A quoi travaillent les historiens allemands ?

Du 25 au 28 septembre, la ville de Mayence accueille le 49e Congrès Fédéral des Historiens d’Allemagne. Pierre Monnet, directeur de l’Institut Français d’Histoire en Allemagne de Francfort, nous parle de cette rencontre sur le thème « Ressources et conflits ».

L’Histoire : Présentez-nous ce 49e Congrès Fédéral des Historiens d’Allemagne ?
Pierre Monnet : Ce Congrès, qui a lieu tous les deux ans, accueille 3000 à 3500 visiteurs et participants, ce qui fait de lui le plus important rendez-vous scientifique en sciences sociales et humaines d’Europe. Il rassemble à la fois des enseignants-chercheurs universitaires, des étudiants et doctorants, des professeurs issus de l’enseignement secondaire et des éditeurs en histoire, mais aussi des professionnels travaillant dans le domaine du patrimoine, des archives ou encore des bibliothèques.
Cette année, la France en est l’invitée d’honneur. La ville de Mayence et la région de Rhénanie-Palatinat cultivent d’ailleurs une complicité de longue date avec la France, non seulement pour des raisons historiques et géographiques, mais aussi à travers les relations entretenues avec Dijon et la Bourgogne. Leurs universités ont été jumelées après la Seconde Guerre mondiale ; les deux régions l’ont été dans les années 1950 ; de nombreux cursus binationaux portés par l’Université franco-allemande (Sarrebruck) ont été crées… Le choix de la France s’explique aussi par les commémorations du cinquantenaire de la signature du traité de l’Élysée en 1963, qui renforça la coopération politique et culturelle entre les deux pays. L’ensemble du Congrès, grâce à l’engagement de l’Institut Français d’Histoire en Allemagne de Francfort (IFHA), bénéficie d’ailleurs de ce label.

L’Histoire : Quels sont les enjeux de ce congrès et de son sujet « Ressources et conflits » ?
Pierre Monnet : Avec son « tournant énergétique », la décision de l’Allemagne de sortir du nucléaire au profit des énergies non fossiles, après la catastrophe de Fukushima en mars 2011, a certainement participé du choix du thème « Ressources et conflits ». L’historien pose en effet au passé les questions surgies de son présent.
Plus généralement, l’actualité de l’environnement, du développement durable et de l’évolution climatique pose aujourd’hui des problèmes urgents qui intéressent toutes les disciplines, y compris celle de l’histoire. La question de la globalisation nous conduit aussi à repenser un monde en compétition pour contrôler l’utilisation des ressources à la fois matérielles, énergétiques et alimentaires.
Mais le Congrès traitera également des ressources immatérielles, symboliques, iconographiques, documentaires, intellectuelles, telles que la cartographie, l'invention de la bourse, la "confiance" comme ressource diplomatique, l'image religieuse, le sacrement et ses rites, l'histoire des sons et des conflits musicaux... Tout un ensemble de valeurs et de modes de pensée qui font rejouer le rapport complexe entre nature et culture. La thématique du souvenir comme ressource dans une société (et donc les tensions ou conflits qu’il entraîne, ainsi de la censure) est un exemple, au même titre que le droit, la famille, le travail.

L’Histoire : Quel est le rôle de l'historien dans ce débat ?
Pierre Monnet : Toute société a, à un moment donné, abordé dans sa culture et ses discours ce thème des ressources, de leur exploitation, de leur épuisement, de leur partage. Le rôle de l’historien est de s’y pencher tout en usant du lien interdisciplinaire et international avec les géographes, juristes, sociologues…
Il est également important de s’interroger sur les ressources que la discipline historique créé pour elle-même. Ainsi de la pensée des coupures chronologiques et des époques, du temps comme support ou au contraire comme objet du discours historique, des frontières et des flux (d'hommes ou de circuits, mais aussi de savoir), des voisinages mais aussi de l’argent accordé aux historiens pour mener leur recherche ; des archives qui soulèvent plusieurs questions actuelles liées au développement du numérique :

Que conserve-t-on ? Comment ? Que transmettre aux futures générations ?

