Cette rubrique présente les articles approfondis de L'Histoire. Une richesse pour les historiens...

Note au lecteur

"L'Histoire a décidé de mettre à votre disposition, sur son site internet, tout le contenu de ses archives du n°1 (mai 1978) au numéro 238 (décembre 1999). La rédaction demande votre indulgence pour les coquilles et autres erreurs dues à une numérisation qu'il nous faudra un peu de temps pour corriger complètement. Ce contenu est offert à nos fidèles abonnés identifiés.

Bonne lecture.

Enquête sur le 10 juillet 1940 - La prise du pouvoir par Pétain

Complot ou suicide ? Le 10 juillet 1940, l'Assemblée nationale vote les pleins pouvoirs à Philippe Pétain, se sabordant et laissant place à un régime autoritaire et liberticide. Comment expliquer la débandade de parlementaires tenus jusque-là pour de fervents républicains ? Pour répondre à cette question essentielle et controversée de l'histoire de la République, voici le résultat d'une enquête portant sur les choix politiques des parlementaires entre 1940 et 1944.

Le 10 juillet 1940, l'Assemblée nationale, réunie au Grand-Casino de Vichy, se sabordait, confiant à Philippe Pétain les pleins pouvoirs et le soin de « réviser les lois constitutionnelles » . Par une cruelle ironie, la IIIe République, née du désastre de Sedan en 1870, mourait à Sedan de l'offensive éclair déclenchée par une Wehrmacht en apparence invincible.

Marcel Astier, sénateur radical-socialiste de l'Ardèche, pouvait bien conclure cette séance sans relief par un « Vive la République quand même ! » , la messe était dite : le régime républicain, après soixante-dix années d'existence, s'effondrait sans panache, cédant la place à un État français qui, sans être fasciste, défendait une orientation autoritaire, liberticide, antisémite et réactionnaire, aux antipodes des valeurs démocratiques.

Qu'une République incapable de préparer la guerre et encore plus de la gagner s'effondre semble, somme toute, logique puisque « depuis Napoléon, tout se passe comme si aucun pouvoir politique, en France, ne pouvait survivre à une défaite »1. Que ce sabordage, en revanche, soit l'oeuvre des parlementaires eux-mêmes surprend. Si les bonapartistes n'ont pas tué l'Empire — en 1815 comme en 1870 —, ce sont bien les républicains qui portèrent Vichy sur les fonts baptismaux. Un retournement pour le moins singulier.

On comprend dès lors l'émoi des acteurs et des historiens, prompts à rechercher, derrière le masque des apparences, une rationalité susceptible d'éclairer un phénomène aussi déroutant. Les uns, rejoignant l'analyse de Léon Blum, invoquent la « peur : la peur des bandes de Doriot [fondateur du Parti populaire français, fasciste] dans la rue, la peur des soldats de Weygand à Clermont-Ferrand, la peur des Allemands à Moulins » 2. D'autres, suivant le procureur général Mornet lors du procès Pétain en 1945, assimilent le 10 juillet 1940 à « l'aboutissement d'un complot fomenté depuis longtemps contre la République, un complot qui, grâce à la défaite, avait réussi » — une théorie reprise par Vincent Auriol, ancien ministre de Léon Blum et futur président de la IVe République, qui a fait partie des parlementaires refusant les pleins pouvoirs à Pétain.

Quelques auteurs, à l'inverse, inscrivent le 10 juillet 1940 dans une temporalité plus longue, apparentant ce « hara-kiri parlementaire » , pour reprendre une formule de Jean-Pierre Azéma, à la mort prévisible d'une République en voie de décomposition. « Ce n'est pas un régime d'assemblée qui a craqué mais bel et bien accablée par la déroute militaire une démocratie étriquée et dominée par des notables rassis » , observe ainsi Jean-Pierre Azéma3.

