Mort de l'historien John Keegan
Historien militaire britannique, John Keegan est décédé le 2 août 2012. En 2003, nous l'avions interviewé à propos de la guerre d'Irak. Un entretien éclairant sur cette guerre de 26 jours.
L’Histoire : Les buts de la guerre que les États-Unis et leurs alliés déclenchent en 2003 semblent, aujourd’hui encore, relativement obscurs...
John Keegan : Je pense que les États-Unis voulaient d’abord et avant tout se débarrasser de Saddam Hussein, souhaitant ce qu’ils ont appelé " un changement de régime ". Ils estimaient que ce dictateur était un homme dangereux, qu’il fallait s’en débarrasser et le remplacer par une personne ou un système avec lequel ils pourraient traiter.
Avec une certaine naïveté, George Bush et ses conseillers espéraient que la chute de Saddam Hussein provoquerait un effet de " contagion démocratique " dans la région, en Syrie, voire en Iran et qu’ainsi ils parviendraient à transformer le Moyen-Orient. Diffuser la démocratie dans le monde, c’est l’une des grandes causes de l’Amérique depuis 1940.
Le pétrole, souvent avancé comme but de guerre, n’est pas essentiel selon moi. Les Américains ne sont pas entrés en guerre pour s’approprier le pétrole irakien. Au reste, ils n’ont guère eu de succès pour remettre en marche les champs pétrolifères : la production de pétrole en Irak reste encore aujourd’hui bien inférieure à celle de 1999-2001.
L’H. : Avant la guerre, Washington et Londres ont mentionné la présence d’armes de destruction massive pour justifier leur intervention. Or, on sait qu’aucune arme de ce type n’a été retrouvée. S’agissait-il alors d’un prétexte, d’une menace véritable ou d’une erreur des renseignements ?
J. K. : Effectivement, dans son discours sur l’état de l’Union du 28 janvier 2003, le président Bush demandait au Conseil de sécurité de l’ONU d’examiner les informations américaines sur les armes nucléaires et biologiques irakiennes. Le 5 février, le secrétaire d’État, Colin Powell, présentait même à la tribune de l’ONU des preuves attestant l’existence d’armes de destruction massive. Rien, depuis, n’a prouvé la réalité de cette menace.
Je pense pourtant que les dirigeants américains et britanniques ont vraiment cru que Saddam Hussein disposait d’armes de destruction massive. Quand ils ont commencé à comprendre qu’il n’y en avait pas, il a fallu produire des "preuves". Mais ces documents, notamment ceux fournis par la CIA, n’étaient pas fiables. Ce qui a conduit à la démission du directeur de l’agence américaine de renseignements, George Tenet, le 3 juin 2004.
L’argument selon lequel Saddam Hussein était lié au terrorisme islamiste, et donc, d’une façon ou d’une autre, aux attentats du 11 septembre 2001, a lui aussi fait long feu. Le dictateur irakien a certainement commandité des actions terroristes au Moyen-Orient, mais rien ne permet de supposer qu’il ait entretenu des relations avec Al-Qaida. Saddam Hussein ne s’intéressait qu’à la pérennisation de son régime et voulait maintenir son pouvoir sur le Moyen-Orient. Là s’arrêtaient ses ambitions.
L’H. : Rappelez-nous l’enchaînement qui conduit à la guerre. Était-elle inéluctable ?
J. K. : Les Américains étaient décidés à aller jusqu’au bout. Certes, Bagdad avait accepté la résolution 687 avril 1991 prescrivant la destruction de ses armes de destruction massive. Une commission de l’ONU United Nations Special Commission on Disarmament, Unscom devait veiller à la régularité du processus. Mais Washington avait le sentiment que, malgré sa défaite après la guerre du Golfe, l’Irak ne s’acquittait pas de ses obligations et représentait par conséquent un danger.
Toutefois, ce sont les attentats du 11 septembre 2001 qui ont joué un rôle décisif. En ce sens, on ne peut pas dire que ce conflit couvait depuis la guerre du Golfe - encore que l’état-major américain ait échafaudé quelques plans à partir de 1995 : sans le 11 septembre, les Américains ne se seraient sans doute pas lancés dans ces opérations.
Tout s’enchaîne à partir de janvier 2002. Dans son discours sur l’état de l’Union, le 29 janvier 2002, George Bush dénonce le caractère terroriste de trois pays : l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord. Le 11 octobre 2002, le Congrès autorise, à une large majorité, le recours à la force armée contre l’Irak, mais dans le cadre d’une résolution des Nations unies.
Pour lire l'article en intégralité :
Chronique d'une guerre de 26 jours, entretien avec John Keegan, L'Histoire n°308, avril 2006.
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