Rendez-vous de l'histoire de Blois : les paysans à l'honneur

La 15e édition des Rendez-vous de l'histoire de Blois se tiendra du 18 au 21 octobre, sous la présidence d'Erik Orsenna, avec pour thème "les paysans". Spécialiste d'histoire rural de l'époque moderne, Jean-Marc Moriceau nous parle de ces acteurs essentiels des révolutions techniques qui ont contribué aux mutations les plus profondes de la civilisation agricole...

L'Histoire : Comment définir les paysans ?

Jean-Marc Moriceau : Les paysans sont étymologiquement les gens « du pays », autrement dit les gens qui vivent dans un territoire qui peut se reconnaître à pied en l'espace d'une journée. Pendant plusieurs millénaires, l'environnement des paysans a été circonscrit à leur village et à une dizaine d'autres aux alentours - c'est-à-dire un canton d'aujourd'hui, une dizaine de kilomètres carrés. Ce cadre de vie familier a concentré l'essentiel de leurs relations culturelles, économiques et sociales.

Ce qui définit le paysan, c'est par ailleurs son attachement à la terre, directement, comme moyen de production ou comme source principale de revenus, avec toute une gamme de conditions, depuis le domestique agricole jusqu'au propriétaire foncier. [...]

L'Histoire : On se représente souvent la paysannerie comme un monde immobile. N'y a-t-il pas place pour l'innovation ou l'esprit d'entreprise ?

Jean-Marc Moriceau : Certes, ce monde reste attaché à la prudence, il est enclin à la tradition. Les paysans sont dépourvus de surplus et travaillent avec des moyens limités. Ils sont conscients de leur vulnérabilité aux catastrophes climatiques grêle, orages, sécheresses terribles, humaines passages fréquents de soldats jusqu'à leur encasernement au XVIIIe siècle, épidémiques peste, fièvre typhoïde, diphtérie ou épizootiques. Ils ont donc tendance à privilégier le certain à l'incertain, à reproduire ce qu'ils ont déjà expérimenté.

Ceci posé, tout ce qui peut contribuer à leur prospérité est bon à prendre. Ainsi c'est en cultivant la terre au Néolithique, il y a 10 000 ans, que l'humanité a fait un bond décisif. Plus près de nous, la révolution agricole du Xe-XIIe siècle, grâce à la diffusion d'un outillage perfectionné collier d'épaule et soc en fer en particulier, s'accompagne des grands défrichements qui permettent de cultiver des étendues gagnées sur les landes et la forêt.

Plus tard, dans le Sud-Ouest et la vallée du Rhône, de riches paysans sensibilisés aux pratiques nouvelles adoptent dès le XVIIe siècle des plantes nouvelles comme le maïs d'Amérique, le blé d'Inde ; elles leur assurent une meilleure rotation des cultures, des productions complémentaires.

Au XVIIIe siècle, avec la diffusion de la presse et de l'information, ainsi que la vogue de l'agromanie, l'agriculture progresse dans certaines régions françaises grâce aux fourrages luzerne, trèfle qui rechargent le sol en azote. Sans cette révolution agricole, ni l'exode rural ni la capacité de nourrir une population en plein essor n'auraient été possibles ; sans elle, il n'y aurait pas eu de passage à l'industrie. Les propriétaires fonciers, les gros fermiers, les marchands ruraux sont les premiers à expérimenter ces nouveautés ; puis, constatant qu'elles rapportent, les exploitants moyens s'y mettent. Les progrès économiques se diffusent par mimétisme. Et ils s'accompagnent de pratiques de consommation nouvelles. On achète des meubles, le décor change. On voit se diffuser au XVIIIe siècle les horloges dans les intérieurs des élites paysannes et même de paysans aisés. [...]

L'Histoire : Aujourd'hui les paysans sont-ils moteurs de l'histoire?

Jean-Marc Moriceau : En tant que producteurs alimentaires, ils contribuent à la survie de l'humanité, notamment dans les pays du Sud. Producteurs spécialisés, ils sont garants d'une certaine qualité alimentaire dans les régions à haut niveau de vie.

Les paysans sont aussi moteurs de notre histoire économique. Ils gèrent un parc d'habitations et de bâtiments agricoles très important, organisent un réseau sans pareil d'accueil d'urbains à la ferme, de gîtes ruraux.

Enfin, ils entretiennent le paysage. Un paysage naturel, où l'emprise animale demeure, fait de silence, de couleurs, d'odeurs voire de saveurs, d'héritages, de remaniements et d'adaptations successives... De tout cela les agriculteurs d'aujourd'hui sont les maîtres. [...]

 

Pour lire l'article en intégralité :

"Les paysans sont le moteur de l'histoire", entretien avec Jean-Marc Moriceau, L'histoire n°380, octobre 2012, p. 8.

Pour en savoir plus sur le sujet :

Ces paysans qui ont fait l'Europe, par Jean Guilaine, Les Collections de L'Histoire n°41, octobre 2008, p. 14.

Antiquité : il y a des esclaves pour ça !, par Jean Andreau, L'Histoire n°368, octobre 2011, p. 52.

Le siècle des paysans conquérants, par Monique Bourin, L'Histoire n°283, janvier 2003, p. 50.

Paysans en révolte, par Yves-Marie Bercé, L'Histoire n°196, février 1996, p. 36.

Les paysans "partageux" et la Révolution française, par Alain Soboul, L'Histoire n°26, septembre 1980, p. 30.

Paysans : la révolution silencieuse, entretien avec Henri Mendras, Les Collections de L'Histoire n°1, février 1998, p. 64.

Focus :

Agenda d'un paysan-écrivain, par Philippe Madeline et Jean-Marc Moriceau, L'Histoire n°341, avril 2009, p. 70.

Le roman d'un paysan écrivain, par Alain Bergerat, L'Histoire n°293, décembre 2004, p. 27.

Génération Larzac, par Olivier Pottier, L'Histoire n°263, mars 2002, p. 48.

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L'Histoire organisera une table ronde "La France, une nation de paysans ?" le samedi 20 octobre à 18h30 dans la Halle aux Grains. Avec François Bayrou, Bertrand Hervieu, Jean-Marc Moriceau, Pascal Ory, Michel Winock et Laurent Theis.

Pour consulter le programme complet des Rendez-vous de l'histoire de Blois : www.rdv-histoire.com