Cette rubrique présente les articles approfondis de L'Histoire. Une richesse pour les historiens...

Note au lecteur

"L'Histoire a décidé de mettre à votre disposition, sur son site internet, tout le contenu de ses archives du n°1 (mai 1978) au numéro 238 (décembre 1999). La rédaction demande votre indulgence pour les coquilles et autres erreurs dues à une numérisation qu'il nous faudra un peu de temps pour corriger complètement. Ce contenu est offert à nos fidèles abonnés identifiés. Pour les autres lecteurs, il est payant. Bonne lecture.
État d'avancement en mars 2014 : du n°219 au 238."

Tchernobyl : enquête sur une catastrophe annoncée

Il y a vingt ans survenait à Tchernobyl, dans l'Ukraine soviétique, l'accident le plus grave de l'histoire du nucléaire. Résultat de l'état de délabrement avancé de l'URSS, il révélait toutes les carences du système. Nicolas Werth est retourné aux sources : il raconte ici pourquoi la catastrophe était inévitable.

L 'accident survenu à la centrale nucléaire de Tchernobyl, écrit Mikhaïl Gorbatchev dans ses Mémoires , constitua la preuve la plus spectaculaire et la plus terrible de l'usure de notre matériel et de l'épuisement des possibilités de notre vieux système. [...] Après Tchernobyl, il n'était plus possible de pratiquer la même politique de silence que par le passé. Ce drame a mis en lumière un certain nombre de maux dont souffrait notre système : dissimulation des accidents et des processus négatifs, irresponsabilité et incurie, négligence dans le travail, ivrognerie généralisée. Il constitua un nouvel argument de poids en faveur de réformes profondes 1. "

Tchernobyl n'est pas seulement le plus grave accident nucléaire jamais survenu, il est aussi un accident de société. Un constat qu'a confirmé, au cours des années suivantes, le cours pris par les événements politiques. Résultat de l'état de délabrement avancé de l'URSS, la catastrophe de Tchernobyl révéla toutes les carences et les faiblesses du système. Elle inspira aussi les derniers grands mythes soviétiques : la "  guerre contre l'atome  " fut la dernière guerre livrée par l'Union soviétique, et la " liquidation des conséquences de l'accident de Tchernobyl ", la dernière grande campagne de mobilisation politico-idéologique menée dans l'esprit des "  grandes campagnes de masse  " des régimes communistes.

Depuis l'implosion de l'URSS, en 1991, il est revenu à l'Ukraine, sur le territoire de laquelle se trouvait la centrale accidentée, et à la Biélorussie, ex-république soviétique la plus contaminée par les retombées radioactives, de gérer les conséquences dramatiques de la catastrophe, sur les plans tant de la santé publique que de l'économie. Le moins que l'on puisse dire, c'est que cette gestion est restée opaque, surtout en Biélorussie, gouvernée par le dernier dictateur au pouvoir en Europe, Aleksandr Loukachenko. Malgré l'action de nombreux organismes internationaux spécialisés dans les questions du nucléaire, les informations sur les conséquences de Tchernobyl, vingt ans après la catastrophe, restent fragmentaires. Peut-on d'ailleurs tirer un bilan, même provisoire, de cette catastrophe, dont les effets ne se dévoilent qu'avec le temps ? Reprenons les éléments du dossier.

1. Le 26 avril 1986, à 1 h 23...

L'accident nucléaire de Tchernobyl n'est pas survenu durant le fonctionnement normal de la centrale, mais au cours d'une expérimentation mal préparée.

Son origine : un enchaînement extraordinaire de circonstances, qui tiennent à la fois à la conception même du réacteur nucléaire et à une série d'erreurs humaines. Le réacteur nucléaire de la centrale de Tchernobyl, de type RBMK 2, avait en effet la particularité, dans certaines conditions extrêmes, d'être difficile à contrôler. Le coeur de ce type de réacteur est intrinsèquement instable à cause d'un effet dit "coefficient de vide positif", qui favorise l'emballement de la réaction nucléaire. En d'autres termes, la puissance augmente spontanément et doit sans cesse être régulée par les opérateurs pour éviter la fonte du coeur. Dans les réacteurs utilisés en Occident, et dans les modèles soviétiques plus modernes, le "coefficient de vide" est négatif : l'intensité de la réaction a tendance à chuter d'elle-même sans intervention extérieure.

