Léonard de Vinci au Clos-Lucé
Une image a longtemps résumé tout à la fois la Renaissance* en Val de Loire, la rencontre de la France avec l'Italie, et celle du grand artiste avec le grand mécène : c'est celle de Léonard de Vinci rendant son dernier souffle dans les bras de François Ier, le 2 mai 1519, au manoir du Cloux aujourd'hui le Clos-Lucé, près d'Amboise. Scène émouvante, décrite par Vasari et popularisée par les peintres du XIXe siècle, mais trop belle pour être vraie. Ce qui paraît plus assuré, c'est que le roi pleura à l'annonce de la mort de son « premier peintre, architecte et mécanicien » et que, plus de vingt ans après, il parlait encore de Léonard — à Benvenuto Cellini qui s'en est fait l'écho — comme du plus grand esprit qui eût jamais été.
Si le souvenir de Léonard de Vinci est aujourd'hui encore si vivace en France, c'est que, parmi les grands génies qu'ont consacrés les contemporains et la postérité, il est seul à s'y être installé : Titien, Raphaël ou Michel-Ange acceptèrent des commandes par correspondance, mais dédaignèrent toujours les avances du grand roi François.
De surcroît, au lieu de rentrer comme le firent d'autres, après avoir accumulé un pécule suffisant ou une trop grande nostalgie, Léonard eut l'élégance, ou le désespoir, de mourir en Touraine. La portée symbolique de son séjour n'a cependant d'égales que sa brièveté et l'évanescence des données le concernant.
Léonard, né en 1452, passé à trente ans de la Florence des Médicis au Milan des Sforza, a vu ses projets les plus grandioses brisés par les bouleversements politiques que les armées françaises ont introduits dans la Péninsule à partir de 1494. Mais, sans cesse, ou presque, les Français l'ont ensuite poursuivi de leur faveur. Dès la conquête du Milanais en 1499, s'il quitte la ville pour Venise puis Florence, passant quelque temps également au service de César Borgia, il travaille à des oeuvres destinées à Louis XII sans doute la Vierge à l'Enfant avec sainte Anne et à d'autres Français la Vierge au fuseau . Le roi lui voue une telle admiration qu'il semble même avoir formé le projet — futuriste — de transporter de Milan au-delà des Alpes la fresque de la Cène .
En 1506, de retour à Milan, Léonard y prend ses ordres du tout-puissant gouverneur Chaumont d'Amboise, à qui il révèle, au-delà de la peinture, l'étendue de ses recherches et de sa science. C'est à cette époque aussi que Louis XII obtient la Vierge aux rochers .
En 1513, alors que les Sforza sont rentrés dans leur capitale, Léonard part pour Rome, au service de Julien de Médicis, partisan de Louis XII qui l'a fait duc de Nemours, et surtout frère du pape Léon X, sous lequel la Renaissance romaine va atteindre son sommet. Cette bonne situation, que l'artiste vieillissant pouvait espérer être la dernière, est pourtant remise en cause, peut-être dès avant la mort soudaine de son protecteur en mars 1516.
Il est probable que Léonard, venu à Bologne en 1515 dans la suite de Léon X, y a rencontré pour la première fois François Ier auréolé de la gloire de Marignan. A l'invitation qui a pu lui être faite à l'époque de la mort de Nemours, il répond en passant les Alpes, à une date inconnue, fin 1516 ou début 1517.
Las de Rome et de Florence, trop âgé pour s'y user à rivaliser encore avec les jeunes Raphaël et Michel-Ange, d'autant qu'il est bien plus absorbé désormais par l'investigation des secrets de la Nature que par sa représentation picturale, Léonard peut espérer en France la sérénité qui lui manque pour poursuivre ses recherches et mettre en ordre ses notes, accumulées depuis des dizaines d'années en vue des grands traités qu'il médite.
Les conditions de son séjour sont en effet exceptionnelles. Il reçoit du roi la pension colossale de 1 000 écus par an. Le manoir du Clos-Lucé a été aménagé pour lui. Quant à ses obligations, elles n'ont guère à voir avec la peinture, même si quelques esquisses de nudités mythologiques peuvent évoquer des projets pour François Ier. Le roi lui demande plutôt, outre le plaisir de sa conversation, des consultations pour des ouvrages d'architecture et des programmes pour des fêtes.
