Cette rubrique présente les articles approfondis de L'Histoire. Une richesse pour les historiens...

Note au lecteur

"L'Histoire a décidé de mettre à votre disposition, sur son site internet, tout le contenu de ses archives du n°1 (mai 1978) au numéro 238 (décembre 1999). La rédaction demande votre indulgence pour les coquilles et autres erreurs dues à une numérisation qu'il nous faudra un peu de temps pour corriger complètement. Ce contenu est offert à nos fidèles abonnés identifiés.

Bonne lecture.

Palmyre, la Venise des sables

Peut-on expliquer l'extraordinaire destinée de Palmyre, cette Venise syrienne des sables, durant les trois premiers siècles de notre ère ? Aujourd'hui, l'archéologie nous aide à comprendre comment, à partir d'une source dans le désert, les hommes ont édifié cette grande cité marchande, véritable plaque tournante pour les caravanes de l'Orient et de l'Occident.

Dans les derniers temps de l'Empire ottoman, à la fin du XIXe siècle, quand le visiteur étranger, venu de Damas ou de Homs, débouchait sur le site de l'antique Palmyre (aujourd'hui en Syrie), il restait stupéfait devant l'immensité du champ de ruines sillonné de rangées de colonnes qui se dévoilait brusquement devant ses yeux au sortir de la steppe désertique. « L'effet le plus romantique que l'on puisse voir », écrivait, en 1751 déjà, l'Anglais Robert Wood, qui nous a laissé, avec James Dawkins, le premier recueil de dessins de l'endroit.

Sans nul doute Palmyre a contribué à ce goût pour les ruines, né à la veille de la Révolution, qui inspira à Volney un livre précurseur du romantisme français, Les Ruines ou Méditations sur les révolutions des empires, paru en 1791. Aux dessins platement véridiques de Dawkins et Wood succédèrent ceux, plus fantaisistes, plus romantiques, du « citoyen Cassas » dans les dernières années du même siècle. Un cadre de collines escarpées et déchiquetées y est animé parfois par une fantasia de bédouins caracolant, la lance en arrêt.

Aujourd'hui, on regrettera que la belle endormie, inspiratrice de rêves et de mélancolie, cède de plus en plus la place à un de ces sites recréés par les archéologues pour l'édification du touriste - Allemands, Français, Suisses et Polonais y ont rivalisé d'efforts. Seul le grand sanctuaire de Bêl, le dieu protecteur de la ville, débarrassé à la veille de la dernière guerre mondiale des maisons du village arabe qui s'y était réfugié, a retrouvé sa majesté.

Rien ne semblait promettre le site de Palmyre à un destin exceptionnel. Sans doute la puissante source Efca rend-elle l'endroit habitable grâce à la petite oasis qu'elle alimente ; mais son eau sulfureuse est imbuvable et n'avait d'autre avantage que de créer une lagune propice à des salines. Pour abreuver une ville de quelque importance, il fallait canaliser l'eau d'autres sources, plus ou moins éloignées.

Les premières traces d'occupation remontent à l'époque paléolithique et le nom indigène de l'endroit, Tadmor, qui n'est pas sémitique, trahit aussi une origine fort ancienne. Il figure dans la Bible comme dans les documents mésopotamiens. Le nom poétique de Palmyre, qui évoque les palmes, semble refléter une confusion ancienne entre le toponyme Tadmor et le mot sémitique tamar : palmier-dattier. Mais les palmiers n'ont sans doute jamais été que d'importance secondaire dans une oasis ou, aujourd'hui encore, la vigne se marie à l'olivier, et palma, d'où viendrait Palmyre, est du latin et non du grec : aurait-il donc fallu attendre la venue du général romain Pompée, au Ier siècle av. J.-C, pour trouver un nom acceptable aux nouveaux maîtres ? On a quelque peine à le croire, et le mystère des origines du nom de Palmyre n'est pas éclairci.

L'oasis de Tadmor était capable de nourrir un village ou une bourgade, mais elle ne pouvait répondre aux exigences d'une ville. Elle ne ressemble guère à une île cernée de tous côtés par une mer de sable, contrairement à ce que suggère au ler siècle ap. J.-C. le géographe latin Pline l'Ancien (V, 88). En effet, si le désert véritable est à ses portes et s'étend à l'est vers l'Euphrate, il n'en va pas de même à l'ouest ; là, c'est la steppe plutôt que le désert que l'on traverse en venant des centres de la Syrie occidentale, Homs ou Damas, une steppe cultivée de nouveau aujourd'hui, avec ses grands champs de coton, une steppe très certainement exploitée dans l'Antiquité.

eau sulfureuse et imbuvable

A soixante-dix kilomètres à l'ouest, dans la montagne, le barrage d'Harbaqa, très certainement romain, retenait l'eau nécessaire à l'irrigation des terres autour d'une importante installation qui servait au ravitaillement de la ville et que les Omeyyades, les premiers califes arabes de Syrie, transformèrent en une résidence luxueuse, le château de Qasr el heir.

