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Bonne lecture.

Jean Zay ou le destin brisé du Front populaire

Ministre de l'Éducation nationale, il fut le Jules Ferry du Front populaire. Avec un objectif : la démocratisation de l'enseignement secondaire. Bien oublié, Jean Zay reste le vrai initiateur du CNRS et du Festival de Cannes. Objet de haine pour les antisémites, il fut assassiné par les miliciens en 1944.

Jean Zay : le nom de cet homme de gauche, ministre de Léon Blum, reste attaché à un destin tragique. Condamné en 1940 par le régime de Vichy, il est le Dreyfus du Front populaire. Il en fut aussi le Jules Ferry. Car Jean Zay est d'abord, de 1936 à la guerre, pendant quarante mois, un ministre visionnaire de l'Éducation nationale - à la tête d'un vaste ministère auquel étaient rattaché les beaux-arts, la recherche et, dans un second temps, la jeunesse et les sports. Nombre des traits fondateurs que l'on attribue à "l'école de Ferry", comme l'égalité sociale ou la diffusion de la culture, remontent en fait aux années 1930. Jean Zay a contribué à faire de la culture pour tous un objectif majeur du régime.

Le parcours de Jean Zay est placé sous le signe de la précocité : député radical du Loiret en 1932 à 27 ans, ministre de l'Éducation nationale du Front populaire à 31 ans, emprisonné par Vichy à 36 ans, assassiné par des miliciens un mois avant ses 40 ans. Il a tout pour devenir un martyr républicain exemplaire aux lendemains du second conflit mondial.

Mais sa figure semble contredire les valeurs promues en 1945 : unanimité de la nation contre les fascismes et rejet du parlementarisme accusé de tous les échecs face à la crise économique et internationale des années 1930. Lui fut, à l'inverse, un brillant représentant du personnel de la IIIe République et il a disparu dans la "parenthèse de Vichy", victime des seules haines franco-françaises. Contrairement à Georges Mandel et à Léon Blum, les Allemands n'ont aucune part dans son arrestation ni dans son exécution. Sa fin rappelle douloureusement ce passé de l'Occupation et de Vichy, longtemps rejeté. Alors qu'on célèbre le 70e anniversaire du Front populaire, il est temps de s'intéresser de plus près à cette personnalité exceptionnelle et largement méconnue.

Jean Zay, jeune avocat intéressé par les questions de politique générale, n'est pas du tout un spécialiste de l'éducation lorsqu'il est nommé, un peu à la surprise générale, dans le ministère Blum. Celui-ci cherche, pour équilibrer son ministère à côté des socialistes, un radical si possible jeune et raisonnablement expérimenté. Zay est alors l'homme idéal : sous-secrétaire d'État à la présidence du Conseil auprès d'Albert Sarraut depuis quelques mois, il est surtout le ténor des jeunes radicaux à la gauche du vieux parti - il devient le leader de la génération Jacques Kayser, Pierre Cot, Pierre Mendès France. Dès 1934, il apparaît au congrès de Nantes de son parti comme le chef de file du courant favorable à la dynamique de front populaire, c'est-à-dire l'union de la gauche, radicaux, socialistes et communistes.

L'idée progressant, il est logiquement chargé du rapport de politique générale au congrès suivant, celui de Wagram en 1935, par lequel la gauche des radicaux amène le parti à adopter cette ligne. En 1936, il n'est pas forcément attendu à l'Éducation nationale, mais il est candidat naturel à un poste ministériel dans un gouvernement dont il a soutenu la naissance.

