Cette rubrique présente les articles approfondis de L'Histoire. Une richesse pour les historiens...

Note au lecteur

"L'Histoire a décidé de mettre à votre disposition, sur son site internet, tout le contenu de ses archives du n°1 (mai 1978) au numéro 238 (décembre 1999). La rédaction demande votre indulgence pour les coquilles et autres erreurs dues à une numérisation qu'il nous faudra un peu de temps pour corriger complètement. Ce contenu est offert à nos fidèles abonnés identifiés.

Bonne lecture.

Bokassa, dernier empereur d'Afrique

Mégalomane et tyrannique, Bokassa a régné sur la Centrafrique sous l'oeil bienveillant de la France, bien décidée à rester influente dans son ancienne colonie. Mais c'est aussi l'armée française qui a renversé en 1979 cet ami devenu encombrant.

Le 4 décembre 1977, à Bangui, Jean Bédel Bokassa, « président à vie » de la République centrafricaine, se couronne empereur lors d'un véritable pastiche napoléonien. Ses homologues africains, de l'Ivoirien Houphouët-Boigny au Zaïrois Mobutu, ont préféré ne pas s'associer à cette mascarade dont ils mesurent la portée néfaste. L'Élysée, qui a couvert l'organisation de la cérémonie, est mal à l'aise : la France de Valéry Giscard d'Estaing n'est représentée que par René Journiac, le « monsieur Afrique » de l'Élysée, et Robert Galley, le ministre de la Coopération [1].

Devant près de 4 000 invités, Bokassa doit se contenter d'un couronnement à défaut d'un sacre (le pape a refusé de venir et de cautionner l'événement) : qu'importe, devenu le troisième empereur dans le monde après Hirohito au Japon et le shah d'Iran, il est parvenu à obtenir de Paris ce que personne n'aurait osé demander à l'ancienne puissance coloniale. La débauche financière engagée par la France pour organiser les festivités a choqué le monde entier, d'autant plus pour un pays aussi pauvre que la Centrafrique.

Moins de deux ans plus tard, dans la nuit du 20 au 21 septembre 1979, alors qu'il est en visite à Tripoli, Bokassa Ier est renversé par le Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE) et par les troupes parachutistes françaises. David Dacko, l'ancien président déchu en 1966 par Bokassa, est réinvesti par les bérets rouges.

Paris a procédé à une ingérence caractérisée : Valéry Giscard d'Estaing et son conseiller René Journiac ont délibérément dépassé les bornes fixées dans les années 1960 par Jacques Foccart, le « monsieur Afrique » de De Gaulle puis de Pompidou.

Le lâchage de Bokassa, deux ans seulement après son couronnement, illustre les paradoxes et les dérives de la politique africaine de la France. Mais qui était vraiment Bokassa Ier ? Et pourquoi la France lui a-t-elle permis de régner sans partage sur la Centrafrique ? Retour sur son avènement, à la lumière des rapports des attachés militaires et des archives Foccart.

« Centrafricains, Centrafricaines. Depuis ce matin, à 3 h 20, votre armée a pris le pouvoir de l'État. » C'est par ces mots que le colonel Bokassa réveille la capitale Bangui la Coquette en guise de voeux du 1er janvier 1966. Dans la nuit du 31 décembre, David Dacko, qui avait présidé à l'indépendance du pays le 13 août 1960, a été victime d'un coup de force aussitôt surnommé le « putsch de la Saint-Sylvestre ».

LE PUTSCH DE LA SAINT-SYLVESTRE

Sa vie n'est nullement mise en danger : il est simplement assigné à résidence. Afin de mieux asseoir sa légitimité, Bokassa racontera par la suite que Dacko - qu'il présente comme son parent -, fatigué du pouvoir, aurait lui-même orchestré sa déposition pour lui transmettre ses fonctions sans paraître démissionner (les versions sur ce sujet divergent). Mais au colonel Mehay, le conseiller militaire de l'ambassade de France, les putschistes avouent viser « la malfaisance de [l'] entourage » [2] présidentiel.

Au sein d'une Afrique où depuis les Trois Glorieuses à Brazzaville (13-15 août 1963) [3] se multiplient coups d'État et révolutions, l'équipe de Bokassa cherche immédiatement à rassurer la France, en affirmant ne pas remettre en cause la stratégie de sécurité du « pré carré » développée par Foccart, c'est-à-dire le domaine réservé de l'influence française en Afrique calqué sur ses anciennes colonies.