Quant à la zone montagneuse du nord-ouest de la ville, aujourd'hui dénudée et désertée, elle groupait une série de petites installations, des habitations avec-leurs citernes et de petits sanctuaires, où vivait une population modeste d'éleveurs qui profitaient de l'abondant fourrage dû aux pluies. Le savant français Daniel Schlumberger, à qui l'on doit l'exploration de la région, a pensé qu'il pouvait s'agir des haras qui ont permis l'équipement de la cavalerie palmyrénienne. Ainsi, Tadmor bénéficiait d'un arrière-pays dans lequel pouvaient se développer de petites oasis dans la plaine et des pâturages dans la montagne : la cité de Palmyre fut une création artificielle due aux hommes et aux circonstances.

Les circonstances, on les connaît. On les découvre liées à la lente décomposition de l'Empire gréco-macédonien des Séleucides, héritiers d'Alexandre le Grand dans la région (305-64 av. J.-C), et à l'entrée en scène, en Iran, de nouveaux maîtres venus de l'Asie centrale, les Parthes. Vers 140 av. J.-C, leur roi, Mithridate le Grand, prend Babylone, et la partie sud de la Mésopotamie passe sous sa domination. A Palmyre - premier indice d'urbanisation -, un monument funéraire à sépultures multiples, dégagé dans le sanctuaire de Baalshamin, remonte à cette date.

Puis l'historien Appien nous signale un raid des cavaliers du Romain Antoine venus piller, cent ans plus tard, en 41 av. J.-C, une ville déjà réputée riche. Cette ville hellénistique, détruite sans doute en 273 ap. J.-C, reste enfouie sous les sables au sud du wadi et de l'enceinte de la ville impériale. Mais Rome avait pris la relève des Séleucides. La frontière entre les deux empires voisins et ennemis se stabilisa sous le règne d'Auguste (27 av. J.-C.-14 après). Et l'on a de bonnes raisons d'attribuer à son successeur Tibère l'annexion de Palmyre (vers 19 de notre ère).

Cependant, le destin particulier de Palmyre, sa privata sors, comme a dit Pline, fut de ne point végéter comme une bourgade frontalière, mais de se muer en plaque tournante du grand commerce international au temps de l'Empire romain. Comment elle ravit la première place à la grande voie traditionnelle qui longeait l'Euphrate, de son entrée en Syrie, au nord, jusqu'au golfe Arabo-persique au sud, on ne le saura jamais. Mais sa situation, à mi-chemin entre la côte méditerranéenne et le Moyen-Euphrate, offrait un trajet court plus sûr peut-être et moins onéreux. En direction de l'ouest, passant à Émèse (Homs) - qui sera une fidèle partenaire -, il menait aux ports phéniciens de Tripolis et d'Arados, ou séleucide de Laodicée (Lattakieh). En direction de l'est, ce trajet menait vers différents points de l'Euphrate en se branchant sur les routes de l'Iran et avant tout sur celle qui descendait le fleuve vers le Golfe, en passant par la grande zone urbaine de Cté-siphon, Séleucie du Tigre, Babylone et Vologésiade (cf. carte, p. 101). Pour les gens de Palmyre, c'était la voie royale, celle qui aboutissait à la mer et menait au-delà dans l'Inde lointaine.

La réunion par Rome de toutes les terres bordant la Méditerranée créa un grand marché, un marché avide des produits de l'Orient dont l'Europe occidentale rêvera pendant des siècles : l'encens et les parfums, les perles et l'ivoire, les pierres précieuses, les étoffes fines de coton et de soie ; c'est d'ailleurs sans plaisir que les autorités romaines voyaient cette avidité du public de l'Empire pour les produits exotiques déséquilibrer la balance commerciale à leur détriment. Tel n'était sans doute pas le souci majeur des Palmyréniens. Pour le reste, comme c'est presque la règle pour l'Antiquité, nous ne saurions parler chiffres. Le fameux « Tarif » de Palmyre, toujours déchiffrable sur les grandes dalles emportées en 1901 au musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg, n'est qu'un tarif d'octroi qui ne concerne pas le grand commerce. Les produits de ce dernier, tous périssables, n'ont laissé que de faibles traces archéologiques.