Toutefois, Jean Zay n'est pas qu'un homme politique de gauche à la carrière brillante. Il partage avec Léon Blum le redoutable privilège d'être une des cibles principales des ennemis de la République dans l'ambiance délétère qu'a si bien décrit Raymond Aron dans ses Mémoires  : "  Je sentis le climat, j'entendis au cinéma des cris, “juif-juif”, quand Léon Blum passait à l'écran. G. Mandel, J. Zay, tous deux assassinés sous l'occupation, siégeaient au Conseil des ministres ; ils subissaient les attaques des hebdomadaires de droite et d'extrême droite, dénoncés comme bellicistes par solidarité juive plutôt que par souci de l'intérêt français [1]. "

Né en 1904, Jean Zay incarne le destin d'une génération de "fous de la République" prise dans les combats du premier XXe siècle. Sa propre identité cristallise les exaspérations politiques de la société française. D'origine juive par son père Léon Zay était lui-même un radical proche de l'anticlérical Émile Combes, franc-maçon, émancipé du judaïsme au point d'être enterré civilement, élevé dans le protestantisme par une mère institutrice qui tenait l'orgue au temple d'Orléans, il y est baptisé, s'y marie en 1931 avec Madeleine Dreux, qu'il connaît depuis l'enfance ils ont deux filles, Catherine et Hélène, et ses funérailles y ont été célébrées en 1948 son corps, retrouvé en 1946, n'est identifié qu'à cette date. C'est un protestant, mais, après son initiation à la franc-maçonnerie en 1926 - dans la même loge que son père -, il est devenu plutôt agnostique.

En politique, le parcours de Jean Zay reflète les remuements de l'identité nationale et les changements de la culture politique française. Entre 10 et 14 ans, il traverse en enfant de guerre, très patriote, les épreuves de 1914-1918. Il se rallie au pacifisme dans les années 1920, mais s'en déprend très tôt devant la montée des fascismes. Il adopte, en effet, dans les gouvernements successifs auxquels il participe de 1936 à 1939 une ligne antihitlérienne et fait partie en 1938 des rares antimunichois.

On comprend mieux pourquoi il suscite tant de haine : sa figure permet la coagulation de toutes les idées antirépublicaines - antisémitisme, antimaçonnisme, antiparlementarisme.

La violence à son égard ne fait que croître avec son opposition aux dictatures. Sa fermeté face à Hitler est travestie en "bellicisme". Sur ce thème de plus en plus brûlant qui scinde la France en deux camps, il est constamment attaqué, accusé d'antipatriotisme. Paradoxalement, c'est un de ses écrits pacifistes de jeunesse, datant de 1924 il n'a pas 20 ans !, non destiné à être publié, intitulé Le Drapeau , qui est récupéré, détourné et sert de preuve jusqu'à la nausée malgré toutes ses mises au point.

Son opposant orléanais, lors des élections législatives, Maurice Berger, membre de la droite modérée, battu en 1932 et en 1936, livre en une phrase tout le système de représentation de ces deux France en guerre lorsqu'il déclare à ses électeurs à la veille des élections de 1936 : "  La lutte n'est pas entre Jean Zay et Maurice Berger, si détestable que soit le ministricule du Torchon rouge : elle est entre la France et les tenants de l'étranger révolutionnaire, entre le Drapeau tricolore et la loque sanglante, entre l'ordre et le désordre [2].

Les attaques sur son action de ministre ne manquent pas, elles non plus. De Léon Daudet, qui stigmatise l'action du "  juif Torche Zay  " le 16 juillet 1939 dans un éditorial de L'Action française intitulé "Le ministère de l'Éducation nationale", à Céline, qui affirme que "  sous le négrite juif Jean Zay la Sorbonne n'est plus qu'un ghetto  " avant de poursuivre par "  je vous zay  " dans L'École des cadavres en 1938, tous ressassent le thème de la corruption de la jeunesse par ce ministre juif.

L'écrivain Marcel Jouhandeau en donne lui aussi sa version dans Le Péril juif en 1937. Elle condense les autres : "  Mais la pire calamité, non seulement imminente, actuelle ; accomplie, réalisée déjà sous nos yeux, sans que personne ait seulement crié gare, c'est celle qui regarde l'éducation des enfants et des jeunes Français : M. Jean Zay, un Juif, a entre les mains l'avenir vivant de ce pays : il peut en pétrir à sa guise, à sa mode, la matière et l'esprit. Tout dépend de sa volonté et en effet il vient de réformer l'enseignement. [...]