Hara-kiri parlementaire

Qu'ils soient enclins à minorer ou à majorer le poids de la conjoncture, témoins et historiens s'accordent en revanche à célébrer le mérite des parlementaires (parmi lesquels Édouard Daladier, Pierre Mendès France, Jean Zay, Georges Mandel) qui, embarqués à bord du Massilia , quittèrent le port du Verdon le 21 juin 1940 pour poursuivre la lutte en Afrique du Nord. De même, ceux qui refusèrent les pleins pouvoirs à Philippe Pétain sont volontiers assimilés à des résistants. « Les 80 [députés et sénateurs ayant voté « non »] prirent ce jour-là leurs responsabilités. Juchés par ce vote inattendu sur la tribune des protestataires, ils s'offrirent aux coups. Il ne faut certes pas s'étonner de les voir figurer en bonne place parmi les premiers résistants de l'intérieur » , relève par exemple Pierre Miquel.

Les attitudes adoptées à l'été 1940 sont ainsi conçues comme la matrice explicative des itinéraires suivis durant les années sombres. Les opposants sont d'emblée crédités d'un engagement résistant. Les parlementaires ayant entériné les pleins pouvoirs sont en revanche soupçonnés d'avoir soutenu le régime vichyste, voire la cause allemande.

Constat pour le moins rapide. Un député communiste embarqué sur le Massilia , Marcel Brout, s'engage à son retour dans la Collaboration. Malgré son vote négatif, Isidore Thivrier, député SFIO (le parti socialiste français), accepte un siège au Conseil national, un organisme de Vichy, et reçoit avec les honneurs le Maréchal venu visiter Commentry.

A l'inverse, quelques élus, pourtant initialement partisans de l'État français, rejoignent Charles de Gaulle ou les rangs de la Résistance intérieure. En septembre 1942, Charles Vallin, d'abord vichyste, accepta ainsi de suivre à Londres Pierre Brossolette, marquant publiquement le ralliement d'une frange du Parti social français — volontiers présenté avant guerre comme un mouvement fasciste — à la cause gaulliste ; il s'engagera dans les Forces françaises libres et participera à la campagne d'Italie. Député conservateur, Jean Crouan, après avoir accepté un siège au Conseil national, participa à un réseau de Résistance, ce qui lui vaudra d'être déporté.

Le 10 juillet ne saurait donc se réduire à une histoire manichéenne engageant dès 1940 les acteurs dans les abîmes de la Collaboration ou sur les cimes de la Résistance. Autant d'arguments qui invitent à reconsidérer le dossier dans son ensemble, en envisageant bien entendu la journée du 10 juillet 1940 mais en se penchant également sur ses suites — au vrai peu étudiées.

« L'Angleterre aura le cou tordu comme un poulet »

Le vote du 10 juillet 1940 est de toute évidence dominé par la conjoncture. L'offensive lancée par la Wehrmacht le 10 mai contre la Belgique et le 13 à Sedan a submergé en six semaines les troupes françaises : tandis que la population française se jetait sur les routes, Paul Reynaud, à la tête de son gouvernement, quittait Paris le 11 juin, avant de démissionner, remplacé par le maréchal Pétain, le 16 juin. Celui-ci demandait immédiatement l'armistice, conclu le 22 juin. Les Chambres, début juillet, étaient invitées à se réunir à Vichy, la cité thermale offrant le double avantage de disposer de vastes capacités hôtelières et d'être située non loin de la résidence auvergnate de Pierre Laval, ministre d'État du nouveau gouvernement.

Dans leur ensemble, les parlementaires jugent, à l'été, la guerre perdue et n'imaginent guère de solutions de remplacement à l'armistice. Leur pessimisme découle en partie du sombre pronostic porté par les chefs militaires qui estiment toute résistance impossible. « Dans trois semaines, l'Angleterre aura le cou tordu comme un poulet » 4, déclare en juin 1940 le général Weygand — fort mal inspiré. Les parlementaires s'alignent sur les conclusions de l'état-major avec d'autant moins de scrupules que leurs analyses corroborent ce constat. Les quelque 130 députés et sénateurs placés sous les drapeaux appellent à cesser un combat jugé désespéré. Et les élus des régions dévastées par le conflit, mesurant sur le terrain les effets de la débâcle, plébiscitent l'armistice.