Les Palmyréniens eurent des rivaux. Depuis deux ou trois siècles, la route de l'encens était contrôlée par les Naba-téens, le premier peuple arabe de nomades sédentarisés, établis dans l'actuelle Jordanie, dans le Néguev et dans le Nord du Hedjaz, de Bosra à Pétra et Hégra (Médain Saleh). Ces Nabatéens, qui communiquaient aussi avec la Mésopotamie méridionale, n'avaient-ils pas tenté, en se servant du régime des moussons connu depuis Auguste, d'établir une liaison maritime avec l'Inde ? Mais Rome détourna le trafic de la route de l'encens directement sur Alexandrie d'Egypte en lui faisant franchir la mer Rouge et, en 106 ap. J.-C, le royaume nabatéen fut transformé en province romaine d'Arabie. La route était libre désormais pour les Palmyréniens et le IIe siècle ap. J.-C. fut celui de leur prospérité.

Leur commerce complexe, aux ramifications multiples et lointaines, demandait une organisation. Un bon lot d'inscriptions honorifiques, qui figurent à mi-hauteur des colonnes de l'agora sur les consoles qui ont porté les statues de leurs bénéficiaires, nous donne un aperçu du système, du moins pour ce qui est de la Mésopotamie proche, sous domination parthe. On découvre l'existence d'installations fixes, de comptoirs pour employer un mot d'un autre temps, établis dans les grands centres déjà nommés ; on peut y ajouter Doura-Europos sur l'Euphrate et surtout l'implantation palmyrénienne non loin de Bassora, sur l'embouchure du Tigre et de l'Euphrate, dans Charax, la capitale du petit royaume de Mésène. C'est de là que partaient, c'est là qu'arrivaient les navires des « indicopleustes » des inscriptions, ces Palmyréniens qui ne redoutaient pas de rejoindre l'Inde par voie maritime. Et on ne sera pas étonné de voir qu'un Palmyrénien, un certain Iarhai, fut satrape (gouverneur) d'une partie de ce pays : les Palmyréniens savaient parler aux gens et avaient une connaissance ancienne des lieux.

Les inscriptions de l'agora formulent les remerciements exprimés par les marchands (les emporoi en grec) aux chefs de caravanes (les « synodiarques ») qui les avaient conduits en toute sécurité et parfois à leurs frais sur les routes du désert. C'est pourquoi nous ne connaissons pratiquement aucun des premiers : ce sont les noms des autres qui sont passés à la postérité. C'étaient les premiers personnages de la ville et l'on voit bien quel était leur pouvoir : ils étaient en mesure d'équiper une caravane avec les montures nécessaires - chameaux, chevaux, ânes - et avec un personnel entraîné, qui comprenait la garde indispensable dans la traversée du no man's land entre les deux Empires. On reconnaît ainsi des chefs ou des membres de clans ou de tribus à demi sédentarisées qui formaient un élément essentiel de la population. Sans ces maîtres de l'outil caravanier, qui seul permettait l'organisation d'un commerce à longue distance, Palmyre n'aurait pas existé. On peut dire que Palmyre fut une république de marchands, une sorte de petite Venise des sables, car à Venise aussi marchands et armateurs étaient solidaires.

L'image de ce que l'on peut appeler le peuple des caravanes nous est conservée sur les reliefs funéraires et votifs que l'on a retrouvés. Nous voyons là ses humbles représentants dans leur équipement traditionnel, vêtus d'une tunique à manches et d'une pièce d'étoffe roulée en boudin autour des hanches, enveloppant les jambes, entre lesquelles se rencontrent ses bords frangés ; ajoutons le glaive au côté, la lance à la main et un petit bouclier rond au bras. Voila les bédouins de l'époque, ancêtres de ceux qui troublèrent la sécurité du désert tout au long de la période ottomane. Du temps de Rome et de la grandeur de Palmyre, ils assuraient au contraire cette sécurité et bénéficiaient de la richesse de leurs patrons. Plus d'un s'engageait dans l'armée romaine pour former ces ailes d'archers palmyréniens, cavaliers ou méharistes, dont on a retrouvé la mention en Afrique du Nord, sur le Danube, et jusqu'aux confins de l'Écosse. A l'occasion, leurs officiers dans l'armée étaient issus de la famille de leurs chefs tribaux.