Autre défaut majeur des RBMK : le délai beaucoup trop long - 20 secondes - nécessaire au fonctionnement de son système d'arrêt d'urgence. Enfin, son coeur de graphite et d'uranium est inflammable à très haute température.

Néanmoins, c'est bien une expérimentation risquée qui a déclenché l'accident nucléaire. Une équipe d'ingénieurs dirigée par un spécialiste en énergétique de Donetsk, et qui n'avait pas de connaissance approfondie en physique nucléaire, eut l'idée, début 1986, d'obtenir une augmentation du rendement énergétique de la centrale nucléaire grâce à l'utilisation de la chaleur résiduelle après l'arrêt du réacteur. Le ministère de l'Énergie de l'URSS donna son aval à cette recherche, mais pas l'organisme spécial Gosatomnadzor chargé de superviser tous les aspects de la sécurité nucléaire.

L'équipe passa outre, ayant reçu l'accord du directeur de la centrale, Viktor Petrovitch Brioukhanov. Celui-ci n'était pas, lui non plus, un spécialiste du nucléaire, mais un ingénieur en thermodynamique, nommé à la tête de la centrale de Tchernobyl au début des années 1970. Le personnage était très représentatif de cette "génération des ingénieurs", de qualification moyenne, promue au cours des années Brejnev par le Parti à des postes de responsabilité importants. Ils devaient leur promotion à un volontarisme militant, qui consistait d'abord et avant tout à remplir et dépasser le plan de production, nonobstant le respect des normes de construction ou de sécurité.

En 1983, Brioukhanov avait signé "  l'acte de mise en exploitation expérimentale  " du quatrième réacteur alors que toutes les vérifications n'avaient pas été achevées. Il fut, cette année-là, décoré de l'ordre de l'Amitié des peuples pour l'achèvement de la quatrième tranche de la centrale de Tchernobyl. En 1986, il figurait sur la liste proposée des médaillés de l'ordre du Travail socialiste à l'occasion de l'inauguration, prévue en octobre, du cinquième réacteur, encore en construction lors de l'explosion...

Au moment de l'expérimentation, menée un vendredi soir, Brioukhanov n'était pas présent sur les lieux. Pas plus que l'ingénieur en chef, Nikolaï Fomine. C'était Anatoli Dyatlov, l'ingénieur en chef adjoint, qui dirigeait l'équipe d'"expérimentateurs".

" Ceux qui ont mené l'expérience dans la nuit du 25 au 26 avril 1986 , explique le Pr Nesterenko, se sont lourdement trompés dans leurs calculs. La puissance du réacteur a brusquement baissé à 30 mégawatts, au lieu des 800 mégawatts escomptés. Ils ont alors levé les barres mobiles pour augmenter la puissance. Mais là, à la suite d'un défaut de fabrication, l'eau a rempli l'espace qu'avaient occupé les barres. La puissance est montée en flèche et l'eau est entrée en ébullition. Une radiolyse de l'eau a commencé à se produire, ce qui a provoqué la formation d'un mélange détonant d'oxygène et d'hydrogène. Ces premières petites explosions ont éjecté entièrement les barres mobiles destinées à arrêter le réacteur en cas de panne, le réacteur n'était donc plus contrôlable. En 5 secondes, sa puissance a augmenté de 100 fois ! Les “expérimentateurs” ont alors essayé d'enfoncer de nouveau les barres, mais trop tard. Une immense explosion s'ensuivit 3. "

L'explosion est si forte que la dalle de 1 000 tonnes de béton située au-dessus du bâtiment est projetée dans les airs, retombant inclinée sur le coeur du réacteur, qui s'entrouvre alors. Un gigantesque incendie se déclare. Plus de 100 tonnes de combustibles radioactifs entrent en fusion. Un immense faisceau de lumière aux reflets bleuâtres monte du coeur du réacteur, illuminant l'installation dévastée, plongée dans l'obscurité.

Viktor Petrovitch Brioukhanov est réveillé à 1 h 30 du matin. Pour tenter d'éteindre l'incendie, il fait appel à une simple équipe de pompiers de la ville de Pripiat 45 000 habitants, située à 2-3 kilomètres de la centrale. Le directeur téléphone au ministère de l'Énergie, à Moscou, vers 4 heures du matin. Il se veut rassurant, affirme que "  le coeur du réacteur n'est probablement pas endommagé  ".

