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Alésia : la dernière bataille

Alésia appartient à la légende nationale. La défaite finale de Vercingétorix face aux troupes de Jules César, en 52 av. J.-C., n'a cessé toutefois d'alimenter les débats : le site de la bataille est-il bien en Bourgogne où les archéologues le situent depuis Napoléon III ? C'est ce que démontrent les dernières fouilles.

En 52 av. J.-C., Jules César défait les Gaulois rassemblés autour de Vercingétorix à Alésia. Les faits sont connus et précisément racontés par le chef romain. Il a néanmoins fallu attendre le Second Empire pour qu'historiens et archéologues cherchent à retrou- ver le site de la bataille et lancent des fouilles à l'endroit présumé du combat : Alise-Sainte-Reine, en Bourgogne. Leurs découvertes et leurs conclusions, confirmées par les rapports de fouilles les plus récents, n'ont pourtant cessé d'être remises en cause. Si Napoléon III n'avait apporté aux premières fouilles d'Alésia ses moyens et sa caution, s'il n'en avait pas lui-même publié anonymement les principaux résultats, il est probable que de telles polémiques n'auraient jamais eu lieu. Car, comme l'observe Christian Goudineau, du patronage impérial à la vérité « officielle », nécessairement trafiquée et donc suspecte, il n'y a qu'un pas, vite franchi par ceux qui, en s'opposant à cette localisation, croyaient manifester leur indépendance envers tous les pouvoirs, le politique comme le scientifique — son complice en l'espèce [1].

Car Napoléon III n'avait pas hésité à s'entourer de scientifiques de haute volée. Des gens prestigieux et couverts d'honneurs, comme Victor Duruy, auteur d'une Histoire des Romains et des peuples soumis à leur domination en sept volumes 1843-1874 et ministre de l'Instruction publique en 1863, ou Louis Félix de Saulcy, président de la Commission de topographie de la Gaule et membre de l'Institut : de là à les considérer comme achetés...

Certes, il peut paraître curieux que, après bientôt un siècle et demi, certains croient encore le débat ouvert, et prennent à partie les historiens et les archéologues, très nombreux, qui estiment la question réglée depuis longtemps. Les superbes volumes qui présentent les résultats des fouilles franco-allemandes des années 1991-1997 ne mettront pas un terme à cette polémique ignorée à l'étranger puisqu'elle relève du fantasme, non de la recherche scientifique [2].

En tout état de cause, cette publication n'apporte pas les preuves qui manqueraient à l'identification : celles-ci, on les possède depuis les fouilles de Napoléon III, qui venaient confirmer une tradition remontant au IXe siècle. Car c'est depuis cette haute époque, au plus tard, que l'on situe au-dessus du village d'Alise l'agglomération antique d'Alésia. Il est d'ailleurs probable que des vestiges du siège de 52 av. J.-C. soient restés visibles très longtemps et aient contribué à nourrir la mémoire de l'endroit. De plus, en 1839, la découverte sur les lieux mêmes d'une inscription gauloise mentionnant « Alisiia » confortait un peu plus la tradition.

Ce qui n'empêcha pas, en 1855, un érudit local jurassien, A. Delacroix, de défendre l'idée que la véritable localisation de l'antique Alésia était à Alaise, dans le Jura. Si son hypothèse a été complètement abandonnée depuis, sa démarche peut être considérée comme le point de départ d'une controverse qui n'a cessé de rebondir jusqu'à aujourd'hui et qui, visiblement, intrigue encore et mobilise fortement l'énergie de quelques passionnés.

Les fouilles de 1861-1865 auraient dû faire taire la polémique : elles ne firent que la relancer. Des savants s'accrochèrent à d'autres localisations, avec l'appui de Georges Colomb, spécialiste de sciences naturelles et auteur du Sapeur Camembert sous son nom de plume, Christophe !

Alaise dut être abandonné, comme Izernore, dans l'Ain, mais un autre site du Jura, Syam, trouva un défenseur ardent chez André Berthier, archéologue compétent, auteur des fouilles de Tiddis en Algérie, et enfant du pays. Bien que les sondages réalisés sur place n'aient rien donné de significatif les derniers spécialistes anglais à avoir travaillé superficiellement à Syam avouent ne pas pouvoir dire à quelle époque appartiennent les maigres vestiges [3] !, l'endroit continue d'être présenté par certains comme le site possible d'Alésia.