Le vote du 10 juillet porte ainsi la marque de la géographie. Plus les parlementaires ont été au contact de la guerre, plus leur volonté de résistance faiblit : 3,45 % des élus du Nord-Pas-de-Calais s'opposent aux pleins pouvoirs, alors que la proportion en Aquitaine, en Provence-Côte d'Azur, dans le Languedoc et dans la région Rhône-Alpes dépasse les 20 %.

La culture républicaine conforte cette tendance. Outre qu'elle assimile l'exil à la figure infamante de l'émigration — souvenir de la Révolution oblige —, elle oblige l'élu à demeurer, quoi qu'il lui en coûte, auprès de la population. La fidélité à l'idéal républicain amène par conséquent à exclure l'idée même du départ. De fait, seuls 27 parlementaires s'embarquent sur le Massilia et 4 choisissent de rejoindre Londres — le nationaliste antimunichois Henri de Kerillis et le radical Pierre Cot, ancien ministre du Front populaire, notamment.

Tous les autres partagent l'analyse d'Abel Gardey, sénateur radical-socialiste du Gers : « Je considérais que j'avais le devoir de demeurer parmi mes compatriotes dont, depuis plus de trente ans, j'étais le mandataire, et de leur donner, en raison de la place qu'ils m'avaient réservée parmi eux, l'exemple du sang-froid et de la confiance dans la résurrection de la patrie5. »

Les parlementaires se résignent donc à accepter la défaite. Une résignation qui n'amenait pas pour autant à sacrifier la République.

Manifestement, d'autres facteurs ont pesé dans le vote émis le 10 juillet 1940. Le vainqueur de Verdun, tout d'abord, jouissait d'un incommensurable prestige qui conduisit nombre d'élus à lui accorder leur confiance. Il présentait, a fortiori , le profil d'un fidèle serviteur de la République qu'il avait servie comme ministre (ministre de la guerre en 1934, vice-président du Conseil en 1940, dans le gouvernement Reynaud), et qu'il avait dignement représentée auprès du général Franco comme ambassadeur en 1939.

Laval ne cache pas ses intentions

Pierre Laval suscitait, pour sa part, des sentiments plus mêlés. De toute évidence, il comptait dans la classe politique quelques amis, puisqu'il avait été, avant le conflit, fréquemment associé au pouvoir. Il inspirait pourtant la méfiance. Son attitude, en tant que président du Conseil, lors de la guerre d'Éthiopie (1935) avait été critiquée par Léon Blum notamment : le dirigeant socialiste, suivi par de nombreux parlementaires, avait dénoncé l'opacité de la ligne adoptée à l'égard de l'Italie mussolinienne, Laval ayant semblé offrir son assentiment à la politique agressive de Rome tout en la déplorant.

De fait, cet orateur habile ne passait guère pour un homme de parole. Bien qu'il ait clairement énoncé ses objectifs (conclure la paix avec l'Allemagne et réviser les institutions), rares furent les parlementaires à le prendre au mot, ramenant l'annonce de son programme à un artifice rhétorique.

Nombre de parlementaires, après guerre, ont dénoncé, avec Jules Jeanneney, président du Sénat en 1940, l' « entôlage » dont ils auraient été les victimes. Pierre Laval, pourtant, ne dissimule guère ses intentions. Jugeant la défaite de l'Angleterre inéluctable, il table sur la victoire allemande, ce qu'il affirme en public et confirme en privé. « Dis-toi bien que Hitler est d'ores et déjà vainqueur. Que, demain, l'Angleterre sera envahie par son armée et qu'il en est fini de l'Empire britannique » , confie-t-il à Antoine Borrel, sénateur radical-socialiste de la Savoie6.