Quant à leurs patrons dans les caravanes, ils sont représentés plus d'une fois sur les reliefs et les sarcophages, dans leur costume d'apparat emprunté à l'Iran : tunique à manches, pantalons et brodequins bordés de galons décorés ou sertis de perles. On les voit entourés de leur famille et accompagnés de jeunes pages habillés de même, qui servent au banquet ou tiennent les montures - dromadaires ou chevaux. Au quotidien, la tunique à la grecque, de règle pour la classe plus modeste des artisans et des boutiquiers, faisait l'affaire. Colliers multiples, pectoraux, bracelets et bagues, boucles d'oreilles, chaînes de perles dans les cheveux - pour les femmes -, s'harmonisent avec l'image de la grande société palmyrénienne.

On est moins bien renseigné sur le cadre de vie des Palmyréniens. Quelques habitations seulement ont été fouillées, des demeures cossues mais sans ostentation, ornées de mosaïques et de stucs décoratifs, qui reprennent le plan de la maison de type grec, avec cour à péristyle (entourée de colonnes). Rien dans cet immense site qui rappelle les activités caravanières, rien sinon la très spacieuse enceinte du Haut-Empire et ses espaces dégagés capables d'abriter des centaines de bêtes. Sur l'agora qui, comme ailleurs à cette date, n'est plus ni la place du peuple ni le marché, se retrouvaient ces notables, maîtres de la ville - nos marchands et caravaniers -, sans doute pour parler affaires autant que politique.

La colonnade dite transversale, à l'extrémité ouest de la ville, devait-elle, comme on l'a supposé, canaliser le mouvement des caravanes pour leur permettre de contourner l'agglomération ? C'eût été faire beaucoup d'honneur à ces convois au rôle purement pratique. Avec ses 250 mètres de long, sa chaussée de 22 mètres, son emprise totale de plus de 50 mètres et sa place ovale au sud, cette voie à colonnade a son équivalent à Éphèse, où l'on a reconnu dans l'avenue Arka-diané un bazar ou souq monumental. Les boutiques, qui ouvraient sous les portiques de la rue, pouvaient abriter une partie des marchandises apportées de loin. Perpendiculaire à celle-ci, la Grande Colonnade, qui avec ses trois segments pouvait atteindre 1 200 m de long et aboutissait au sanctuaire de Bel, offrait sans doute son cadre somptueux pour les cortèges et processions des grands jours de fête.

Pour le reste, abstraction faite du théâtre, des thermes et du camp dits de Dioclétien, les monuments sont des sanctuaires, dans l'ensemble plutôt modestes, éparpillés à travers le site. Leur construction s'est étendue sur une centaine d'années et plus, durée qui s'explique, comme pour les colonnades, par le mode de financement : on avait recours aux contributions volontaires et à des initiatives privées, émanant en l'occurrence d'une ou plusieurs familles, mais la générosité ou le désir de briller ne semblent pas avoir trop tenté les Palmyréniens.

Seul de son espèce demeure le magnifique temple de Bêl, le dieu majeur de la cité, dernier et unique reflet de ce qu'a pu être l'architecture hellénistique monumentale en Syrie. C'est le plus ancien temple connu de la ville, consacré en 32 de notre ère. Là comme ailleurs, l'immense péribole (enceinte) avec ses quatre portiques, son autel, son bassin lustral, sa salle de banquet, a demandé un bon siècle pour être achevé. Le sanctuaire de Bêl reste le symbole de l'unité et de la grandeur de la cité.

Le temple de Bêl marque aussi de façon éclatante le tournant pris par l'histoire de la ville au moment de sa construction. Comme l'a bien vu Henri Seyrig, un des plus fins connaisseurs de Palmyre et de sa civilisation, en entrant dans l'Empire romain Palmyre rompt des liens séculaires avec la Mésopotamie voisine - le nom du dieu suprême Bêl n'est-il pas justement la forme babylonienne du dieu syro-phénicien Baal ? Palmyre se tourne désormais vers la Syrie. A la prédominance de la capitale hellénistique de la Mésopotamie, Séleu-cie du Tigre, succède celle d'Antioche, capitale de la Syrie. Il ne serait pas étonnant que l'architecte du temple de Bêl soit venu de cette dernière cité, ce qui expliquerait sa connaissance des ordres et de la technique grecs. La rupture se marque jusque dans le choix du matériau de construction : un calcaire blanc d'apparence et de texture plus proche du marbre évince un calcaire brun, plus léger et plus friable. Les édifices de Palmyre appartiennent sans nul doute, avec leur décor virtuose, à l'architecture romaine impériale du reste de la Syrie.