Officier le plus gradé du pays et, à ce titre, maître de l'armée, Bokassa fait alors figure d'homme fort et incontesté de la Centrafrique. Mais c'est oublier qu'il lui a fallu pour en arriver là éliminer tous les concurrents de l'institution militaire dont il est issu. Ses premières cibles ? Le cercle d'officiers à la tête de l'appareil sécuritaire du régime : le colonel Izamo, chef de la légion de gendarmerie, et le commandant Mounoubaï, chef de la police spéciale. Le premier, tombé dans un guet-apens le 31 décembre 1965 à 20 heures, est torturé et assassiné la nuit même ; le second, en fuite, est arrêté et fusillé quelques jours plus tard. Dans leur sillage sont exécutés le commandant Bangui, chef du cabinet militaire de Dacko, et N'Zalla, chef du cabinet politique.

Dans un premier temps, l'ascension de Bokassa n'avait rien d'exceptionnel. Pour de nombreux hommes de sa génération, l'armée française a fonctionné comme un outil de promotion et d'acculturation, voire comme une seconde famille.

Né en 1921, orphelin à 6 ans, engagé en 1939 comme tirailleur au sein de la Coloniale, Bokassa fut pendant la Seconde Guerre mondiale sous-officier des Forces françaises libres et participa au débarquement de 1944 en Provence. Après avoir combattu en Indochine et en Algérie, formé aux écoles militaires de sous-officiers, il acheva sa carrière sous les drapeaux français avec le grade de capitaine.

Toute sa vie, il est resté attaché à ce qui entoure l'armée française, à commencer par la figure du général de Gaulle qu'il s'obstine à appeler « Papa » au grand dam de ce dernier qui n'hésitait pas à l'affubler du surnom de « Soudard ».

En 1962, Bokassa est transféré à la toute jeune armée centrafricaine où il est promu colonel et nommé conseiller militaire au cabinet présidentiel, avant de devenir chef d'état-major en 1964.

Depuis l'indépendance, la Ve République cherche à former des officiers supérieurs africains pour qu'ils assurent le maintien de l'ordre et la stabilisation politique en Afrique. La génération de Bokassa fut ainsi promue, au titre de l'africanisation des cadres, sous le contrôle des conseillers français de la coopération militaire. Mais, dans les faits, l'armée centrafricaine est plutôt réduite à un rôle social et pionnier que confirme le « plan raisonnable », c'est-à-dire le programme d'organisation de l'armée centrafricaine mené par le général Bigeard.

Au nom des accords secrets de défense, la France compte avant tout sur la mobilisation de ses propres troupes des camps de Bangui et de Bouar pour rétablir l'ordre.

A la fin de 1965, Bokassa se situe donc à la charnière entre le cabinet présidentiel, où il est lentement marginalisé, et la corporation des officiers centrafricains, dont il fait figure de primus inter pares. Au premier rang d'entre eux se trouve le colonel Banza, chef du 1er bataillon, que le colonel Mehay identifie comme le véritable tacticien du putsch.

S'effondre ainsi la légende d'un Bokassa, homme providentiel et instigateur unique du coup d'État : cette version mythifiée s'est construite bien après. En janvier 1966, c'est un triumvirat qui se partage le pouvoir : le président Bokassa, le colonel Banza, numéro deux du gouvernement, et Bandio, le ministre de l'Intérieur. Certes, Bokassa détient l'essentiel des leviers (il est président de la République et du gouvernement, ministre de la Défense et garde des Sceaux). Mais il sait que Banza, qui contrôle l'armée, constitue une menace.

ADOUBÉ PAR FOCCART

En trois ans, Bokassa s'emploie à le neutraliser par tous les moyens : après avoir essayé de le discréditer politiquement, mandaté un de ses hommes pour reprendre en main les forces de sécurité, il procède à sa liquidation physique. Le 10 avril 1969, jour de la Saint-Macaire, Banza est arrêté et accusé de préparer un putsch.

Déféré devant le tribunal militaire permanent le 11 avril, il est condamné à la peine de mort. L'information est diffusée aussitôt sous le titre de « putsch de la Saint-Macaire », en écho à celui de la Saint-Sylvestre. Banza est exécuté le 12 avril 1969 au lever du jour. La nouvelle de sa condamnation est accueillie avec scepticisme : cette histoire de complot ourdi par Banza est interprétée comme une machination forgée par Bokassa.