De même, Laval considère la Grande-Bretagne comme une ennemie, non plus comme une alliée : sans avoir « aucunement l'intention de déclarer la guerre à l'Angleterre » , il entend, « chaque fois que nous le pourrons, rendre coup pour coup » 7.

Sur le plan intérieur, Laval souligne que « la Constitution envisagée ne peut être réactionnaire » , précise que « les Chambres subsisteront jusqu'à ce que soient créées les Assemblées prévues par la Constitution nouvelle » et affirme que les gouvernants ne seront jamais « les imitateurs serviles de n'importe quel pays du monde » — entendre ici l'Allemagne nazie. Mais, dans une séance privée tenue au Petit-Casino de Vichy le 6 juillet, il déclare que « la démocratie parlementaire a perdu la guerre ; elle doit disparaître pour céder la place à un régime autoritaire, hiérarchisé, national et social » 8.

De plus, Laval refuse de garantir, dans la Constitution, les libertés individuelles. « Si vous entendez par liberté individuelle le droit pour tous les métèques et les étrangers... [vifs applaudissements], je préciserai par exemple que personne ne pourra être député s'il n'est français depuis plusieurs générations. C'est notre manière à nous [...] de faire de la politique raciale. »

Objectif : la révision des institutions

L'opacité des desseins que poursuivent Pierre Laval et Philippe Pétain ne saurait dès lors être invoquée par une classe politique qui dispose, pour son information, des éléments nécessaires. Force est donc d'admettre qu'une masse de parlementaires a voté en toute connaissance de cause le programme présenté par les deux hommes.

De fait, une partie du personnel politique réclamait une révision des institutions. Cette volonté n'était pas nouvelle. Dès leur vote, en 1875, les lois constitutionnelles qui établissaient la IIIe République avaient été contestées, à gauche comme à droite, une contestation débouchant notamment sur l'épisode boulangiste9 qui menaça gravement le régime.

L'entre-deux-guerres, surtout, conféra à la « réforme de l'État » une brûlante actualité, d'autant que le régime souffrait — le 6 février 1934 le montra10 — de graves dysfonctionnements : à l'instabilité des gouvernements s'ajoutait une atmosphère délétère de scandales qu'aggravait l'impuissance du régime à résoudre la crise économique et sociale consécutive au krach de 1929.

Le vote du 10 juillet 1940 s'apprécie à cette aune. Il comble les attentes d'une part non négligeable de la classe politique. Outre que la débâcle semble imposer un changement de régime, elle offre l'occasion de procéder à une révision constitutionnelle que l'aboulie des gouvernements avait reportée sine die. « Tout le monde souhaitait en juillet 1940 comme plus tard en janvier 1945 qu'il y ait une plus grande stabilité gouvernementale, moins de temps perdu dans les Assemblées, une séparation plus véritable des pouvoirs. L'idée de modifier la Constitution n'était donc pas en soi une idée révolutionnaire et elle ne faisait pas nécessairement présager un coup d'État » , confirmera Marcel Héraud, député de la Seine, en 1950[11].

« J'avais toujours pensé et j'avais dit qu'il était impossible, après les événements du mois précédent, que la Constitution de la France demeurât intacte » , rappellera Léon Blum lors du procès Pétain, tout en précisant qu'il refusait d'imaginer « un pays modifiant sa Constitution en présence de l'ennemi » .

Ainsi, 4 parlementaires seulement refusent le 9 juillet 1940 de cautionner le projet de révision soumis à l'assentiment des élus. Le vote du 10 juillet se pose comme un vote de résignation qu'écrase la conjoncture — puisqu'il signe l'acceptation de la défaite. Mais il marque également un vote d'adhésion entérinant et la disparition de la IIIe République et l'émergence d'un nouveau régime.

Facteur aggravant : les opposants ne sont que faiblement épaulés par les dirigeants républicains. Jules Jeanneney, Édouard Herriot et Albert Lebrun, respectivement président du Sénat, président de la Chambre des députés et président de la République, campent sur une position légaliste qui les amène à respecter la lettre de la Constitution plutôt que son esprit. Les facteurs personnels jouent ici également un rôle : ayant souvent privilégié le compromis sur le conflit, ces hommes ne sont guère enclins à rechercher la rupture — une rupture qu'auraient par surcroît désavouée leurs mandants.

