Les arrestations des enfants juifs à Paris cartographiées
En collaboration avec Serge Klarsfeld, Jean-Luc Pinol, spécialiste d’histoire urbaine et de l’utilisation des systèmes d’information géographique (SIG) à l’École Normale Supérieure (ENS) de Lyon, a créé une carte interactive des arrestations des enfants juifs à Paris entre 1942 et 1944. Il nous raconte la genèse de ce projet.
L’Histoire : Comment la création inédite d’une cartographie des arrestations d’enfants juifs à Paris est-elle née ?
Jean-Luc Pinol : En 2009, j’avais publié aux éditions Parigramme un Atlas des Parisiens, de la Révolution à nos jours, en collaboration avec Maurice Garden. Nous avions cartographié les chefs de ménages juifs en 1872, date du dernier recensement dans lequel la religion est indiquée. Fort de cette expérience, j’ai pu, à l’aide des données de Serge Klarsfeld et de celles de l’Atelier Parisien d’Urbanisme, cartographier les adresses où plus de 6000 enfants juifs ont été arrêtés.
Ce travail a été réalisé à l’occasion de l’inauguration du Site-Mémorial du camp des Milles à Aix-en-Provence en septembre dernier. Le résultat est présenté sous forme de « webmapping » sur les serveurs du Très Grand Equipement Adonis.
© Serge Klarsfeld et Jean-Luc Pinol.
L’Histoire : Expliquez-nous les traits majeurs de cette carte. Quelles conclusions faut-il tirer de la répartition géographique des arrestations des enfants juifs à Paris ?
Jean-Luc Pinol : Des points de couleur grenat, proportionnels au nombre d’enfants arrêtés, sont localisés à l’adresse sur la carte interactive. En passant son curseur dessus, une bulle apparaît, mentionnant l’adresse d’aujourd’hui et le nombre d’enfants arrêtés entre 1942 et 1944. Les points orangés correspondent à une localisation approximative car les adresses n’existent plus. Ils ont été localisées grâce au cadastre du début du XXe siècle. Sur près de 6200 noms, nous n’avons pour l’instant constaté que quelques erreurs. Deux index – par nom de rue ou nom de famille – facilitent les recherches.
Concernant la répartition géographique des arrestations des enfants juifs à Paris, près de 25 % ont été faites dans les îlots caractérisés comme insalubres en raison de la forte mortalité tuberculeuse. Ils sont situés pour la plupart dans le nord-est de Paris, autour du Père Lachaise et du Parc de Belleville notamment.
Par rapport au recensement de la population juive totale en 1942, le pourcentage d’enfants arrêtés par les services de police de Vichy dans le XVIe arrondissement s’élève à 1,4 %. Dans le XXe arrondissement, il est de 12 %.
Contrairement aux idées développées par les antisémites, la majeure partie de la communauté juive à Paris était pauvre, composée de tailleurs, casquetiers, colporteurs etc. Dans les années 1920-1930, la population de religion juive est une population relativement précaire, surtout pour ceux qui viennent juste d’arriver de l’est de l’Europe, de la Pologne par exemple. C’est la raison pour laquelle nous avons écarté l’idée de signaler les synagogues sur la carte, la communauté juive étant à l’époque beaucoup moins pratiquante qu’aujourd’hui.
On retrouve cette question sociale en 1954 dans les îlots insalubres où habitent souvent de nombreux musulmans d’Algérie.
L’Histoire : Quelle est l’utilité de cette carte ? Y aura-t-il une suite au projet ?
Jean-Luc Pinol : Faire une représentation simple des arrestations d’enfants juifs à Paris pendant la Seconde Guerre mondiale, en intégrant des éléments d’aujourd’hui, tels que les espaces verts, de façon à ce que l’internaute puisse se repérer dans le cadre urbain.
Le projet a été réalisé dans le cadre d’une démarche essentiellement mémorielle, bien que scientifique. Nous pourrions ajouter prochainement les photos des enfants arrêtés, collectées par Serge Klarsfeld. Et d’étendre ce type de cartographie à la France entière et aux 11 400 enfants arrêtés au total.
J’espère que nous pourrons disposer d’une première ébauche pour le mois de décembre 2012.
Propos recueillis par Camille Barbe
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