Avec un équipement dérisoire, sans aucune protection spécifique, quelques dizaines de pompiers s'efforcent de maîtriser l'incendie, comme s'il s'agissait d'un feu ordinaire. Au petit matin, celui-ci est circonscrit. Mais le coeur nucléaire du réacteur endommagé et le graphite continuent de se consumer, dégageant dans l'atmosphère une très forte radioactivité. Les pompiers, gravement irradiés, sont évacués vers l'hôpital local, puis, leur état empirant, acheminés vers Moscou, où la plupart meurent, dans d'atroces souffrances, au cours des jours suivants 4.

Ce n'est qu'après l'extinction de l'incendie généré par l'explosion que la direction de la centrale prend enfin conscience de la gravité de la situation : le coeur du réacteur est atteint ! Mais personne, parmi le personnel de la centrale, ingénieurs, techniciens, cadres dirigeants compris, n'a jamais été préparé à faire face à une situation pareille. La panne la plus grave envisagée par les constructeurs était une rupture du système principal de refroidissement !

Brioukhanov n'ordonne, dans l'immédiat, aucune évacuation. Or, au moment de l'explosion, plus de 200 employés travaillaient à la centrale, et plusieurs centaines d'ouvriers s'affairaient à la construction des cinquième et sixième réacteurs. Dans la matinée du 26 avril, les alentours de la centrale grouillent de pompiers et de militaires appelés en renfort. En ce samedi matin, les habitants de Pripiat vaquent tranquillement à leurs occupations. Près de 900 élèves, âgés de 10 à 17 ans, participent même au "marathon de la paix" qui, de Pripiat au village de Kopachy, distant de 7 kilomètres à peine du réacteur dévasté, fait le tour de la centrale !

Entre-temps, à Moscou, une commission gouvernementale est mise sur pied. Quelques-uns de ses membres prennent l'avion pour Tchernobyl. Valeri Legassov, un haut responsable du nucléaire soviétique, témoigne : "  En nous approchant de Tchernobyl, dans la soirée du 26 avril, nous fûmes frappés par la couleur du ciel. A une dizaine de kilomètres, une lueur cramoisie dominait les environs. Pourtant, les centrales nucléaires ne rejettent habituellement aucune fumée. Mais ce jour-là, l'installation ressemblait à une usine métallurgique surmontée d'un épais nuage assombrissant la moitié du ciel. Les responsables étaient perdus, paralysés. Ils ne savaient où donner de la tête et n'avaient reçu aucune directive. Les employés des trois autres blocs atomiques de la centrale n'avaient toujours pas quitté leur poste. Personne n'avait pris soin de débrancher la ventilation intérieure et les radioéléments s'étaient répandus à travers toutes les installations de la centrale 5. "

Le chef de la commission gouvernementale, Boris Chtcherbina, l'un des vice-présidents du Conseil des ministres de l'URSS, arrivé sur place vers 21 heures, décide enfin d'ordonner l'évacuation, à partir du surlendemain, 28 avril, 14 heures, de la population dans un rayon de 30 kilomètres autour de la centrale, et de faire appel à l'armée de l'air pour tenter d'ensevelir le coeur du réacteur nucléaire en fusion sous du sable et d'autres matériaux.

2. 15 jours de combat contre le feu

Il faudra quinze jours à des équipes spécialisées pour étouffer la réaction nucléaire en déversant, depuis des hélicoptères, plusieurs milliers de tonnes de sable, d'argile, de plomb, de bore qui a la propriété d'absorber les neutrons, de borax et de dolomite 6. Plus de 1 000 pilotes participèrent à ces opérations menées à bord d'hélicoptères militaires gros porteurs.

Atteindre le coeur du réacteur - un objectif d'une dizaine de mètres de diamètre - depuis une hauteur de 200 mètres était une tâche ardue. Il fallait faire très vite : à cause de la formidable radiation qui se dégageait du réacteur en fusion 1 500 rems 7 à 200 mètres de hauteur !, les pilotes ne pouvaient pas rester plus de 8 secondes à la verticale du réacteur. Les premiers jours, les deux tiers des largages manquèrent leur cible. En chutant, les gros paquets de sable explosaient sous l'effet de la chaleur. Les jours passant, les ratés se firent plus rares. Le 30 avril, 160 tonnes de sable, mélangé à de l'argile pour former une masse plus compacte, furent ainsi jetées sur le coeur nucléaire en fusion. Les radiations chutèrent brusquement. Mais le lendemain on s'aperçut que le sable avait fondu et que les rejets de radionucléides avaient repris de plus belle.