Ces responsables politiques sont également victimes du système politique mis en place sous la IIIe République. La pratique institutionnelle avait constamment abaissé la prérogative présidentielle, au point de préférer à l'Élysée des personnalités falotes à des hommes forts — Clemenceau en fit l'amère expérience en 1920 quand Deschanel l'emporta contre lui à l'élection présidentielle. Il eût été surprenant, dès lors, de voir Albert Lebrun, se dépouillant d'une tradition entérinée par les ans, se dresser en 1940 pour incarner la résistance au maréchal Pétain !

570 oui, 80 non, 20 abstentions

Les chefs de parti eux aussi se turent. Certains, il est vrai, ne siégeaient pas à Vichy, à l'instar du radical Édouard Daladier, ou encore du modéré Georges Mandel, bloqués après l'arrivée du Massilia au Maroc, ou de Paul Reynaud qui, gravement blessé dans un accident de voiture, préféra s'éclipser. Mais les autres se firent discrets.

Pour ne pas diviser la SFIO, Léon Blum, le 10 juillet, vota « non » mais conserva le silence. Louis Marin — dont l'autorité sur ses amis de la Fédération républicaine, parti de droite, vacillait depuis quelques années — ne donna pas de consignes. Pierre-Étienne Flandin l'un des chefs de l'Alliance démocratique, centre droit, tout en réaffirmant publiquement sa fidélité à la République, vota les pleins pouvoirs — il espérait sans doute jouer un rôle à Vichy en incarnant dès 1940 une solution de remplacement crédible à Pierre Laval.

Tous ces éléments expliquent le caractère plébiscitaire du soutien apporté à Philippe Pétain le 10 juillet 1940 : 570 parlementaires votent les pleins pouvoirs, 80 s'y opposent, 20 s'abstiennent12. Ce soutien n'épargne ni la SFIO (54,5 % de « oui »), ni les radicaux-socialistes (66,5 % de « oui »), ni même les communistes en rupture de ban. Certes, 61 parlementaires communistes, déchus après l'interdiction du Parti le 26 septembre 1939, ne prirent pas part au vote. Mais 14 élus, après avoir rompu avec le PCF, conservèrent leur mandat et 8 votèrent les pleins pouvoirs.

Le clivage droite/gauche a pourtant joué. La gauche fournit 91 % des « non », 80 % des abstentions, 85 % des contingents embarqués sur le Massilia. Le taux de résistance à droite se révèle en revanche dérisoire : 5 % des parlementaires seulement s'opposent, par l'abstention, le refus ou l'exil, aux pleins pouvoirs.

Le prestige du maréchal Pétain, la volonté de suspendre les armes, le désir de réviser la Constitution, voire la tentation collaboratrice touchent, il est vrai, l'ensemble des partis. La crise politique des années 1930 a par surcroît amplifié les désarrois, à droite comme à gauche, ce qui facilite le recours à un homme providentiel et attise la volonté de révision — à tous les sens du terme. La défaite de la France, en outre, alimente le pacifisme qui recrute aussi bien dans le parti de l'ordre que dans celui du mouvement.

Cela posé, les thèmes que développe explicitement Philippe Pétain dès juin 1940 sont, il est vrai, naturellement plus conformes aux idéologies conservatrices. L'antiparlementarisme, l'hommage rendu à la famille, l'approche corporatiste, l'exaltation de l'autorité, la défense de l'Église séduisent plus facilement à droite qu'à gauche. Quoi qu'il en soit, le régime vichyste peut, à sa naissance, se prévaloir d'un soutien élargi du personnel politique.