Dans son apparence extérieure, Palmyre ne se distinguait guère des autres villes syriennes de l'époque. La prédominance des rues à colonnades, dont le tracé a si fortement marqué le champ de ruines - une création probable de l'urbanisme syrien -, n'est en aucune manière une originalité.

Curieusement, c'est l'inverse qui semble vrai pour la sculpture. Les statues, bustes et reliefs funéraires, les poutres et linteaux historiés des temples de Bêl et de Baalshamin révèlent au visiteur surpris l'existence d'un art particulier qui, aVec sa raideur hiératique, sa frontalité, son dessin linéaire, se nourrit à des sources orientales. L'apparition d'oeuvres appliquant ces principes dans les villes mésopotamiennes de Doura, Assour, Hatra, alors incluses dans l'Empire parthe, a amené d'illustres savants à parler d'art parthe.

Des nuances s'imposent sans doute. Palmyre n'était malgré tout qu'une ville de province à population limitée (10 ou 20 000 habitants), peu susceptible d'attirer dans ses murs des maîtres et des ateliers, sinon d'importance locale, comme c'est le cas souvent pour la production funéraire. Mais on pouvait à l'occasion faire appel à des ateliers ou à des maîtres actifs dans les grands centres de la Syrie romaine. Une illustration éclatante en a été fournie par la découverte dans le sanctuaire d'Allath d'une Athéna de marbre de style post-phidiesque (le sculpteur athénien Phidias, qui vécut au Ve siècle av. J.-C, est le plus grand représentant de la statuaire grecque classique). Rappelons aussi que certaines tombes étaient ornées de peintures de sujet et de style gréco-romains, qu'il en allait sans doute de même pour les habitations qui ont livré une série de mosaïques de même inspiration. Rien ne serait plus contraire aux faits que d'imaginer les Palmyréniens soucieux de préserver leurs racines orientales - un tel souci eût été exceptionnel à l'époque.

La civilisation de Palmyre était hybride. Ses habitants étaient placés entre deux mondes - et l'on pourrait même, au lieu de réduire la situation à une opposition facile entre l'Orient et l'Occident, parler de trois mondes, à savoir celui de la Grèce et de Rome, celui de l'Iran et celui des Sémites. Ils s'accommodèrent des biens offerts par l'un et par les autres ; ils furent en toute chose - comme la majorité de leurs textes épigra-phiques le prouve - essentiellement bilingues, maniant avec la même aisance leur araméen traditionnel et le grec devenu langue officielle en Syrie.

Les peuples heureux n'ont pas d histoire, dit le proverbe. Il dirait vrai aussi pour Palmyre si, sur la scène de la grande histoire, la ville n'avait manqué et son entrée et sa sortie. D'abord ville tributaire, Palmyre acquiert le statut de ville libre avec Hadrien (117-138) et de colonie (ville de droit romain) avec Septime Sévère (193-211). Sa fidélité à l'Empire ne s'était pas démentie au cours de deux siècles. Dramatique, en revanche, fut le dernier épisode de cette histoire qui porta la ville au zénith de sa gloire et à sa déchéance. Il évoque la Palmyre de l'illustre reine Zénobie, mais une place de premier plan revient à son mari Odeinat ; c'est lui qui fit un temps de Palmyre la capitale de tout l'Orient romain.

Nos sources sur Odeinat - l'Histoire Auguste et des historiens byzantins - sont médiocres et confuses, sinon contradictoires, si bien que l'on peut hésiter, pour comprendre le personnage, entre l'homme audacieux, mais avisé, qui n'alla jamais jusqu'à la sécession, et celui que l'assassinat seul empêcha de franchir ce dernier pas. On le voit d'abord en 251/252 (il est déjà citoyen et sénateur romain) prendre le titre peu usuel d'exarque (en palmyrénien resh dy Tadmor, chef de Tadmor) en s'associant son fils Hairan : c'était établir un pouvoir à la fois personnel et dynastique. Du côté romain, on composa sans doute en le nommant consulaire, gouverneur de la province de Syrie.

Nous voici en plein dans ce que l'on appelle la crise du IIIe siècle, crise qui faillit ruiner l'Empire menacé par les Germains sur le Rhin et le Danube et, sur l'Euphrate, par les assauts répétés des Sassanides, la nouvelle dynastie qui a pris le pouvoir en Iran. En 260, on est à un doigt de la catastrophe : l'empereur Valérien est battu par Sapor Ier et fait prisonnier dans la plaine d'Édesse.