En revanche, des découvertes fortuites et des sondages faits aux Laumes, à côté d'Alise, en 1955 et 1956 confortaient les conclusions de Napoléon III, et permettaient à d'illustres spécialistes de la Rome antique, Jérôme Carcopino, puis Jacques Harmand d'exposer une fois pour toutes les raisons qui faisaient qu'Alésia était bien à Alise et nulle part ailleurs — sans que la polémique cesse [4] !

Alors, comment imaginer aujourd'hui que ceux qui, ignorant les découvertes de l'archéologie, s'accrochent à des textes dont ils triturent les données jusqu'à ce qu'elles coïncident avec leurs présupposés, vont soudainement abandonner l'os qu'ils rongent depuis si longtemps pour consentir à regarder la réalité en face ?

Vercingétorix a bien été vaincu dans son refuge du mont Auxois. Toutes les preuves archéologiques sont là, pour qui veut les voir. La question de la localisation d'Alésia ne serait que d'un intérêt secondaire s'il ne s'agissait d'un tel « lieu de mémoire ».

Le problème étant réglé — en dépit de toutes les tentatives jurassiennes pour priver la Bourgogne du site d'une retentissante « défaite nationale » —, il convient maintenant de se pencher sur les résultats que les nouvelles fouilles apportent tant sur le plan de l'histoire militaire, de l'équipement des armées romaine et gauloise, que de l'occupation de la région depuis le IXe siècle av. J.-C. jusqu'au IIIe siècle ap. J.-C.

L'habitat d'abord : les prospections conduites autour d'Alésia ont permis de mettre en évidence la présence, dès l'âge du Bronze xe-viiie siècle, de fermes isolées, selon un modèle conforme à la culture dite des Tumulus orientaux que l'on retrouve dans toute la France de l'Est. Si l'occupation de la région se poursuit au début de l'âge du Fer, elle semble faible jusque vers 150 av. J.-C., pour reprendre en se modifiant dans la première moitié du Ier siècle av. J.-C., lorsqu'émergent des agglomérations telle Alésia puisant une partie au moins de leur population dans le réseau des fermes isolées ou des hameaux et villages répartis sur le territoire.

L'examen du matériel des fouilles réalisées aux extrémités du plateau qui abrite le site d'Alésia confirme une occupation non négligeable dès la fin du IIe siècle et dans la première moitié du Ier siècle av. J.-C. On sait par ailleurs que l'agglomération connut une certaine prospérité jusqu'au IIIe siècle ap. J.-C., ce que les recherches entreprises confirment sans apporter d'éléments réellement nouveaux. Mais tel n'était pas l'objectif.

Car c'est sur l'histoire militaire et, plus précisément, sur le siège de 52 av. J.-C., que l'on attendait des nouveautés. Il n'en manque pas. Mais il faut souligner d'abord combien les travaux des années 1990 ont confirmé la validité des découvertes du Second Empire. Certes, un certain nombre de camps prétendument identifiés par les premiers fouilleurs restent hypothétiques, comme leur réseau de castella fortins, largement interpolé. Mais les camps A, B, C, les castella 11, 15 et 18, ou les grands ouvrages de circonvallation la ligne extérieure, tournée contre les secours et de contrevallation la ligne tournée contre les assiégés [5] de la plaine des Laumes, se trouvent largement confirmés, précisés, complétés. Seul le camp I a été reconnu plus tardif.

Certes, les fouilleurs de Napoléon III ne disposaient pas des moyens techniques actuels, certains relevés souffrent d'imprécision ou sont entachés d'erreurs, mais rien de tout cela ne remet en cause de façon formelle les conclusions générales : les archéologues ont bien retrouvé la trace des gigantesques travaux d'art militaire occasionnés par le siège de Jules César.

Les travaux de l'équipe franco-allemande menés par Michel Reddé et Siegmar von Schnurbein viennent donc largement conforter les théories en vigueur et apportent, à l'occasion, une confirmation du texte de César : ainsi la fouille du camp A sur le plateau de Mincey correspond exactement à l'ordre des opérations décrit par César pour la construction des camps, avec leurs portes et leurs avant-fossés protecteurs. De même, l'exploration de la circonvallation et de la contrevallation dans la plaine des Laumes est concordante avec les descriptions du système mis en place par les Romains pour assiéger les Gaulois réfugiés sur le mont Auxois et se protéger en même temps d'une attaque de revers par une armée de secours.

