Murena : Rome à feu et à sang

Revanche des cendres, le tome 8 de Murena la série de bande dessinée à succès de Jean Dufaux et Philippe Delaby, vient de sortir en librairie.

Rome brûle : l’incendie qui a dévasté le cœur de deux hommes, Néron et Murena, s’est étendu à la Ville. L’un a voulu créer une nouvelle Rome, Néropolis, l’autre, dans sa rage destructrice, s’est employé à détruire tout ce qui lui rappelait un passé abhorré. On aura deviné à ces quelques mots que le tome 8 qui clôt le premier cycle de la série : Murena a les couleurs d’une symphonie tragique : le rouge et le noir. Revanche des cendres Dargaud : un titre énigmatique que semble souligner l’absence d'article et que l’exergue permet, peut-être, d’entrevoir : « Qu’est-ce que la vie ? Sinon une courte flamme avant que ne retombent les cendres. » Cette « revanche », dans sa nudité est comme la manifestation d’un double destin, celui d’un être bifide, ce Janus à double face que forme le couple Néron-Murena. Ces cendres qui, ne l’oublions pas, dans quinze ans très exactement, vont ensevelir Pompéi. Mais revenons à cette nuit du 18 au 19 juillet 64 et à sa somptueuse mise en scène littéraire et picturale. « Pari insensé », ce sont les mots du scénariste Jean Dufaux, dans le n°48, novembre 2010 de dBD. Qui ajoute : « D’un côté, il y avait la documentation, de l’autre la fiction. La documentation me permettait de me glisser dans Rome en flammes, d’éviter certains quartiers, de suivre la foule dans d’autres. La fiction me poussait à tricher avec certaines réalités. Un exemple, les eaux du Tibre, dont le niveau était bien plus bas que ce que nous montrons. Mais il me fallait le décor approprié pour filer une séquence que je voulais spectaculaire. »

Ce décor, il est digne des plus grands films hollywoodiens que Jean Dufaux et Philippe Delaby connaissent et aiment. Un exemple, entre autres, le plus spectaculaire : la fuite des habitants des quartiers en flammes, filmée en contre-plongée, passant du grand angle du cinémascope au plan court, vient tout droit, me semble-t-il, du Quo Vadis ? de Mervyn Le Roy 1951 et reproduit, jusque dans ses tonalités ocres, la scène où Marcus – Robert Taylor – Vinicius tente de sauver les fugitifs, scène continuée page 17, lorsque la garde prétorienne s’oppose au passage de la foule vers le Champs de Mars où d’ailleurs l’incendie reprendra mais faiblement le 24.

Documentation impeccable que les nécessités de la fiction malmènent quelquefois pourtant. Si l’on ne peut que louer les auteurs d’avoir fait litière de la fable complaisamment rapportée d’un Néron incendiaire voir notamment la page 9, on regrette qu’il ait montré Poppée pp.37 et 38 prêtant une oreille complaisante aux voix juives romaines qui font d’une pierre deux coups en se démarquant à la fois des chrétiens à cette époque, il faudrait d’ailleurs dire : judéo-chrétiens  et des zélotes qui – revenons à l’Histoire – ont été accusés les uns et les autres, et là aussi à tort, d’avoir mis le feu à la cité. La présence du jeune Josèphe qui deviendra plus tard l’écrivain Flavius Josèphe est encore plus contestable à Rome à ce moment de l’année 64. Mais les droits de la fiction l’emportent, on le concède, sur les réalités historiques, surtout lorsqu’elles sont litigieuses. Ne cherchons pas une leçon d’histoire dans ce grand opéra tragique où les destins individuels de personnages déjà en scène dans les précédents albums se confondent avec celui d’une ville, où la violence des êtres renvoie à celle des éléments, où le feu appelle le sang, où les revanches ont bien un goût de cendres.

Mais s’il reste encore un peu d’honneur à Murena ainsi qu’à Néron, c’est encore pp. 28 et 29 le cinéma et la littérature qui en donnent une illustration. Cette pierre que Murena laisse échapper du toit après avoir hésité à tuer Néron est un renvoi à l’épisode bien connu de Ben-Hur, roman, films et BD 4 vol. de Jean-Yves Mitton, chez Delcourt qui déclenchera la colère de Messala. On se souvient, sans doute, que c’était aussi l’épisode fondateur du premier Alix, Alix l’Intrépide de Jacques Martin. Le hasard fait que sort l’ultime récit de l’auteur avec Marco Venanzi mort il y a peu : Le Testament de César Casterman. Récit dont les tonalités sombres et une violence inattendue viennent nous rappeler que la BD est désormais adulte ou que les adolescents sont devenus mûrs pour une BD sortie des pages roses des manuels de latin.

Par Claude Aziza