L’Histoire : Le congrès comprend une cinquantaine de sections, un Forum de doctorants, des expositions, une centaine d'éditeurs scientifiques etc. Quelles interventions attendez-vous plus particulièrement ?
Pierre Monnet : La section d’étude sur la famille, lieu de partage et de transmission de ressources éducatives et de compétences sociales mais aussi proprement matérielles me semble particulièrement séduisante. Ce thème me paraît important dans une société en crise comme la nôtre, au sein de laquelle les solidarités intergénérationnelles se font au plus près. Une section sera consacrée à l’homme conçu à un moment donné comme ressource et comme produit, en lien avec l’esclavage puis la colonisation. Le thème des déchets dans l’histoire me semble aussi particulièrement intéressant. Je trouve cependant dommage que l’école, lieu d’expression, de révélations des conflits religieux et culturels, ne soit pas traitée comme lieu de ressources et de conflits en tant que tel.
Du point de vue de l’historiographie française, la France, représentée par son ambassadeur à Berlin lors de l’ouverture officielle du congrès, sera présente dans dix sections parmi lesquelles on peut citer pour ce qui regarde l’IFHA, entre autres, celle consacrée aux manuels scolaires en Europe (pensons au livre d’histoire franco-allemand) et aux ressources financières et matérielles placées au service de la recherche historique en France et en Allemagne.
Deux conférences ont été également co-organisées par l’Institut Français d’Histoire en Allemagne : l’une par Jean-Claude Schmidt sur le rythme et le temps comme ressources pour l’historien, et l’autre par Nicolas Offenstadt, intitulée « De quelle histoire parlent les commémorations ? ».

L’Histoire : Comment les historiens français et allemands travaillent-ils ensemble de nos jours ? Les relations diplomatiques influent-elles sur leurs échanges ?
Pierre Monnet : Il me semble que la coopération scientifique entre les historiens français et allemands dépend moins d'un calendrier diplomatique ou politique que d'un rythme proprement scientifique et épistémologique, manière de dire que leur collaboration s'inscrit dans un dialogue intellectuel de fond et dans les rapports qu'entretiennent les deux sociétés civiles. Le travail en commun de ces deux communautés historiennes est d'abord le fruit de notre temps : la mobilité des étudiants, des enseignants et des chercheurs en histoire de part et d'autre du Rhin est une réalité quotidienne, elle appartient à une Europe des échanges et de la communication à grande vitesse. Ce travail est  aussi le fruit de réseaux qui s'appuient sur des institutions telles que l'Institut Historique Allemand ou le CIERA de Paris, l'IFHA de Francfort, le Centre Marc Bloch de Berlin, l'Université Franco-Allemande de Sarrebruck (1).
En dépit du recul de l'apprentissage de la langue de l'autre, les historiens français et allemands ont pris des habitudes de travail en commun : pour la première fois en 2011, l'Allemagne est devenue la première destination scientifique des chercheurs français hors de leur pays, toutes disciplines confondues, y compris en SHS, devant les Etats-Unis. C'est le résultat d'un changement de discours, qui consiste à ne plus réserver pour les Français l'objet "allemand" aux seuls germanistes ou spécialistes de la germanité. Le grand mouvement d'une histoire européenne et globale transnationale dans lequel se sont glissés les historiens français, quoiqu' avec quelque retard, fait de l'Allemagne non plus seulement un point exclusif du regard, mais un objet par lequel on passe de plus en plus souvent pour comprendre d'autres modèles que celui par exemple de la construction de l'Etat national sur le temps long. Pour les historiens français, l'Allemagne devient un champ d'observation de l'altérité : le fédéralisme, la répartition des compétences sur les territoires, la gestion des distinctions confessionnelles.
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49e Congrès fédéral des historiens d'Allemagne, du 25 au 28 septembre 2012 à Mayence.

Rens.: www.historikertag.de/ ou www.ifha.fr

(Propos recueillis par Camille Barbe)