Les systèmes de pièges qui faisaient la fierté du général romain, la technique de l' « agger et vallum » , la puissante levée de terre tapissée de gazon agger renforcée de pieux fourchus valli constituant contrevallation et circonvallation, ont été repérés sur le terrain lors des fouilles minutieuses conduites dans le secteur sud-ouest du site, sur des surfaces étendues. Rien d'étonnant à cela d'ailleurs, car César a appliqué là les recettes habituelles de la guerre de siège en usage tant chez les Grecs que chez les Romains.

Mais il arrive que les fouilles récentes permettent de mieux comprendre certaines techniques de construction qui restaient obscures. Ainsi ont été précisés la structure des murs et le lien existant entre mur et palissade, celle-ci profondément insérée dans le mur de pierre, de terre et de branchages.

Il n'en reste pas moins quelques divergences entre les indications fournies par César et les réalités du terrain. Les fouilleurs d'aujourd'hui ne les ont pas occultées. Ainsi, lorsque le général romain se félicite d'avoir fait creuser un fossé double pour la circonvallation comme pour la contrevallation, il se vante un peu : on n'a retrouvé les traces de tels travaux que dans les zones les plus exposées, notamment dans le secteur de l'Épineuse. Mais était-il utile qu'il précise qu'il s'était contenté d'un fossé simple partout où le danger était minime, comme sur les plateaux, tandis qu'il avait fait placer un triple fossé dans un secteur particulièrement dangereux ?

De même, César mentionne 23 fortins, en plus des grands camps. On en a identifié seulement une dizaine : trois sont soigneusement fouillés ; les emplacements proposés pour les autres sous le Second Empire ne sont pas confirmés.

Tout cela ne saurait conduire à récuser la localisation d'Alésia. Ces prétendues contradictions sont tout au plus inexactitudes ou approximations auxquelles le récit de César nous a habitués. Il s'adressait en effet à un public lointain, à Rome, qui ne connaissait pas le terrain et pour lequel une description sommaire pouvait suffire. Inutile aussi de s'étendre sur des détails techniques, alors que les méthodes du siège étaient connues de tous. César écrivait pour des « politiques », pas pour les historiens du futur.

D'ailleurs, si l'on mettait en parallèle les récits des historiens de l'Antiquité, y compris les plus crédibles, avec les découvertes archéologiques faites sur le site de sièges célèbres, on trouverait des discordances largement aussi importantes. Michel Reddé le signale notamment à propos de Numance, en Espagne, ce qui n'a pourtant jamais conduit les historiens à remettre en cause la localisation de Numance. Finalement, ces différences entre le texte de César et les fouilles représentent peu de chose en comparaison avec les convergences, les multiples cas où l'archéologie confirme exactement la description de César.

Il est assez cocasse de penser que c'est la découverte d'armes en 1860 qui avait poussé Napoléon III à faire entreprendre des fouilles ; on jugeait alors que ces armes étaient gauloises. En réalité, elles étaient plus anciennes d'un millénaire, et n'avaient donc rien à voir avec le siège de 52 ! Mais que les sceptiques se rassurent : depuis lors, tant sous le Second Empire que dernièrement, on a mis au jour autant d'armes qu'on pouvait l'escompter, datant de l'époque même du siège. Armes qui constituent un échantillonnage impressionnant du matériel en usage dans les armées au milieu du Ier siècle av. J.-C. et sont d'origine à la fois romaine, gauloise et germanique, reflet exact des forces en présence.

Certes, il reste beaucoup à explorer, ne serait-ce que pour retrouver les 23 fortins mentionnés par César. Mais cela ne permet guère de laisser planer le doute sur l'identification du site. « Si ce site, entouré d'un murus gallicus [rempart], qui s'appelait dans l'Antiquité «ALISIIA», qui a fourni le plus grand complexe militaire d'époque tardo-républicaine actuellement connu, des quantités d'armes à la fois romaines, celtiques, bien datées de la Tène D2, mais probablement aussi germaniques, des balles de fronde frappées au nom de Labienus [célèbre lieutenant de César], n'est pas l'Alésia césarienne, c'est que le hasard fait vraiment mal les choses... » , conclut Michel Reddé.

Gageons, pourtant, qu'en dépit de toutes les preuves accumulées des Alésia fantasmatiques continueront longtemps d'apparaître aux endroits les plus improbables, pour le bonheur de leurs inventeurs et des journalistes en mal de copie. C'est que, contre les mythes, l'historien reste impuissant.

Par Par Maurice Sartre