"  Ainsi l'on ne chante pas seulement l'Internationale dans les rues ; à l'oreille de l'enfant, à l'oreille du jeune homme, dans nos écoles, on fredonne d'autres paroles moins grossières sans doute, mais qui, pour être plus subtiles, n'en ont pas moins le même sens et les mêmes visées et peu à peu, quand on l'aura bercé de cette chanson, quand il aura oublié qu'il est Français, l'héritier d'un grand peuple et d'un merveilleux passé, devenu homme, il se réveillera l'esclave du Juif. "

Il n'est dès lors pas surprenant que Jean Zay soit, en octobre 1940, utilisé par les services diplomatiques pour justifier auprès des Américains le statut des Juifs. Dans un télégramme diplomatique, rédigé par Jacques Guérard, envoyé le 18 octobre 1940 à l'ambassadeur de France à Washington, on peut lire : "  Parmi les Juifs français eux-mêmes, à côté d'excellents éléments sûrs et loyaux, il n'est que trop vrai que leur mentalité très particulière en a porté un grand nombre à s'attaquer à toutes les notions dont, en dépit d'une histoire nationale mouvementée, les Français ne s'étaient jamais écartés. Les Israélites qui ont été au pouvoir entre 1936 et 1940 se sont particulièrement distingués à cet égard ; il n'est que de rappeler le langage tenu par M. Jean Zay sur le drapeau et le livre publié par Léon Blum sur le mariage.

"  Nous avons ainsi été amenés à la conviction qu'une des conditions du relèvement national était l'éloignement des Israélites d'un certain nombre de carrières qui leur permettent d'exercer sur nos administrations, sur l'opinion publique et sur la jeunesse une influence qui a été reconnue comme néfaste [3]. "

L'outrance de ces propos antisémites doit, a contrario , nous encourager à aller voir de plus près l'action du ministère Zay : comment a-t-il réformé l'enseignement ?

Si l'on s'arrête à l'oeuvre législative, le bilan de Jean Zay paraît bien maigre et semble s'arrêter le 9 août 1936. La prolongation de la scolarité de 13 à 14 ans votée ce jour-là fut la seule loi scolaire à passer l'épreuve du Parlement durant les quarante mois de ses ministères. Son grand projet de loi, déposé en mars 1937, n'était toujours pas discuté en... ­septembre 1939.

On comprend que ce projet ait rencontré une forte opposition : il s'agissait de refonder toute la structure de l'enseignement pour le démocratiser - ce que demandent de nombreux projets depuis 1918. L'édifice de l'instruction publique, dans lequel trois ordres rivaux d'instruction se concurrençaient le primaire, l'école du peuple, qui se poursuivait par le primaire supérieur pour les meilleurs après le certificat d'études ; le secondaire, réservé aux catégories bourgeoises, qui débutait dès le plus jeune âge avec les petites classes de lycée ; enfin, la filière technique, entretenant les divisions sociales, devait faire place à une logique d'éducation nationale, dans laquelle l'ensemble de la population scolaire serait organisée par âge en trois degrés coordonnés premier, deuxième, supérieur. Cette solution finira par s'imposer, mais il faudra attendre les années 1960 pour voir disparaître complètement les petites classes du lycée et s'installer vraiment le collège pour tous.

Malgré son impuissance au Par­lement, le rôle historique du ministère Zay est d'avoir rendu ce passage cohérent et irréversible. Son vrai bilan réside dans l'ensemble constitué par les décrets et les expérimentations - qui ont permis de contourner en partie les blocages corporatifs et législatifs. En effet, entre 1936 et 1939, on assiste à un début d'application du projet de 1937 autour de deux mots clés : la coordination et l'orientation.

La coordination d'abord. Le ministère, par toute une série de décrets et de circulaires, rend compatibles les programmes des différents degrés. Le but est de " permettre éventuellement en cours d'études le passage d'une section à une autre " décret du 21 mai 1937.

L'orientation ensuite. Elle découle de l'unification projetée : tous les élèves doivent passer par le même premier degré, sans que leur origine sociale soit prise en compte ; dans le second degré, il faut un palier pour décider de leur affectation dans une des trois filières enseignement secondaire, primaire supérieur, filière technique. C'est le rôle assigné à la future classe de 6e. Durant l'année scolaire 1937-1938, 200 "classes d'orientation" sont mises en oeuvre après une réunion d'experts à la rentrée dont Jules Isaac pour l'histoire. Elles regroupent 4 ou 5 maîtres issus de tous les ordres d'enseignement sans oublier l'avis d'un médecin, qui enseignent dans des classes de 20 à 25 élèves.