On décida alors de déverser d'énormes paquets en grosse toile de parachute contenant des centaines de lingots de plomb, de la dolomite et du bore. Mais une nouvelle menace se profila. Les fondations de la centrale montraient des signes d'affaissement. Il fallait les renforcer pour empêcher le combustible nucléaire fondu de pénétrer massivement dans les sols. Des centaines de mineurs du Donbass furent appelés en renfort pour creuser un boyau de 170 mètres de long jusque sous le réacteur. On injecta de l'azote liquide pour aider à refroidir le coeur du réacteur, prévenir une nouvelle explosion et protéger la nappe phréatique.

Comme les équipages des hélicoptères, les mineurs et toutes les personnes présentes sur les lieux reçurent, on s'en doute, des doses très fortes d'irradiation.

Le 6 mai, l'émission de radiations chuta fortement, pour atteindre 150 rems. Le combat, néanmoins, n'était pas gagné. Valeri Legassov témoigne : "  Le 9 mai, le monstre avait apparemment cessé de respirer, de vivre. Nous nous apprêtions à fêter la fin des opérations, qui coïncidait justement avec le jour anniversaire de la victoire sur l'Allemagne nazie. Mais un nouveau foyer s'est déclaré. On ne savait plus ce qu'il fallait faire. On ne savait pas ce que c'était. Cela ressemblait à une masse incandescente composée de sable, d'argile et de tout ce qui avait été jeté sur le réacteur. On se remit au travail et on jeta encore 80 tonnes supplémentaires sur le cratère fumant 8."

3. 250 000 personnes évacuées

En même temps que l'on tentait d'éteindre la combustion du réacteur, on procédait à l'évacuation de la population. Le général Berdov, en charge de l'opération, fit venir 1 200 autobus de Kiev. Les 45 000 habitants de Pripiat furent évacués en premier, dans l'après-midi du 28 avril. Ils ne furent avertis de leur départ que quelques heures plus tôt, par la radio locale. "  Ne prenez que le strict nécessaire : de l'argent, vos papiers et un peu de nourriture. Aucun animal domestique. Vous serez vite de retour. Dans deux ou trois jours  ".

Dans la soirée, les évacués arrivèrent dans la région rurale de Polesskoie, distante d'à peine une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest. On les "installa" chez les paysans du coin. Tous les bâtiments d'exploitation, granges, hangars, étables, furent réquisitionnés. Nombreux étaient ceux qui souffraient déjà de nausées et de diarrhées, premiers signes d'une forte irradiation. Or, dans ces villages, aucune assistance médicale n'était disponible. Comble de l'absurde : la région de Polesskoie était elle-même fortement contaminée !

Pour tenter d'éviter que les évacués ne se sauvent, ordre fut donné à chacun de pointer quotidiennement à l'administration locale, comme devaient le faire les déportés sous Staline. Des cordons de police furent déployés sur les routes et les voies ferrées pour intercepter les fuyards. Nonobstant tous les obstacles, des milliers de personnes s'enfuirent pour rejoindre Kiev ou une autre grande ville, amplifiant la rumeur sur la catastrophe qui venait de se produire.

Dans les premiers jours de mai, l'évacuation s'amplifia : près de 100 000 personnes, habitant dans une zone d'une trentaine de kilomètres autour de la centrale, furent évacuées à leur tour. Pour la plupart, simples kolkhoziens n'ayant jamais quitté leur village, ce déplacement forcé, qui faisait remonter chez les plus âgés les souvenirs du grand exode de l'été 1941, constitua un profond traumatisme.

Les évacuations se prolongèrent jusqu'au mois d'août, après que les législateurs soviétiques eurent défini quatre "zones de contamination" : la "zone d'exclusion", d'un diamètre de 30 kilomètres autour de la centrale, où l'on avait enregistré une activité en césium 137 9 supérieure à 1 480 kilobecquerels kBq au mètre carré ; la "zone d'évacuation", présentant une contamination en césium 137 supérieure à 555 kBq au mètre carré ; enfin deux zones, un peu moins contaminées 185-555 kBq/m2 et 37-185 kBq/m2 10 où les populations bénéficiaient d'un statut socio-économique privilégié suivi médical des habitants, approvisionnement, "primes de risque", etc..