Encore faut-il souligner l'ambivalence de ce soutien. Certains parlementaires, assimilant Philippe Pétain à un nouveau Monsieur Thiers, escomptent quelques réformes, mais espèrent surtout de ce syndic de la défaite qu'il tienne la dragée haute à l'Allemagne et protège au mieux l'intérêt de la France et des Français13. Tout en lui accordant leur confiance, ils n'entendent pas soutenir activement le régime ; uniquement négocier quelques compromis avec lui, afin par exemple de rester dans leur mairie et de défendre leurs administrés.

D'autres parlementaires, en revanche, souhaitent activement participer à la Révolution nationale. Partageant les grandes options idéologiques du régime, ils militent dans les organismes vichystes — Corporation paysanne, Légion française des combattants notamment.

En 1940 cependant la frontière entre les partisans du soutien actif et ceux du soutien sans participation se révèle indécise. 135 maires ou conseillers municipaux acceptent de conserver leur fonction, mais il est difficile de démêler l'écheveau des motivations qui président à ce choix. Certains désirent protéger leurs concitoyens — un impératif auquel la présence allemande, en zone occupée comme en Alsace-Lorraine, confère une brûlante actualité. Paul Harter, député-maire de Forbach, rejoint ainsi sa ville ; il en est expulsé dès le 21 novembre 1940 pour ne pas avoir offert à la puissance occupante les gages requis.

D'autres restent en place pour éviter la nomination d'un vichyste trop zélé, tel Louis Fieu, député SFIO, qui demeure à la mairie de Carmaux à la demande de ses camarades. Quelques édiles, à l'inverse, se maintiennent pour aider à ancrer la Révolution nationale de Philippe Pétain. L'opportunisme, enfin, dicte parfois sa loi.

La même diversité caractérise la participation aux Commissions administratives (censées remplacer les Conseils généraux) ou au Conseil national, ce Parlement ersatz créé le 22 janvier 1941 pour aider Pétain à préparer la nouvelle Constitution. Les parlementaires, jusque lors tenus en lisière, sont invités à siéger dans cette institution dont ils fournissent un tiers des membres — 77 conseillers sur 213. Massivement recrutés à droite (64 % des membres relèvent de cette sensibilité), les conseillers, nommés par le pouvoir, sont parfois issus de la gauche radicale (12), socialiste (9) et indépendante (5)[14]. Ici encore, les uns acceptent leur mandat pour aider le Maréchal, les autres pour participer à une entreprise qui, renouant avec le parlementarisme défunt, semble tempérer la dérive autoritaire de l'État français.

Certains parlementaires s'engagent délibérément, quant à eux, dans le camp collaborationniste. Une partie des socialistes, certes minoritaires (Paul Rives, Charles Spinasse, Julien Peschadour...), se prononcent ainsi pour l'entente avec le Reich, conçue comme le prélude à l'édification d'une Europe nouvelle, l'amorce d'une paix durable et le rempart contre un bolchevisme exécré. Tous plébiscitent la construction d'un État fort — mais social — et réclament l'instauration d'un socialisme national. Quelques communistes en rupture de ban misent également sur la victoire allemande — comme Marcel Gitton qui, en mai 1941, crée le Parti ouvrier et paysan français.

La droite n'est bien sûr pas épargnée par ce prurit collaborationniste. Des élus alsaciens rêvent d'une autonomie placée sous la protection de la croix gammée (Charles Hueber, Joseph Rossé...). Des personnalités de droite sont fermement décidées à instaurer un ordre nouveau (Michel Brille). Certains élus, enfin, s'en tiennent à une ligne pragmatique, à l'instar de Pierre-Étienne Flandin. Ne partageant guère les options idéologiques du nazisme, ce dernier défend une collaboration permettant à la France de préserver ses droits dans l'Europe nouvelle.

