La bataille d’Alésia
En mars dernier s’est ouvert le MuseoParc Alésia sur la commune d’Alise-Sainte-Reine, considéré par les archéologues comme le site officiel de la défaite de Vercingétorix face aux troupes de Jules César, en 52 av. JC. Une ouverture qui relance la polémique sur le lieu de la bataille. Entretien avec Michel Reddé.
La commune d’Alise-Sainte-Reine - en partenariat avec le conseil général de la Côte d’Or et le ministère de la Culture – vient d’inaugurer son MuseoParc Alésia, avec l’objectif de faire découvrir aux visiteurs l’histoire du siège de l’oppidum gaulois. Une occasion pour les partisans de Chaux-des-Crotenay de relancer la polémique sur la localisation d’un événement qui s’acheva par la reddition de Vercingétorix et la victoire de César. Le 15 mars dernier encore, la latiniste et historienne Danielle Porte ainsi que le journaliste Franck Ferrand réaffirmaient dans le journal télévisé de 20H00 sur France 2 l’hypothèse de la localisation jurassienne.
Dénonçant une Alésia « officielle » faite par des historiens et archéologues « officiels », les « Calmisiens », - c’est ainsi que l’on appelle les défenseurs d’une Alésia-Chaux-des-Crotenay - se basent sur les photos aériennes de l’architecte et polémologue François Chambon, mais aussi et surtout sur la lecture du livre VII de la Guerre des Gaules. Une quarantaine de caractéristiques topographiques, présentes dans le texte, permettrait d’établir un portrait robot du lieu de la bataille, ce qui correspondrait topographiquement à Chaux-des-Crotenay.
Sauf que pour la majorité des historiens et archéologues, il n’y a pas de doute. Le site d’Alésia se trouve bien à Alise-Sainte-Reine, hypothèse établie sous et depuis Napoléon III ; et d’ailleurs confirmée par la publication des fouilles franco-allemandes menées entre 1991 et 1997 par Michel Reddé (École pratique des Hautes Études/CNRS, Paris) et Siegmar von Schnurbein (Römisch-Germanische Kommission, Francfort). Cela n’empêche pas les irréductibles « Calmisiens » de poursuivre leur bataille, alimentant, selon l’historien Maurice Sartre, une « polémique ignorée à l’étranger puisqu’elle relève du fantasme, non de la recherche scientifique ».
L’archéologue Michel Reddé, spécialiste de la Gaule et qui a fouillé sur le site d'Alise-Sainte-Reine, a accepté de répondre à nos questions.
L’Histoire : La polémique sur la localisation du site d’Alésia est ancienne. En quoi consiste-t-elle ?
Michel Reddé : C’est ancien oui et non. Une vieille tradition médiévale datant du IXe siècle situe le siège d’Alésia à Alise-Sainte-Reine en Bourgogne. Et jusqu’en 1855, il n’y a pas de polémique. Celle-ci naît lorsque Alphonse Delacroix, un érudit jurassien, présente à l’académie de Besançon une localisation alternative du site d’Alésia. A Alaise, dans le Jura.
Si son hypothèse a été complètement abandonnée, elle peut être considérée comme le point de départ d'une controverse sur l’emplacement du siège d’Alésia qui ne cesse de rebondir jusqu'à aujourd'hui.
L’Histoire : Ce ne sont donc pas les fouilles entreprises à la demande de Napoléon III à Alise-Sainte-Reine qui sont à l’origine de la polémique ?
Michel Reddé : Les fouilles initiées par Napoléon III ont commencé six ans après l’hypothèse d’Alphonse Delacroix, en 1861. C’est un élément sur lequel j’insiste souvent : ce n’est pas avec les fouilles de Napoléon III que la polémique débute !
Napoléon III a lancé de nombreuses missions archéologiques en France, comme à l’étranger. Effectuée avec les moyens et les concepts de son temps, cette grande politique archéologique – que l’on regarde aujourd’hui de façon moins critique qu’autrefois – était à la fois novatrice et ambitieuse.
Néanmoins, il faut bien se rendre compte d’une chose, les fouilles de Napoléon III ont été ordonnées dans un but historique, moral et politique. Il est parfaitement exact qu’on ne rédigeait pas à l’époque un compte-rendu archéologique comme on le ferait de nos jours. Il n’y avait pas d’inventaire précis. C’est l’une des raisons qui explique les problèmes que l’on rencontre aujourd’hui : il faut récoler la documentation, les pièces de monnaies, les armes…
Toutefois ces fouilles menées à Alise-Sainte-Reine ont largement fait taire les critiques de l’époque, non pas parce que l’Empereur a imposé ses vues mais tout simplement parce qu’il y avait des résultats. Et puis, il y eut ensuite la guerre de 1870…
La polémique sur la localisation du site d’Alésia devient alors souterraine et ressurgit de temps en temps. Comme en ce moment, avec les partisans du site de Syam/Chaux-des-Crotenay. Mais, une fois encore, la polémique est franco-française et alimentée par des philologues, des historiens généralistes, des journalistes. En revanche, il n’est pas un seul spécialiste d’archéologie militaire romaine au monde qui défende une autre thèse que la localisation d’Alésia à Alise-Sainte-Reine.
L’Histoire : Quel est alors le fondement de la polémique ?
Michel Reddé : Vous avez d’un côté une lecture purement philologique du texte et de l’autre côté une lecture archéologique du terrain.
Notre information historique repose essentiellement sur la Guerre des Gaules de Jules César. Dans le cas d’Alésia, il s’agit d’un passage sur lequel il n’y a pas de difficulté de compréhension, ni même de traduction. Le problème ne se situe pas là mais dans le fait que la description, par César, du siège d’Alésia ne correspond pas, dans le moindre détail, à ce que révèle l’archéologie des travaux militaires romains observés autour Alise-Sainte-Reine.