Ses dessins témoignent ainsi d'un vaste projet pour le château de Romorantin, harmonieusement ouvert sur les jardins* et les cours d'eau* voisins — il étudie même le moyen d'y amener un canal depuis la Loire. Le projet ne sera jamais réalisé mais exercera, semble-t-il, une certaine influence sur l'évolution du château français.
Quant à Chambord, la part de Léonard a sans doute été exagérée autrefois : le chantier n'est ouvert que quatre mois après sa mort. Pourtant, des études récentes ont souligné le caractère florentin et léonardesque de certains des partis les plus nouveaux de cette féerique géométrie.
Dans l'organisation des fêtes, Léonard fait valoir ses dons de mécanicien et de metteur en scène. Des machines créées pour le roi, la postérité a retenu surtout un lion dont la poitrine s'ouvrait pour montrer une fleur de lys à la place du coeur. Cette invention n'est attestée avec certitude que lors de l'entrée de François Ier à Argentan en octobre 1517, alors que Vasari la fait apparaître à Milan, apparemment pour l'entrée de Louis XII dans la ville donc en 1499. En 1600, les Florentins de Lyon iront jusqu'à reconstruire l'animal pour le mariage de Henri IV et Marie de Médicis, affirmant que le prototype aurait été créé en juillet 1515 pour l'entrée de François Ier dans cette même ville jouant évidemment sur les mots lion/Lyon.
On en a conclu que l'automate aurait servi à plusieurs reprises, mais il est aussi vraisemblable que ces échos tardifs soient en partie le fruit de déformations successives.
En mai et juin 1518, les réjouissances qui se déroulent à Amboise portent également la marque de Léonard, qui reprend quelques idées déjà expérimentées avant son départ d'Italie. Ce sont les fêtes du mariage de Laurent de Médicis et Madeleine de La Tour d'Auvergne union dont naîtra la reine Catherine de Médicis ; puis un divertissement guerrier à grand spectacle, le siège d'une place forte de bois et de toile, avec une artillerie qui tonne et lance de gros ballons, issus des études de Léonard sur la dilatation des corps gonflés ; enfin un éblouissant théâtre astrologique, cadre d'une fête nocturne, édifié dans le jardin même du Clos-Lucé.
Un mystère ancien et irritant subsistait voici peu, concernant l'entrée dans la collection royale de quatre chefs-d'oeuvre de Léonard : la Joconde , la Vierge à l'Enfant avec sainte Anne , le Saint Jean Baptiste au désert tous trois conservés au musée du Louvre et la Léda longtemps conservée à Fontainebleau mais aujourd'hui disparue.
Ces tableaux avaient certainement suivi en France le maître, qui continuait à les perfectionner depuis des années. Le témoignage exceptionnel qu'est le récit de la visite rendue à Léonard par le cardinal Louis d'Aragon 1517, où sont évoquées trois de ces oeuvres aussi bien que les traités « scientifiques », puis le testament de Léonard 1519, d'où les tableaux sont absents, enfin l'inventaire après décès de son élève bien-aimé Salaì 1525, où l'on a trouvé des peintures qui pouvaient être celles-là mais aussi bien des copies, ont enrichi le dossier sans permettre de le clore.
La toute récente découverte d'un paiement de plus de 2 600 livres tournois versé en 1518 à Salaì au nom du roi pour « quelques tables de peintures » a permis de proposer enfin une solution plausible1.
L'élève aurait rejoint dans l'été ou l'automne 1517 le maître qui n'avait jamais rien su lui refuser ; il aurait obtenu de lui les quatre chefs-d'oeuvre, avant de les revendre pour son compte à François Ier — qui les guettait avec anxiété — puis de retourner aussitôt en Italie.
Mais comment juger si le vieillard a été victime d'un abus prémédité, voire concerté Salaì étant par ailleurs un vaurien notoire, ou s'il a choisi d'avantager ainsi son élève en avance sur sa succession prochaine ?
Michel-Ange allait poursuivre pendant près de cinquante ans sa trajectoire de demi-dieu et recevoir à Florence des funérailles princières. Léonard, le bâtard du notaire ser Piero, après avoir rêvé de gloire sous les plus illustres mécènes d'Italie, mourait sans avoir achevé l'oeuvre de sa vie, loin de la Toscane, entre son élève Francesco Melzi et deux serviteurs. Et le roi était à Saint-Germain.