Au total, quelque 250 000 personnes furent, en trois mois, évacuées des trois premières zones. En un an, une nouvelle ville, Slavoutitch, à une soixantaine de kilomètres de la centrale, sortit de terre. Fin 1987, elle comptait déjà plus de 30 000 habitants. De nombreux occupants des zones contaminées furent également relogés dans des banlieues de Kiev. Le gouvernement octroya à chaque évacué des indemnités : 4 000 roubles soit un an environ de salaire moyen par adulte et 1 500 roubles par enfant.

4. Gorbatchev et la sortie Du silence

Suivant un vieux réflexe ancré dans la pratique du secret, au coeur du fonctionnement du système soviétique, les autorités tentèrent de cacher puis de minimiser la catastrophe. Ce "  complot de l'ignorance et du corporatisme  " Vassilii Nesterenko aggrava considérablement les conséquences de l'accident nucléaire. "  La commission gouvernementale , raconte Mikhaïl Gorbatchev dans ses Mémoires , nous fit parvenir son premier rapport le 27 avril. Accompagné d'un luxe de précautions oratoires, il s'agissait d'un constat préalable qui ne donnait aucune conclusion. Il y était question d'une explosion, de la mort de deux hommes, de l'hospitalisation de certaines personnes pour observation, des mesures prises pour circonscrire l'incendie et de l'arrêt des trois autres tranches de la centrale 11." Les médias soviétiques gardèrent le silence trois jours durant.

L'alerte qu'une catastrophe nucléaire avait eu lieu fut donnée d'abord par la Suède. Le lundi 28 avril au matin, les employés de la centrale de Forsmark subissent un contrôle de routine. On constate une hausse générale de la radioactivité. Le site est immédiatement évacué. Rapidement, les autorités suédoises réalisent que la fuite ne provient pas de leur centrale, et en étudiant les vents et les particules trouvées, ils déduisent que la contamination radioactive provient d'URSS. L'AFP informe la planète, dans l'après-midi du 28 avril, que " des niveaux de radioactivité inhabituellement élevés ont été apportés vers la Scandinavie par des vents venant d'Union soviétique  ".

L'agence officielle soviétique TASS ne réagit que 24 heures plus tard. Elle reconnaît "  un accident de gravité moyenne survenu à la centrale nucléaire de Tchernobyl, en RSS d'Ukraine  ". Au cours des jours suivants, les médias occidentaux bruissent de rumeurs les plus alarmistes, invérifiables car la zone de Tchernobyl a été totalement bouclée. Les journalistes occidentaux en poste en URSS essaient de se rendre à Kiev et tentent d'interviewer, dans les gares de la capitale ukrainienne, des évacués de Tchernobyl. Commence une guerre des images, obtenues par divers satellites occidentaux, militaires et civils.

Après quelques jours d'hésitation, Mikhaïl Gorbatchev décide d'exploiter politiquement l'événement, en promouvant une campagne de "  transparence " glasnost, première étape de ce qui deviendra une véritable révolution des esprits. Il utilise l'accident comme " un nouvel argument fort en faveur de réformes profondes " face au clan conservateur qui, dans les semaines qui ont suivi le XXVIIe congrès du Parti 25 février-6 mars 1986, s'organise autour de "poids lourds" du Politburo tels qu'Egor Ligatchev ou Andreï Gromyko.

Le 14 mai, Mikhaïl Gorbatchev parle longuement à la télévision, 45 minutes durant, de la catastrophe nucléaire. Il rejette les accusations de rétention volontaire des informations portées par les médias occidentaux, mais reconnaît aussi que, dans les premiers jours, lui-même et la direction du Parti n'avaient pas une idée claire de la dimension de la catastrophe. " Ni les politiques ni même les scientifiques n'étaient préparés à saisir la portée de cet événement . "

Cette intervention télévisée est ressentie, en URSS mais aussi dans le monde entier, comme le signe spectaculaire que les habitudes soviétiques de censure de l'information sont en train de changer. Pour la première fois, avec un ton nouveau, un dirigeant soviétique reconnaît publiquement une catastrophe majeure et ne dissimule pas qu'elle révèle de graves problèmes mettant en cause le système politico-économique lui-même. Il annonce aussi que "  le combat pour la liquidation des conséquences de l'accident nucléaire ne fait que commencer  ".