Le 28 avril 1969, le colonel Charpentier, nouveau conseiller militaire à l'ambassade de France, s'interroge : « Banza est-il coupable ou innocent ? Est-il victime d'un coup monté par le Général [Bokassa], désireux de se débarrasser d'un personnage jugé encombrant, peut-être dangereux et avec lequel il ne peut plus composer ? [4] » Le 2 mai, il précise sa pensée : « Banza n'avait peut-être pas d'autre issue que l'aventure, une aventure sans préparation, probablement des contacts peu discrets et imprudents qui l'ont conduit tout droit dans un traquenard. Le seul vrai péril est celui qui pourrait naître des excès du président5. »

Pourquoi la France de De Gaulle tolère-t-elle les coups de force de Bokassa, alors que la tendance est à la protection des présidents « pères des indépendances », comme Houphouët-Boigny en Côte d'Ivoire ou Senghor au Sénégal ? Certes, le caractère « révolutionnaire » du nouveau régime a dans un premier temps inquiété Paris. Mais, passé le lancement du « plan Bokassa » (réforme agraire), la révolution n'est pas à l'ordre du jour.

Pour Foccart, officiellement paré du titre de secrétaire général des Affaires africaines et malgaches, le putsch de la Saint-Sylvestre n'a rien à voir avec les crises congolaise et gabonaise de 1963 et 1964. A Brazzaville, en 1963, la chute de l'abbé Youlou et l'instauration d'un régime socialiste avaient désorganisé la géopolitique sécuritaire de Foccart. A Libreville, en 1964, l'agression contre le président congolais Léon M'Ba avait créé un précédent grave. A Bangui, en 1966, les putschistes tiennent au contraire à s'inscrire immédiatement dans une ligne pro-française.

Il est vrai que depuis le départ en 1965 de l'ambassadeur Barberot (grande figure de la France libre), versé dans le renseignement, le « circuit-court » avec Bangui est coupé et les informations remontent mal. Mais en pleine guerre froide, l'attitude anticommuniste des putschistes est de nature à rassurer. D'un autre côté, les tentatives d'ingérence sécuritaire et économique des Israéliens et des Américains en Centrafrique menacent le pré carré français. Foccart opte donc pour un wait and see très britannique, tandis que le colonel Mehay, conseiller militaire de l'ambassade et correspondant à ce titre du 2e Bureau, devient l'analyste de terrain le plus écouté. Cet officier jouit d'un poids d'autant plus important qu'il est l'interlocuteur français préféré de Bokassa, aux dépens du nouvel ambassadeur Jean Français - au style trop Quai d'Orsay, selon Foccart. Le diplomate n'aura d'ailleurs de cesse de soupçonner la main de Foccart derrière la chute de Dacko [6].

Loin de répondre à une tactique préméditée, l'attitude française sous de Gaulle se teinte donc d'un fort pragmatisme. Pour s'assurer le soutien de l'Élysée, Bokassa entend être le meilleur représentant de la politique française en Centrafrique, bien souvent aux dépens de l'ambassadeur de France et dans une confusion des genres grandissante.

Conscient de cette géopolitique complexe, Jean Herly, le diplomate que Foccart envoie relever Jean Français fin 1966, écrit le 6 février 1968 à l'Élysée : « Bref, dans ce contexte purement centrafricain, Bokassa me paraît un moindre mal. » [7]

En organisant sa visite officielle en France en mars 1969, Foccart procède à l'adoubement officiel de Bokassa dans le cercle des « amis de la France ». Toutefois, il est loin de faire l'unanimité auprès des autres membres de la famille franco-africaine.

LES ANNÉES GISCARD

Pour prix de cette politique du pré carré, Paris accepte d'en passer par les caprices de son allié centrafricain, comme lorsque lui est offert un DC-4 pour mettre fin à l'expérience UDEAC [8]. Foccart, parfaitement informé et lucide sur la personnalité de Bokassa, est chargé de le maintenir dans la mesure du « raisonnable ».

Mais personne n'est dupe. Le colonel Charpentier brosse un portrait lucide de Bokassa dans son rapport de fin de mission en octobre 1969 : « Comparé à ses homologues africains francophones, le général Bokassa pourrait donc passer pour un interlocuteur peu compétent, mais acceptable. Il est malheureusement affligé d'une méfiance maladive et d'une évidente mauvaise foi. Mégalomane, cyclothymique, trop facilement irritable et emporté, violent, tyrannique, autocrate, terrorisant son entourage, ses excès le rendent difficilement supportable. » [9]

A l'aube des années 1970, le général-président Bokassa se sent pousser des ailes bonapartistes : il se proclame président à vie en 1972, maréchal en 1974 et empereur en 1976. Entre-temps l'élection de Valéry Giscard d'Estaing à la présidence de la République et le départ de Foccart allaient considérablement rapprocher les deux pays.