On voit ici une des originalités de la pratique du ministère Zay : le recours à l'expérimentation, à l'évaluation avant d'élargir à tout le pays les nouveautés - un moyen aussi de contourner les blocages. Il en est ainsi de l'éducation physique obligatoire une heure par jour ou un après-midi par semaine, testée dans les trois départements symboliques du chef de l'État Albert Lebrun Meurthe-et-Moselle, du chef du gouvernement Aude et du ministre Loiret en 1936-1937, puis étendue à 29 départements en 1937-1938 et à 40 en 1938-1939.

Par ailleurs, un effort budgétaire important est consenti en faveur de l'enseignement. Plus de 5 000 postes d'instituteurs et 225 postes de professeurs sont créés afin de dédoubler les classes dépassant 35 élèves. La politique de grands travaux du Front populaire conduit également à multiplier par 5 les dotations de l'État pour l'équipement scolaire.

Le ministère favorise aussi des pédagogies novatrices, qu'il inscrit dans les nouveaux programmes et fait expérimenter. Les instructions de 1938 sont, à cet égard, exemplaires : l'enfant doit devenir "  l'artisan de sa propre éducation en même temps que son sens social se développe ". C'est particulièrement le cas des "loisirs dirigés", prévus le samedi après-midi, où les élèves sont conduits "  dans les musées, les monuments, les usines, à la campagne, au spectacle [afin] de déterminer, par une Commission des loisirs où les élèves eux-mêmes seront représentés, tout ce qui peut donner à nos jeunes élèves l'impression que, s'évadant en quelque sorte de la discipline de l'enseignement, ils prennent un libre contact avec ce monde où bientôt ils vivront [4]. "

Responsable également de la jeunesse, des sports, de la recherche et des activités artistiques au sein d'un très grand ministère en 1937, Jean Zay soutient la vaste oeuvre culturelle et sociale du Front populaire à destination du plus grand nombre. Il est pour cela secondé par des collaborateurs comme Jean Cassou, chargé des dossiers artistiques au sein du cabinet, Léo Lagrange, sous-secrétaire d'État aux Sports et aux Loisirs qui passe sous la houlette de Jean Zay à partir de 1937, Irène Joliot-Curie ou Cécile Brunschvicg, sous-secrétaires d'État respectivement à la Recherche et à l'Éducation, deux des trois femmes que comptait le cabinet alors même que les femmes n'avaient pas le droit de vote...

Il a ainsi posé les bases du CNRS, du musée de l'Homme, du Festival de Cannes, mais aussi de l'ENA même si la traduction dans les faits attendra parfois 1945. Il a aussi joué un rôle majeur dans la mise en oeuvre des congés payés.

Ce radical incarne ainsi, peut-être plus que tout autre ministre du Front populaire et le plus durablement, le grand élan que Léon Blum a voulu impulser en 1936 en faveur des classes populaires et, en un mot, la démocratisation culturelle dans la république.

Il n'est donc pas surprenant qu'il devienne, en octobre 1940, le premier condamné politique du régime de Pétain. Sa peine est, volontairement, la même que celle de Dreyfus : dégradation militaire et déportation, effectuée en France, à cause de l'occupation. Quatre ans plus tard, le 20 juin 1944, alors que la défaite des Allemands est consommée, il est sorti de sa cellule de Riom sous le prétexte d'une fausse évasion par des miliciens animés d'un esprit de vengeance, mitraillé puis jeté dans un ravin, où son corps ne sera trouvé qu'en 1946 par des chasseurs.

Au-delà de ce destin tragique, son oeuvre mérite d'être examinée à l'aune de sa postérité. Si nous devons à l'école de Ferry le cadrage politique de l'enseignement et sa définition républicaine laïque, nous devons à Jean Zay son ambition sociale.

Par Olivier Loubes