5. Le combat des "liquidateurs "

L'appel de Gorbatchev du 14 mai 1986 marque le début d'une intense campagne de mobilisation. En deux ans été 1986-été 1988, près de 700 000 personnes participent, en se relayant, aux immenses opérations d'évacuation et de décontamination des zones les plus touchées par la radioactivité.

Qui sont ces "liquidateurs" ? On peut, grosso modo , distinguer deux groupes. Des militaires, en majorité : des appelés du contingent, de simples soldats jetés dans la bataille sans explication, ni préparation, ni combinaisons de protection 12. Il y a aussi des civils, volontaires, beaucoup de jeunes attirés par des primes de quelques milliers de roubles, ou par la promesse d'obtenir un logement ou une voiture.

Deux tâches principales les attendaient : sur le site même de la centrale, ériger, au-dessus du réacteur nucléaire accidenté, une immense structure de béton et d'acier, un "sarcophage" ; dans les zones contaminées, enterrer tout ce qui avait été contaminé dans de gigantesques fosses.

La construction du sarcophage dura 6 mois. Son utilité était d'éviter la dispersion dans l'environnement des particules radioactives qui continuaient à se dégager du réacteur. Il devait aussi empêcher l'eau de pluie de pénétrer à l'intérieur du réacteur, aggravant ainsi la contamination des sols, et permettre de poursuivre l'exploitation de la troisième unité de la centrale, mitoyenne de l'unité accidentée.

Le défi technique était immense. Les niveaux, toujours élevés, de radiation interdisaient tout travail rapproché. Dans un premier temps, des murs de béton de 8 mètres de hauteur et de 30 centimètres d'épaisseur furent dressés à plusieurs dizaines de mètres autour du réacteur accidenté. Protégées derrière ces "boucliers", des grues assemblèrent à distance le sarcophage, qui prit la forme d'une immense pyramide tronquée de 66 mètres de haut, 220 mètres de long et 100 mètres de large. Plus de 30 000 liquidateurs se relayèrent, jour et nuit, pendant six mois, sur ce chantier très dangereux.

Une des tâches les plus difficiles fut la pose du toit : des dizaines de poutrelles d'acier de 40 mètres de long recouvertes de béton.

La construction du sarcophage s'accompagna d'une intense campagne de propagande. On vit fleurir les derniers slogans de l'ère soviétique. " Le peuple soviétique est plus fort que l'atome !  " proclamait une immense banderole rouge accrochée au réacteur accidenté. Pour marquer la fin des travaux de déblaiement, il fut décidé d'accrocher le drapeau de l'Union soviétique au sommet de la cheminée d'aération surplombant le réacteur dévasté. Au péril de leur vie, vu la dose de radiation qu'ils allaient recevoir durant leur exploit, le lieutenant-colonel Aleksandr Sotnikov, les sergents Aleksandr Iourtchenko et Valeri Staradounov gravirent, un à un, les échelons métalliques de l'immense échelle de 78 mètres de haut, adossée à la cheminée, portant la hampe et le grand étendard rouge de l'Union soviétique. Une équipe de télévision filmait la scène depuis un hélicoptère. Pareil au drapeau soviétique planté, début mai 1945, sur le toit du Reichstag à Berlin, l'étendard rouge de Tchernobyl devait symboliser la victoire du peuple soviétique dans la guerre contre l'atome.

Une fois le sarcophage achevé, une seconde tâche, beaucoup plus vaste, attendait les liquidateurs : organiser la décontamination des zones les plus contaminées, après les avoir repérées. Ce travail de repérage était, lui-même, particulièrement complexe. En effet, la radioactivité ne se diffuse pas régulièrement, mais s'insinue inégalement en "taches de léopard", variant considérablement d'un endroit à un autre.

Une fois chaque zone délimitée, il faut racler au bulldozer, sur d'immenses étendues, les couches de terre radioactive, puis "enterrer la terre dans la terre", mais aussi enfouir les arbres, les matériaux, les outils contaminés dans des fosses tapissées de feuilles de plomb, raser un grand nombre de constructions et enfouir les gravats. Une tâche titanesque. Dans la seule zone d'exclusion des 30 kilomètres, on a compté plus de 800 immenses fosses-poubelles nucléaires bourrées d'engins de chantier, d'hélicoptères et d'outils souillés.