Les raisons de l'entente entre Giscard et Bokassa sont diverses. Retenons-en une d'ordre politique et personnel. Si les deux hommes ont connu les indépendances, ils n'en ont pas été les architectes. Or, maintenant qu'ils sont au pouvoir, ils ont besoin l'un de l'autre pour s'affirmer au sein d'une famille franco-africaine dominée depuis 1960 par le couple Houphouët-Boigny et Foccart.

En outre, Giscard a choisi de s'investir de manière plus personnelle que ses prédécesseurs dans les affaires africaines (la passion de la chasse n'est que la partie médiatisée). Ce nouvel état d'esprit a été saisi par l'expression seventies de « Safari Club ».

Dès 1975, le président français marque publiquement sa préférence centrafricaine en fixant à Bangui le sommet franco-africain, tenu pour la première fois en Afrique. Bokassa comprend qu'il peut obtenir beaucoup de son « cher parent », et être tenu au même niveau que les « pères des indépendances » au sein de la famille franco-africaine.

L'Élysée mesure le grotesque des demandes de Bokassa pour son sacre, mais l'organise (en minimisant publiquement sa contribution). Il est pourtant trop tard : un point de non-retour a été franchi. Les images de la vidéo du sacre, diffusées dans les journaux télévisés occidentaux, donnent au grotesque de l'événement une dimension planétaire. Giscard en prend conscience.

Les relations entre Paris et Bangui, après le sacre, se détériorent très vite. Les sujets de discordes abondent mais c'est bien le rapprochement avec Kadhafi (amorcé dès 1976) qui condamne pour de bon l'empereur de Centrafrique. Le chef de la Libye est en effet l'ennemi numéro un de la France qui est en guerre contre lui au Tchad.

La rupture s'accélère lors du sommet France-Afrique de Kigali en mai 1979, avec la condamnation par la France des massacres à Bangui quelques mois plus tôt : Bokassa est accusé d'avoir réprimé dans le sang des mouvements lycéens et civils au premier trimestre 1979. Une commission d'enquête africaine s'empare du dossier tandis qu'une campagne de presse est menée contre l'empereur sanguinaire. L'idée d'un empereur retiré en son palais de Berengo et écarté des affaires, tandis que ses ministres, plus raisonnables, auraient gouverné, a échoué...

Le Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE), qui, depuis près d'un an, planifie des scénarios de remplacement de Bokassa, obtient le feu vert de l'Élysée. L'opération « Caban » (CentrAfrique-BANgui) doit restaurer l'ancien président centrafricain David Dacko, pris en charge depuis de longues semaines par le service Action. A charge pour lui de demander immédiatement l'application des accords de défense, c'est-à-dire l'intervention des forces françaises officielles (opération « Barracuda »).

Tactiquement, l'opération est un succès. Mais son montage est aussitôt dénoncé. Qu'importe : Paris a sauvé sa plateforme logistique centrafricaine pour la guerre du Tchad. Les Éléments français d'assistance opérationnelle (Efao) viennent relever les hommes de Barracuda et s'installent en Centrafrique jusqu'en 1998. Dès 1981 le colonel Mantion est mandaté comme conseiller des présidents Dacko (renversé par un putsch en septembre 1981) et Kolingba (un général) pour garantir la stabilité du régime. Les camps de Bangui et Bouar, noeuds du dispositif militaire français en Afrique centrale, ne seront dissous qu'en 1998 par le gouvernement Jospin au nom de la nouvelle politique africaine de la France.

Quant à Bokassa, il trouve exil dès 1979 en Côte d'Ivoire, tout en conservant des biens en France (comme son château d'Hardricourt). En 1986, contre l'avis de Paris et Abidjan, il organise son retour à Bangui, qui se solde par un échec fracassant. Le colonel Mantion en personne procède à son arrestation. Condamné à mort par contumace, le verdict de son procès de 1987 le rend coupable de trahison, meurtre et détournement de fonds, mais l'innocente des charges de cannibalisme. Sa peine est commuée en détention à perpétuité. Il est amnistié en 1993, et meurt en 1996, non sans avoir cédé à des tentations mystiques.

Par Jean-Pierre Bat