Hugo Chávez réélu au Venezuela... Entre expérience et continuité
Le 7 octobre dernier, Hugo Chávez a été réélu pour la troisième fois à la présidence du Venezuela, avec plus de 55 % des voix. Spécialiste du sujet, l'historien Olivier Compagnon nous explique les enjeux de cette victoire...
L'Histoire : Quel sens attribuer à la nouvelle réélection de Hugo Chávez Frías, le 7 octobre 2012, à la présidence du Venezuela ? Existe-t-il un désir de continuité vis-à-vis de l’expérience politique entamée à la fin des années 1990 ?
Olivier Compagnon : Chávez a emporté une large victoire avec 55,15 % des suffrages exprimés et plus d’un million et demi de voix d’avance sur son principal challenger, à la surprise de nombreux observateurs. Menée par Henrique Capriles Radonski qui avait été désigné à l’issue d’une primaire et représentait un véritable renouvellement du personnel politique, l’opposition avait en effet réalisé une bonne campagne en tentant de construire un véritable projet alternatif – loin du soutien aveugle au coup d’État d’avril 2002 ou du boycott des élections législatives de 2005. Chávez, de son côté, semblait handicapé par l’incertitude pesant autour de son état de santé, par des résultats électoraux récents semblant attester une réelle usure du pouvoir et par un certain nombre de problèmes minant le quotidien de la plupart des Vénézuéliens (violence et insécurité, pénurie et précarité du logement, inflation supérieure à 25% en 2011).
Outre le fait qu’il a bénéficié d’une mainmise réelle du gouvernement sur les médias audiovisuels, la première explication de la victoire de Chávez réside dans la reconnaissance que lui voue la majorité des classes les plus défavorisées pour les politiques de redistribution de la rente pétrolière qu’il a déployées. Si presque 50 % des Vénézuéliens vivaient sous le seuil de pauvreté à la fin des années 1990, ils ne sont plus actuellement que 26 %. Dans le même temps, l’inégale répartition des richesses (calculée par l’indice de Gini) a également diminué de manière substantielle et des progrès importants ont été réalisés dans les domaines de l’accès à la santé et à l’éducation.
L'Histoire : Plus généralement, quel bilan peut-on dresser de la politique de Chávez durant ces treize dernières années, tant à l'échelle du Venezuela qu’à celle de l’espace latino-américain ?
Olivier Compagnon : Au-delà de cette politique de redistribution, dont on peut déplorer qu’elle ait souvent été menée dans l’urgence et n’ait pas conduit à l’invention d’un véritable État social, l’un des grands acquis de la période réside dans la réinclusion citoyenne de larges secteurs de la société qui, auparavant, se détournaient de la politique. C’est ce dont témoigne le taux de participation exceptionnel du 7 octobre dernier : 80,6 % contre 60,1 %, par exemple, aux élections présidentielles de 1993 à l’occasion desquelles le pourcentage des électeurs inscrits était de surcroît très inférieur. Grâce aux dispositifs de démocratie participative à l’échelle locale notamment (consejos comunales), les années Chávez ont replacé le politique au cœur de la vie des Vénézuéliens et dynamisé le sens de l’appartenance citoyenne.
Dans le même temps, la démocratie vénézuélienne souffre de nombreuses contradictions. La pratique du pouvoir tend à court-circuiter les instances de la représentation politique (multiplication des décrets-lois) et à ne plus graviter qu’autour de la figure présidentielle dont l’incontestable légitimité populaire ne justifie pas pour autant certaines pratiques autoritaires. Ces contradictions sont également visibles en termes de politique extérieure lorsque Caracas apporte un soutien inconditionnel aux régimes de Kadhafi ou de Bachar el-Assad. Contrairement à ce que pourraient laisser croire des slogans politiques tels que « le socialisme du XXIe siècle », le chavisme ne procède pas d’un corpus doctrinal et d’une ligne idéologique clairement établis, mais d’une forme de pragmatisme qui prend souvent les allures d’un pilotage à vue. Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’une expérience politique qu’il convient de prendre au sérieux et qui peut permettre de mieux comprendre les mutations des pratiques démocratiques dans le monde.
L'Histoire : Quelles sont les perspectives pour le Venezuela à la suite de ces élections ?
Olivier Compagnon : Le bon résultat obtenu par l’opposition, malgré la défaite, a conforté la position hégémonique de Capriles en vue des prochaines échéances électorales. Cela ne doit toutefois pas masquer que la coalition réunie dans la Mesa de la Unidad Democrática (Table de l'Unité démocratique, réunissant le parti social-démocrate AD et le parti social-chrétien COPEI qui avaient dominé les années 1958-1998, mais aussi la droite libérale et certaines formations d'extrême-gauche) demeure très hétérogène et qu’un succès électoral dans les années à venir s’accompagnerait également de très grandes difficultés à gouverner ensemble. Sur le versant gouvernemental, l’absence d’informations précises sur la santé du président rend impossible toute prospective. Il faut cependant souligner que la personnalisation du pouvoir à l’œuvre depuis plus de treize ans n’a pas permis de faire émerger un successeur incontestable qui serait susceptible de faire vivre le chavisme après Chávez ; une disparition prématurée de ce dernier ouvrirait assurément une période de grandes incertitudes dans le pays.
Plus structurellement, le Venezuela demeure confronté au défi majeur de réduire sa dépendance vis-à-vis du pétrole et de rompre avec les logiques rentières qui l’accompagne. De ce point de vue comme dans de nombreux autres domaines, les années Chávez n’ont pas produit la moindre révolution et s’inscrivent au contraire dans une forte continuité par rapport aux décennies précédentes.
Propos recueillis par Camille Barbe.
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