L'Égypte, l'armée et le pouvoir

Les Égyptiens ont chassé le président Hosni Moubarak. L’armée a pris les rênes du pouvoir pour, dit-elle, assurer la stabilité du pays et répondre aux aspirations démocratiques des Égyptiens. Maître de conférences en histoire de l’Islam médiéval à l’université Paul-Valéry-Montpellier-III, Julien Loiseau, qui a consacré sa thèse à l’histoire du Caire sous les sultans mamelouks XIVe-XVe siècles [1], répond à nos questions sur la place de l’armée en Égypte.

L'Histoire : Quelle place occupe l’armée dans la société égyptienne ?

Julien Loiseau : L’armée est une institution hégémonique dans la société égyptienne. Armée à l’ancienne, elle s’appuie sur une conscription longue un à trois ans qui lui permet de convoquer plus de 400 000 hommes en permanence sous les drapeaux. Le service militaire est un passage obligé, auquel n’échappent que les « soutiens de famille », fils uniques qui ne sont cependant pas rares, en particulier en milieu urbain. Outre son poids démographique, l’armée pèse lourd dans l’économie égyptienne, ayant conservé de l’époque du « socialisme arabe » cher à Gamal Abdel Nasser 1956-1970 d’importantes participations dans l’industrie. Omniprésente dans le paysage égyptien, disposant de vastes réserves dans les zones désertiques qui bordent la vallée du Nil, elle est aussi le premier propriétaire foncier de la capitale où ses terrains, casernes, résidences et clubs sont particulièrement nombreux. Enfin, depuis 1952 et le renversement de la monarchie, seuls des officiers issus de ses rangs ont accédé à la présidence de la République arabe d’Égypte.

L'Histoire : L’armée est-elle populaire ?

Julien Loiseau : L’armée égyptienne est populaire en ce sens qu’elle est un exact reflet du peuple égyptien. C’est là d’ailleurs la grande différence avec les armées qui ont assuré la défense de l’Égypte et la domination politique des régimes qui s’y sont succédés tout au long du Moyen Age et jusqu’au XVIIIe siècle. L’armée fatimide XIe-XIIe siècle avec ses contingents berbères ou africains, l’armée mamelouke XIIIe-XVe siècle puis l’armée ottomane XVIe-XVIIIe siècle avec leurs troupes turques ou caucasiennes, s’appuyaient délibérément sur des hommes étrangers au pays. En revanche, l’armée de conscription mise en place par Mehmed Ali 1805-1848 reposait pour la première fois sur la population autochtone : il fallut d’ailleurs contraindre par la force les familles de fellahs de laisser partir leurs garçons loin de leurs terres. L’armée égyptienne, qui vient de jouer un rôle clé dans l’heureux dénouement des manifestations du Caire, en s’abstenant de tirer sur la foule, est depuis le XIXe siècle la véritable matrice de la nation égyptienne moderne. En 1919, les manifestations déclenchées par l’arrestation du leader nationaliste Saad Zaghloul, un civil, ont à peine ébranlé la domination britannique en Égypte. En 1952, c’est l’armée qui met fin, avec la révolte des « Officiers libres », à sept décennies de protectorat étranger. En prenant la direction du pays le 11 février dernier, le Conseil suprême des forces armées s’inscrit ainsi dans la continuité du rôle de l’armée dans l’histoire moderne de l’Égypte.

L'Histoire : L'armée a-t-elle les moyens de ramener la stabilité et de répondre aux aspirations démocratiques des Égyptiens ?

Julien Loiseau : L’armée entend se poser en garante de la stabilité du pays et de la continuité de l’État. Elle est par définition, en tant qu’institution, une force conservatrice. Mais elle est également traversée, pour autant qu’on puisse le savoir, par tous les débats qui agitent l’opinion égyptienne. Qu’il s’agisse de politique étrangère Quelle position adopter à l’égard des États-Unis, son principal bailleur de fonds, et d’Israël, son ancien adversaire ? ou de politique intérieure Jusqu’où doit-on pousser la libéralisation de l’économie ? Quels gages donner aux revendications de l’islamisme politique ?, l’armée a sans doute autant d’opinions divergentes que la population égyptienne elle-même. Les sympathisants du mouvement des Frères musulmans sont nombreux dans les rangs de l’armée, jusque dans les rangs des officiers les plus hauts gradés. Rétrospectivement, on mesure d’ailleurs combien il était fallacieux de faire du régime laïc du président Moubarak 1981-2011, le héros de la guerre de 1973 contre Israël, un rempart contre l’islamisme politique. Nombre d’exigences des Frères musulmans, en terme d’ordre public ou de morale sociale, ont pris force de loi en Égypte depuis une quinzaine d’années. Les intentions du Conseil suprême des forces armées sur la transition politique à conduire dans le pays, comme entre 1952 et 1956 celles des « Officiers libres » avant l’avènement de Nasser, sont donc sans doute très diverses et par conséquent difficiles à cerner.

L'Histoire : Quelles concordances peut-on identifier entre les événements actuels et l’histoire longue de l’Égypte ?

Julien Loiseau : Le plus frappant dans les événements qui ont bouleversé l’Égypte ces dernières semaines, surtout si on les compare à la révolution tunisienne d’abord contenue dans les provinces les plus pauvres de l’intérieur du pays, c’est qu’ils ont eu presque exclusivement Le Caire pour théâtre. Certes, d’importantes manifestations se sont déroulées à Alexandrie et Suez, relayées ces derniers jours dans les grandes villes industrielles du Delta. Mais la province égyptienne n’a dans l’ensemble guère bougé : de manière significative, les incidents les plus violents ont concerné les populations déshéritées installées dans des régions de colonisation récente comme le Nord-Sinaï ou les oasis de la « Nouvelle vallée ». De fait, tout s’est noué et dénoué au Caire, dans ce vaste carrefour urbain sans âme que les manifestants sont parvenus à transformer en lieu central : la place de la Libération Tahrir. La capitale égyptienne, désarticulée par près d’un siècle de croissance urbaine accélérée, a retrouvé un centre ville. Mais elle n’avait jamais perdu son rôle de cœur battant du pays, qui avait été le sien dans la lutte contre les Français qui réprimèrent durement l’insurrection du Caire en octobre 1798 et plus tard en 1919 et 1952 contre les Britanniques. En arabe égyptien, l’Égypte et Le Caire ont un seul et même nom : Misr littéralement, la métropole. La centralité du Caire dans l’histoire de l’Égypte remonte au Moyen Age. À l’époque mamelouke déjà 1250-1517, la capitale pesait plus de 5 % de la population totale du pays, une proportion remarquable pour une ville de l’ère pré-industrielle elle s’élève aujourd’hui à près de 20 %. Le consentement politique de la société cairote était alors un élément déterminant de la légitimité et de la stabilité de l’État — un soutien que les Mamelouks s’étaient aliénés quand les Ottomans s’emparèrent du Caire en janvier 1517. Par comparaison, on peut affirmer sans trop de risque que le désaveu du Caire, d’une société urbaine étranglée par la hausse des prix, négligée par les politiques publiques, humiliée par trente ans d’état d’urgence, a coûté cher à Moubarak.

Propos recueillis par Olivier Thomas.

Par Julien Loiseau