Un élu sur dix adhère à la collaboration

Au total, avant 1942, on peut estimer que, sur un total théorique de 932 parlementaires, une centaine d'entre eux adhèrent — pour des motifs divers — à la Collaboration et que 200 élus environ soutiennent — à différents degrés — le régime vichyste. Quelles que soient leurs divergences, vichystes et collaborateurs adoptent une attitude fataliste à l'égard du vainqueur et nul ne songe à aider les Alliés à remporter la victoire. Sur le plan intérieur, ces parlementaires plébiscitent un État fort, acceptent la mise entre parenthèses de la démocratie, consentent à la suspension des libertés fondamentales et considèrent le bolchevisme comme un ennemi.

Cette statistique sommaire inspire des commentaires mesurés. Elle prouve tout d'abord que la classe politique, loin de se laisser séduire par les sirènes de l'opportunisme, a, dans l'ensemble, observé une relative retenue tant vis-à-vis du vainqueur (puisque la Collaboration ne concerne qu'un élu sur dix) qu'à l'égard de Vichy (puisque le vichysme n'attire au plus qu'un tiers du personnel politique).

Mais elle illustre également la gravité de la crise des années 1930. Les parlementaires, en 1939, étaient en règle générale considérés comme de fervents patriotes et d'ardents républicains. En 1941, un élu sur trois juge somme toute normale la disparition du principe électif, la suppression des libertés, le recours à un homme providentiel, la mise en oeuvre d'une législation antisémite. La France, certes, n'a pas connu de tentation fasciste avant 1940. Mais si l'on considère que les Chambres offrent un reflet du pays, on peut affirmer qu'à l'été 1940, elle a en partie succombé au démon autoritaire que symbolise l'État français.

A partir de 1942, pourtant, la situation évolue et les plus fermes soutiens vichystes tendent à s'éroder. Le blanc-seing donné à Philippe Pétain le 10 juillet 1940 comportait en effet des conditions implicites. Les parlementaires avaient accepté l'armistice parce qu'ils estimaient que la guerre était perdue. La résistance de la Grande-Bretagne, l'entrée en guerre de l'URSS le 22 juin 1941, puis des États-Unis le 7 décembre 1941, le débarquement des forces alliées en Afrique du Nord le 8 novembre 1942, puis la victoire de Stalingrad le 2 février 1943 bouleversent la donne, en amorçant la prévisible défaite du Reich.

La politique intérieure du régime vichyste rebute elle aussi. Partisans d'un État fort, les parlementaires ralliés souhaitaient rarement l'émergence d'un État policier. Sacrifiant au culte du Maréchal, ils entendaient que ce dernier maintienne une forme d'union nationale et ne déchaîne pas la guerre civile. Or Philippe Pétain déclenche une répression massive. Épurant les conseils municipaux, traquant les communistes, pourchassant les Juifs, il défère par surcroît devant le tribunal de Riom les prétendus responsables de la défaite — le socialiste Léon Blum, les radicaux Guy La Chambre et Édouard Daladier notamment.

Pour l'honneur : Max Hymans, Pierre Viénot, Charles Tillon

Vichy, enfin, promettait de protéger les Français. Mais les pressions qu'exerce l'Allemagne sur la population s'intensifient. Philippe Pétain et Pierre Laval sont incapables de garantir un ravitaillement décent aux Français et ils admettent en février 1943 le principe du Service du travail obligatoire (STO), c'est-à-dire le départ pour l'Allemagne d'une main-d'oeuvre française non volontaire.

Davantage : ils acceptent d'organiser la livraison des jeunes requis. Cette disposition est d'autant moins admise que le recensement incombe aux maires — une fonction qu'occupent de nombreux parlementaires. Les conditions implicites qui régissaient l'octroi des pleins pouvoirs sont donc bafouées, provoquant le détachement progressif de la classe politique.

Certes, quelques élus n'avaient pas attendu novembre 1942 pour lutter contre l'Allemagne ou l'État français. Pierre-Olivier Lapie rejoignait Londres dès juin 1940 et acceptait de devenir gouverneur du Tchad avant de revenir se battre dans la Légion. En 1941, le socialiste Max Hymans s'engageait dans les réseaux, collectant les renseignements et accueillant des agents parachutés. Le socialiste Pierre Viénot, pour sa part, participait au mouvement Libération-Sud puis gagnait la Grande-Bretagne. Et le communiste Charles Tillon, au mépris des consignes du PCF, respectueux de l'accord germano-soviétique, entrait dans la lutte avant l'attaque allemande contre l'Union soviétique.