L'heure d'Odeinat a sonne : son intervention inopinée et imprévisible, jointe à la résistance des légions, vaut une défaite décisive au Sassanide poursuivi (peut-être par deux fois) jusque sous le mur de sa capitale Ctésiphon (près de Bagdad). Les guerriers du désert, mobilisés et rassemblés en une armée par un de leurs chefs, ont ainsi triomphé d'une puissante armée régulière. C'est la gloire et la puissance. Au titre de « roi des rois » (celui-là même porté par le souverain iranien) qu'Odeinat s'est arrogé pour lui-même et pour son fils, il joint ceux, bien romains, d'imperator et de corrector totius Orientis (gouverneur général de tout l'Orient) conférés par l'empereur Gallien.

Mais Odeinat est assassiné avec son fils en 267 par un membre de sa famille ; Gallien disparaît de son côté en 268, assassiné de même, et l'empire connaît une nouvelle période d'instabilité. Ce sera l'heure de Zénobie, « l'illustre et pieuse reine », dont le premier souci fut d'assurer l'héritage de son mari à son fils à elle, Vahballat. Ce dernier prend aussitôt les titres de son père, tandis que l'armée palmyrénienne occupe, non sans rencontrer de sérieuses résistances, la province d'Arabie (la Jordanie actuelle) et l'Égypte, et pénètre profondément en Asie Mineure. Ainsi se dessinait un empire.

Mais a Rome on n est pas prêt a ratifier cette situation. Acculé à la rupture, Vahballat se proclame Auguste et porte sa mère au rang d'Augusta. Cependant, l'armée palmyrénienne ne fait pas le poids devant les légions d'un nouvel empereur, Aurélien, arrivé au pouvoir en 271 : elle est vaincue à Antioche et à Émèse. Palmyre assiégée capitule et Zénobie, cherchant vainement un refuge auprès de l'ennemi perse, est capturée sur les bords de l'Euphrate. Surchargée de bijoux, liée par des chaînes d'or, elle sera un des ornements principaux du cortège triomphal de son vainqueur, avant de finir bourgeoisement ses jours à Tivoli près de Rome. Quant à sa ville, après une nouvelle révolte, elle est livrée au pillage.

Figure romantique, que celle de cette nouvelle Cléopâtre, victime de ses rêves ambitieux. Elle avait manifestement préjugé de ses propres forces, méconnu la conjoncture générale (le Sassanide ne bougea pas) et sous-estimé son adversaire, le maître de Rome. Sans doute l'Empire pouvait-il s'accommoder de l'existence de principautés vassales ou alliées ; sans doute, à la même date, l'Occident romain connut-il son Empire gaulois sécessioniste, réduit lui aussi par Aurélien. Mais l'idée de l'unité impériale restait ancrée dans la tête des empereurs-soldats de l'époque.

Quel pouvait être au reste le projet de Zénobie, sinon de fonder un empire ? On a parlé à propos de sa tentative et de celle d'Odeinat de « royaume arabe », la famille de ce dernier étant sans nul doute d'ascendance arabe, comme d'autres à Palmyre ou en des villes de la Syrie limitrophe du désert. Mais ce serait une vision bien moderne que celle qui imaginerait une sorte de mouvement de libération de l'élément sémitique de la population opposé à l'Occident gréco-romain. Zénobie, comme ses compatriotes, était bilingue ; elle faisait apprendre le latin, la langue du pouvoir, à ses Fils, et elle avait fait venir à ses côtés Cas-sius Longin, originaire d'Émèse et chef de la prestigieuse Académie d'Athènes, ce conservatoire de la langue et de la pensée helléniques. On ne saurait l'oublier : ce qui unissait les provinces disparates de l'Orient romain, c'était précisément l'empreinte hellénique sous des aspects variés, culturels et politiques. Un jour - en 395 -, par la volonté de Théodose, il y aura un Empire d'Orient, mais il sera grec.

Quant a Palmyre, déchue de son rôle de grand centre du commerce international, elle sera d'abord réduite à la fonction de place forte dans la ligne de défense établie par Dioclétien (284-305). Et enfin, après 636, quand la conquête arabe aura donné une nouvelle unité à l'Orient, elle redeviendra l'insignifiante bourgade de Tadmor.

Par Ernest Will