Autre mission des liquidateurs : abattre les animaux domestiques abandonnés par les personnes évacuées, ainsi que le bétail exposé aux radiations dans les zones d'exclusion et d'évacuation. Au total, les opérations de " liquidation des conséquences de l'accident de la centrale de Tchernobyl  " furent officiellement déclarées terminées à la fin de l'année 1988.

6. Tchernobyl après Tchernobyl

L'évacuation des zones les plus contaminées autour de la centrale de Tchernobyl n'a pas, pour autant, vidé entièrement les lieux ni des hommes qui y travaillaient, ni de la faune qui vivait dans les grandes étendues boisées de cette région. Au fil des années s'est opérée une réappropriation insolite de ce territoire à nul autre pareil.

Tout d'abord, la centrale nucléaire a continué de fonctionner jusqu'en 2000 et n'a été arrêtée par le gouvernement ukrainien qu'à la suite des fortes pressions exercées par l'Union européenne, en particulier, et en échange de contreparties financières. Pendant des années, plus de 10 000 personnes ont continué de travailler dans la zone d'exclusion des 30 kilomètres, regagnant chaque soir ou chaque week-end leur domicile à Slavoutitch ou à Kiev.

En outre, près d'un millier de personnes, en majorité âgées et issues de la campagne, sont revenues, malgré toutes les interdictions officielles, malgré l'absence de toute infrastructure de transport, de santé et de commerce, se réinstaller dans leur village ou leur hameau, situé dans la zone d'exclusion. Ces "revenants", appelés en ukrainien samosioli "colons individuels", survivent grâce aux produits de leur lopin et de leur basse-cour... et sont devenus de précieux cobayes, dont on analyse attentivement la capacité à résister en milieu irradié.

Les zones évacuées se sont aussi transformées en une terre de trafics en tout genre. Des centaines de milliers d'objets domestiques, électroménagers, meubles, vêtements, la plupart fortement irradiés, ont été dérobés, emportés, revendus dans tout le pays. Dans les immensités boisées des zones évacuées s'est développé un vaste trafic de bois de chauffage abattu en toute illégalité.

Sans parler du braconnage. Depuis le départ des hommes, les populations de sangliers, de chevreuils, d'élans, de renards et de loups gris ont connu une formidable croissance. Cet "essor animalier" a d'ailleurs transformé toute la région en un terrain d'observation et d'expérimentation où se pressent zoologues et chercheurs biologistes ukrainiens, russes et étrangers. Mais aussi en un terrain pour passionnés de chasse, surtout étrangers. Le "tourisme nucléaire ", scientifique ou cynégétique, fait vivre aujourd'hui quelques agences spécialisées de Kiev.

7. Vingt ans après, Quel bilan ?

Vingt ans après l'accident nucléaire de Tchernobyl, il est toujours très difficile d'en évaluer le coût humain. D'importantes retombées radioactives ont touché un territoire essentiellement rural d'une superficie équivalente au quart de la superficie de la France. Environ 145 000 km2 ont été significativement contaminés concentration en césium 137 supérieure à 37 kBq/m2, ce qui représente 23 % du territoire biélorusse, 7 % du territoire ukrainien et 0,5 % du territoire russe ! Dans ces régions vivent plus de 4 millions de personnes, dont 300 000 en Russie, 1,6 million en Ukraine et 2,2 millions en Biélorussie soit 1 Biélorusse sur 5.

Il est toutefois très malaisé de dresser un bilan, même approximatif, des doses radioactives reçues par les populations évacuées ou restées sur place, mais aussi par les "liquidateurs". On sait qu'il existe deux voies d'exposition radiologique : l'une, immédiatement liée à l'explosion, résulte de la présence de particules radioactives dans l'environnement ; l'autre, sur le long terme, est causée par l'ingestion de produits alimentaires contaminés.

Seul le personnel présent sur le site de la centrale au moment de l'explosion, soit 658 personnes, ainsi que les pompiers qui ont combattu, dans la nuit du 26 avril, l'incendie de la centrale, ont subi une irradiation aiguë supérieure à 500 rems. Dans les jours qui sont suivi, 257 de ces personnes ont été hospitalisées dans un service spécial à Moscou, dont 28 sont décédées dans les quinze jours. Si l'on ajoute les trois sauveteurs immédiatement décédés sur les lieux mêmes de la catastrophe, l'accident de Tchernobyl ne fit "officiellement" - selon le chiffre donné longtemps par les autorités soviétiques - que 31 morts. Mais combien de ces "grands irradiés " sont décédés au cours des mois et des années suivantes ? Il n'existe aucune donnée statistique fiable sur ce point.

