en est trop souvent la ­conséquence" .

La révolution n'a pas eu lieu, mais l'esprit de réforme sociale commence à pénétrer une classe politique qui, jusque-là, s'est trouvée accaparée par le conflit religieux, par les conséquences de la loi de séparation des Églises et de l'État. Cette entrée en force du "social" dans les préoccupations du Parlement et du gouvernement, la catastrophe de Courrières y aura tragiquement contribué8.

Par Denis Varaschin