Or cela peut s’expliquer d’une manière relativement simple. Nous avons dû écrire deux gros volumes spécialisés, totalement illisibles pour le grand public, pour décrire la réalité archéologique observée autour du Mont-Auxois. Jules César, lui, écrivait dans un contexte de propagande, pour un public large, dans une période de guerre civile dont il était partie prenante.
Cela ne signifie pas que César ment mais qu’il a besoin de simplifier pour se faire comprendre. Il écrit un ouvrage sans carte ni illustration pour un public romain qui ne connaît pas la Gaule, ni Alésia.
Il est en effet nécessaire que toute description purement littéraire se comprenne facilement en quelques mots. Jules César brosse donc des esquisses. Et pour Alésia, il se contente de décrire une butte témoin près d’un confluent. C’est-à-dire un plateau disséqué par deux rivières entouré de hauteurs, une situation que l’on peut retrouver à de nombreux endroits en France mais aussi à l’étranger !
La description de César dans la Guerre des Gaules n’invalide donc pas le site d’Alise-Sainte-Reine. Elle ne le confirme d’ailleurs pas non plus : il faut pour cela des preuves extérieures que seule l’archéologie peut fournir.
Les fouilles que j’ai menées avec ce spécialiste réputé — et indépendant— qu’est Siegmar von Schnurbein ont montré que les conclusions des archéologues du Second Empire sont en général recevables. Le mont Auxois qui domine Alésia était bien occupé par un oppidum gaulois de la fin de l’Âge du Fer protégé par un murus gallicus. Deux lignes continues de fortification, protégées par des pièges et reliant les camps romains ont été édifiées pour isoler totalement l'agglomération — elles ont été identifiées et fouillées — et de nombreuses armes, romaines et gauloises, y ont été retrouvées. Toutes ces découvertes montrent qu'un siège très important s'est déroulé à cet endroit. Ce siège, on peut le dater très précisément par le matériel archéologique mis au jour — le milieu du Ier siècle avant notre ère — car ce dernier ne peut être confondu typologiquement avec celui d’une autre période.
La numismatique, de son côté, fournit des arguments de chronologie précis. A l’époque de Napoléon III, 621 monnaies ont été retrouvées — 487 celtiques et 134 romaines. Les premières appartiennent, en partie, aux peuples gaulois qui ont participé à l'insurrection de 52 av. J.-C. Du côté romain, un autre apport considérable doit être relevé : aucune émission postérieure à 54 av. J.-C. n'a été identifiée, ce qui veut dire que l'enfouissement a eu lieu au plus tôt en 54 av. J.-C. ou très peu de temps après. Il est donc évident qu'un très grand siège, mené par les Romains eut lieu, vers le milieu du Ier siècle av. J.-C., à Alise-Sainte-Reine, dont le nom antique est au demeurant connu par une inscription en langue gauloise — le site s’appelait ALISIIA —, et dont les habitants portent la mention d’Alisienses sur les jetons d’époque romaine retrouvés à cet endroit. Si ce lieu n’est pas l’Alésia de César, que doit-on faire de toute cette information ? Et quel site mieux doté, plus riche en informations archéologiques peut-on proposer à sa place ?
L’Histoire : Pourquoi la localisation du site d’Alésia continue-t-elle de déchaîner les passions malgré les travaux des scientifiques ?
Michel Reddé : C’est un enjeu idéologique depuis l’invention de « nos ancêtres les Gaulois ». Les historiens romantiques du XIXe siècle (Amédée Thierry, Henri Martin…) ont mis à l’honneur les héros nationaux : Jeanne d’Arc, Du Guesclin mais aussi bien sûr Vercingétorix.
« Les Gaulois sont nos ancêtres » faisaient parti des mythes fondateurs de la Nation française et véhiculés par l’enseignement des instituteurs de la IIIe République..
Cela reste un enjeu national aujourd’hui encore parce que les Français sont attachés à cette tradition, même si elle est aujourd’hui en cours d’affaiblissement.
Le thème du « Gaulois » a été récupéré par de nombreux régimes ou hommes politiques, de Pétain à nos jours. Lors de la campagne présidentielle de 2002, Denis Tillinac écrivait ainsi un livre intitulé Chirac, le Gaulois. Ce n’est pas innocent.
Alors pourquoi est-ce si important de savoir si Alésia se situe à tel ou tel endroit ? Parce que aujourd’hui, comme au XIXe siècle, il s’agit d’un élément de notre « histoire nationale ».
Et puis il existe un autre ressort plus pernicieux, l’idée très répandue du grand complot : « On nous ment ! ».
A partir du moment, où vous mélangez tous ces ingrédients, vous avez tout ce qu’il faut pour nourrir un syndrome de doute, le fantasme qu’Alésia n’est pas là où on veut nous le faire croire.
Mais, il n’y a aucun doute pour les archéologues : Alésia se situe bien à Alise-Sainte-Reine.
(propos recueillis par Olivier Thomas et Camille Barbe).
Pour en savoir plus :
Les deux batailles d’Alesia, par Yann Le Bohec, L’Histoire n°191, septembre 1995, p. 50.
Alésia : la dernière bataille, par Maurice Sartre, L’Histoire n°260, décembre 2001, p. 58.
Vercingétorix devant César : quatre récits pour une réddition, par Paul M. Martin, L’Histoire n°119, p. 87.
A lire également (compte-rendus) :
Alésia. L’archéologie face à l’imaginaire, L’Histoire n°279, p. 84.
La Bataille d’Alésia, L’Histoire n°241, p. 85.
Pour en savoir plus sur le muséoparc d'Alésia :