Ont été soumis à de fortes radiations, évaluées entre 40 et 250 rems, plusieurs jours durant, avant leur évacuation, une centaine de milliers d'habitants de Pripiat, de la ville de Tchernobyl, distante de 20 kilomètres, et de dizaines de bourgs et villages situés dans la zone d'exclusion. Des centaines de milliers de personnes résidant dans la zone de contamination ont également reçu de fortes doses de radiation. De même que les quelque 700 000 liquidateurs qui ont travaillé sur les sites contaminés. Enfin, des millions de personnes occupant les zones contaminées ont été aussi exposées à des radiations par ingestion de produits alimentaires contaminés.

Les conséquences des radiations mettent souvent du temps à se déclarer, surtout chez les adultes. Les substances radioactives, notamment le césium 137 et le strontium 90, ont une durée de vie très longue : leur radioactivité ne diminue que de moitié... tous les 30 ans. La méconnaissance des doses reçues et le suivi épidémiologique très incomplet des populations exposées et, plus encore, des liquidateurs, dispersés aux quatre coins de l'ex-URSS, rendent impossible une évaluation exacte, par des observations directes, du nombre de décès provoqués par l'accident de Tchernobyl 13.

On a, néanmoins, quelques indications sur un certain nombre de pathologies liées aux radiations, qui se sont développées de manière spectaculaire au cours des 20 dernières années : ainsi les cancers de la thyroïde, du pancréas, de la vessie, les leucémies sont, en Ukraine et en Biélorussie, deux à trois fois plus nombreux qu'avant l'accident. Les études menées, dans la région de Gomel Biélorussie, par le Pr Iouri Bandajevsky et son équipe ont démontré l'incidence du césium 137 sur de graves pathologies cardiaques, rénales, endocriniennes et immunitaires, notamment chez l'enfant.

Ces recherches médicales ont toutefois été fortement freinées, voire arrêtées, par les pouvoirs publics, tout particulièrement dans la Biélorussie d'Aleksandr Loukachenko. Le Pr Bandajevsky, pour ne prendre que cet exemple, a été arbitrairement poursuivi et condamné à 8 ans de prison, parce que ses recherches mettaient en cause la politique de santé gouvernementale notamment l'absence de toute politique de prévention face à la contamination alimentaire et, plus grave encore, pointaient l'affectation inefficace et le détournement des aides internationales 14.

En Biélorussie, les incidences de la catastrophe de Tchernobyl sont systématiquement minimisées. En Ukraine, au contraire, la tendance, durant des années, a été inverse : l'inflation du nombre de victimes et de malades a parfois constitué un argument dans le marchandage d'aides européennes et internationales.

Il est difficile de conclure sur un tel sujet. Tchernobyl, première catastrophe nucléaire civile majeure qu'a connue l'humanité, demeure en effet non seulement un événement inédit, mais un événement inachevé, impossible à circonscrire, dont les conséquences se déploient dans une temporalité et des lieux indéterminés. Un événement qui appartient au futur. Une catastrophe inépuisable, dans ses dimensions anthropologique, symbolique, philosophique.

Avec Tchernobyl, c'est la nature même de la catastrophe qui a changé. Ici, pas de villes détruites, ni de champ de bataille. " Tchernobyl est comme un arbre qui pousse ", dit une villageoise biélorusse interviewée par Svetlana Alexievitch pour son livre La Supplication . Pour les habitants des territoires contaminés, la présence invisible, obsédante et irrémédiable de la contamination, l'appréhension des risques liés à la vie quotidienne au sein d'un environnement contaminé restent impensables : "  On nous demande si nous avons peur. Mais nous ne connaissons pas cette peur dont on nous parle, elle n'est pas inscrite dans notre mémoire. Je sais ce qu'est la peste, le choléra, la guerre. Mais qui sait ce qu'est Tchernobyl ?  "

Cette totale absence de repères, d'expériences, de références mobilisables ne permet pas aux victimes de cette catastrophe sans pareille d'envisager des capacités d'action pour améliorer leur situation, elle ne semble même pas autoriser l'expression de sentiments, qui restent confinés dans le registre de l'indicible - tel est bien le terrible constat qui se dégage des centaines de témoignages recueillis par Svetlana Alexievitch.

Par Nicolas Werth