Quelques parlementaires, de même, observaient une froide réserve à l'égard de Vichy, les amenant à refuser des places (le sénateur René Coty décline la mairie du Havre) ou s'abstenant d'honorer de leur présence les cérémonies maréchalistes : ainsi, le député radical-socialiste Louis Guichard n'assista pas à la réception que Philippe Pétain offrit aux maires du Vaucluse le 10 octobre 1942, absence « sévèrement jugée » par le sous-préfet de Carpentras.

Ces conduites restaient cependant marginales. Il est vrai que les organisations de Résistance ou le général de Gaulle ne sollicitaient guère le concours d'élus discrédités par leur vote et rappelant un régime honni. Et la culture politique des parlementaires ne les préparait pas aux périls de la clandestinité.

Pourtant, là aussi, à partir de 1942, les choses changent. L'autoritarisme de l'État français réhabilite l'image de la République — superbement défendue par Blum au procès de Riom en février-avril 1942. Et la France libre finit par rechercher le concours des partis et des élus, qui offrent une caution démocratique propre à légitimer de Gaulle auprès des Alliés. Ce rapprochement s'opère progressivement, par le ralliement des partis à Charles de Gaulle d'abord, par la création du Conseil national de la Résistance (qui réunit les syndicats, les mouvements de Résistance et les partis politiques reconstitués dans la clandestinité) ensuite (mai 1943), par la création d'une Assemblée consultative siégeant à Alger (septembre 1943) enfin.

Faut-il désespérer de la classe politique ?

Provenant de tous les horizons politiques, une soixantaine de parlementaires au total (Pierre Mendès France, Henri Queuille, Louis Marin...) prêteront leur concours au général de Gaulle. Plus d'une centaine d'élus s'engageront dans les mouvements et les réseaux de la Résistance. Compte non tenu des élus déportés en Allemagne (Blum, Reynaud...), une trentaine de parlementaires connaîtront l'enfer concentrationnaire pour leur participation à la Résistance.

Éclaboussée par les scandales et discréditée par l'impuissance du régime, la classe politique française souffrait en 1939 d'une réputation douteuse que la défaite de 1940 et le vote du 10 juillet 1940 ne contribuèrent pas à rehausser. Écrasés par la conjoncture, aveuglés par le prestige de Philippe Pétain, obnubilés par le thème fédérateur que représentait la réforme de l'État, les élus ont, dans leur majorité, accordé les pleins pouvoirs au Maréchal et ce en toute connaissance de cause. Vote de circonstance, le scrutin du 10 juillet se pose donc également comme un vote d'adhésion.

Le comportement des parlementaires durant les années sombres invite toutefois à nuancer un constat sévère vouant aux gémonies la classe politique. Le mandat offert au vainqueur de Verdun restait implicitement soumis à des conditions restrictives. Incapable de les honorer, pour des raisons exogènes (la marche du conflit) et endogènes (l'évolution propre du régime), l'État français dut constater l'érosion progressive de ses bases. Les élus, de fait, prirent leurs distances avec Vichy, rallièrent le général de Gaulle ou entrèrent dans la Résistance.

Ces éléments démontrent la gravité des désarrois de l'avant-guerre qu'amplifia le choc dissolvant de la défaite : un personnel crédité de sentiments républicains accepta — à hauteur d'un tiers — la suspension des libertés républicaines. Mais ils illustrent également le caractère parfois réversible des opinions puisqu'une partie non négligeable de la classe politique finit par s'engager dans la lutte contre le nazisme.

Ce bilan nuancé provoque in fine la perplexité, puisqu'il incite tant à désespérer de la classe politique qu'à célébrer ses mérites.

Par Olivier Wieviorka, Christophe Prochasson dir.